16.
Un long sifflotement joyeux résonne dans l’entrepôt et se promène le long des allées bordées de mousse. Isonima se redresse doucement pour voir qu’Andiberry vient d’arriver dans sa petite automobile tandis que les autres ouvriers le saluent avec des exclamations réjouies. Un air un peu idiot sur le visage, Andiberry remonte ses lunettes de protection dans ses cheveux bruns et distribue des sourires à la ronde ainsi qu’un grand nombre de gourdes que les travailleurs se font passer de main en main.
— Bière de mousse ! annonce l’ingénieur. Il faut bien ça pour vous désaltérer !
Isonima sourit lui aussi, avant de s’éponger le front avec un mouchoir. C’est vrai que dans les entrepôts agroalimentaires, il fait une chaleur incroyable : des néons et des lampes chauffantes créent une atmosphère estivale idéale pour favoriser la pousse de la mousse. Les hangars sont construits dans les sous-sols et s’étalent sur des dizaines de kilomètres. Cinq gros véhicules sont garés autour du groupe : des engins fabriqués pour diffuser des pesticides partout sur leur passage. L'électronique manque à Isonima, mais c’est à présent son métier de conduire l’un de ces monstres et il n’a pas le droit de faire le fin gourmet. Pour le moment, il s'est arrêté avec quatre de ses camarades pour avaler un repas frugal et l’arrivée d’Andiberry tombe à pic.
Isonima porte l’une des bouteilles à sa bouche et le liquide frais coule dans sa gorge tandis que l’ingénieur vient s’asseoir à ses côtés. De toute évidence, cet homme l’apprécie, mais Loup ne sait pas très bien pourquoi. Bien sûr, Andiberry a l’air de bien aimer tout le monde, mais il lui prête une attention particulière, comme si le spectacle de la personne solitaire qu’il est forçait sa sympathie.
Isonima en profite pour lui tendre sa bière ; l'ingénieur lui répond par un clin d’œil, puis il se retourne pour lancer à la cantonade :
— Et personne ne laisse traîner ses bouteilles comme la dernière fois, bandes de glands ! Il y aura une inspection des entrepôts par la Machine dans les semaines qui viennent !
Maja hausse les épaules et lui répond d’un air revêche sublimé par son monosourcil :
— Par Juniper, ils vont pas l’annuler avec le gros Morse qui s’est fait crever ? C’était lui qui s’occupait de tout ça.
— Oh ! Ils vont envoyer un clampin quelconque, je pense. Ou bien une des autres bestioles.
Un homme avec des favoris impressionnants frissonne :
— J’espère qu’ils ne vont pas choisir ce type avec le masque de serpent, il me fait froid dans le dos…
Andiberry glousse et Isonima lui lance un regard inquiet.
— Qu’est-ce qui te fait rire ?
— Ils n’enverront pas Serpent. Il ne peut pas conduire un véhicule.
Isonima sent sa bouche devenir sèche :
— Pourquoi ?
Tous les ouvriers se taisent pour écouter. Andiberry répond :
— Tu vois, c’est un sylphe. Il serait incapable de pousser un levier ou de soulever une botte de mousse, voilà pourquoi il ne viendra pas ici. Le membre le plus à craindre serait Chien, mais il a trop à faire avec son Mur. Je pense que si l’un d’entre eux doit venir par ici, ce sera plutôt Carpe. Il est orgueilleux, mais ce n’est pas une lumière. Il suffira de lui lécher le cul et tout ira bien.
Le regard de Loup ne peut se détacher de son interlocuteur. Un malaise l’envahit quand il s'aperçoit qu’Andiberry aussi le fixe. Il s’humecte les lèvres avant de baisser les yeux :
— Tu sembles savoir beaucoup de choses sur la Famille.
— Ma grand-mère a travaillé toute sa vie aux cuisines de la Machine, avant qu’ils ne s’en débarrassent. Et mon père après elle. Ils ne les ont jamais croisés, mais ils avaient des instructions précises. Pour Serpent, il ne fallait que quelques insectes...
Isonima croise instinctivement ses longs bras de singe devant lui. Maja s’approche d’eux :
— Serpent ne peut pas être un sylphe. Le principe de la Famille, c’est que ce sont tous des descendants de Morrigan.
— Morrigan ? demande Loup d’une petite voix.
— Cerf, si tu préfères, d’où tu sors toi ? Tout le monde connaît son prénom.
Isonima se renfrogne ; à la Machine, l'utilisation des prénoms est taboue et seul Chien connaît le sien. Andiberry continue de l'observer, un léger sourire posé sur ses lèvres. Avec ses verres de myope et ses lunettes de protection remontées sur la tête, il donne l’impression d’avoir quatre énormes yeux d’insecte. Il se tourne vers Maja.
— C’est un peu plus compliqué que ça, en fait.
Les trois derniers ouvriers et ouvrières se sont rapprochés aussi, le visage sérieux. Celui qui arbore d’importants favoris prend la parole :
— Tu devrais leur raconter, Berry. Parmi les jeunes générations, il y en a plein qui ne savent pas du tout comment on est arrivé à cette putain de dictature.
Isonima resserre davantage ses bras contre sa poitrine, mais les yeux de Maja flamboient.
Andiberry sort une pipe de sa veste et la bourre précautionneusement avant de l’allumer :
— Soit. J’aime raconter cette histoire de toute façon. D’après ce qu’on sait, tout a dû commencer il y a environ 100 ans... à cette époque, il n’y avait pas de Brume sur la Terre, il y avait des villes, des pays, des alliances... mais nous avons perdu la trace de tout ça, seuls les membres de la Famille ont dû conserver des documents. Malgré tout, la situation n’était pas rose dans l’ancien monde, il y avait une grande guerre entre deux tribus d’humanoïdes. Cela vous parle ?
— Les humains et les sylphes, renifle Maja.
— Exact. Vous voyez, les humains auraient dû avoir une supériorité évidente, étant donné que les sylphes ne peuvent pas utiliser d’outils. Cependant, ce n’est pas aussi simple. Je ne sais pas grand-chose sur les sylphes, mais on dit qu’il est très difficile de les tuer. La guerre entre les humains et les sylphes durait depuis une bonne cinquantaine d’années quand Morrigan et Héquinox de la Famille sont arrivés. Certains disent qu’ils sont venus d’un autre monde, parallèle au nôtre, mais en l’absence de preuve tangible, je ne me prononcerai pas.
— J’ai jamais rien compris à ce truc, grogne un ouvrier. Toutes ces histoires de Multivers...
Maja hausse les épaules :
— Le Multivers, c’est juste l’ensemble des dimensions parallèles qui se côtoient, non ? Notre univers en fait partie d’ailleurs. A priori, les autres mondes ont également leurs planètes et leurs systèmes solaires, on y trouve des humains, mais aussi des créatures complètement différentes de nous. On n’en avait aucune idée avant, mais c’est arrivé plusieurs fois que des voyageurs d’autres dimensions finissent par s’échouer sur cette planète. C’est ma grand-mère qui m’a raconté ça. Ceci dit, j’ai toujours pensé que c’était des conneries...
— Mais le Griffon, il voyage bien dans le Multivers, non ?
— Ah non ! Griffon, c’est le chef de la police du Rêve. Il n’accède qu’à Limbo. C’est aussi une sorte de monde, mais seulement à moitié tangible. Plutôt un réseau tissé avec tous les rêves des gens où il projette son esprit. C’est comme ça qu’il vient voir ce qui se passe dans nos pensées, mais il ne peut pas accéder au Multivers. Et Cerf ne le peut plus non plus à présent, pour autant qu’il ait jamais eu ce pouvoir. Enfin c’est ce qu’on raconte. Ça aussi ça me semble être de belles conneries.
— On est sûr de rien alors ?
— Non, je peux continuer ? demande Andiberry.
Les travailleurs acquiescent.
— Vous voyez, l’arrivée de Morrigan a changé la donne pour les humains. Certains le disent inventeur génial, d’autres disent qu’il savait toutes ces choses parce qu’il avait volé les connaissances des autres mondes qu’il avait traversés, les derniers pensent que c'était sa femme, Héquinox qui était le véritable cerveau de l'opération. Le résultat est que cet individu a donné aux hommes de nouveaux moyens de se battre et tout ça, en commençant par une simple fabrique de robots.
— On la trouve toujours aux abords de Vérone, marmonne un des ouvriers. Je l’explorais souvent quand j’étais gamin, elle est sinistre.
— L’inventeur a rapidement pris du galon au sein des armées qui affrontaient les sylphes, continue l’ingénieur. Il a grimpé les échelons à une vitesse vertigineuse et ce sont les hommes eux-mêmes qui l’ont mis là où il se trouve aujourd’hui. Il a fini par monter sa propre forteresse ; une ville machine qui serait le centre de la guerre contre les sylphes.
— Notre ville, dit Isonima.
Il connaît déjà la suite. Il connaît très bien l’intégralité de cette histoire, en fait. Maja demande :
— Et les sylphes ?
Andiberry ricane, crache un nuage de fumée bleutée et l’éparpille d’un geste de la main :
— Que peuvent des êtres de vent contre du métal ? Cette guerre sans fin a été étouffée en une poignée de mois. Les sylphes ont été décimés, les quelques rares survivants ont trahi leur peuple pour survivre, deux en particulier se sont vendus directement à Morrigan.
— Serpent ?
— C’est exact, j'ignore ce qu’il est advenu du deuxième. À ce moment-là, il y a un peu plus de cent ans, tout allait bien pour Morrigan : il était à la tête d’un empire, les gens l’adulaient, il transformait Vérone en capitale fastueuse et le monde était en paix. Et puis, il s’est passé quelque chose que nul ne peut expliquer. Certains disent qu’il s’agit d’une expérience qui a mal tourné. C’est possible, je n’en sais rien…
— Qu'est-il arrivé ?
— Sa femme Héquinox est morte. Et dans les jours qui ont suivi, la Brume est arrivée. Bam ! D’un coup ! La Brume a avalé les villes et la terre a été secouée de tempêtes et de séismes pendant onze jours. Quand l’ouragan s’est arrêté, Vérone était seule au milieu du monde. Morrigan s’est retrouvé à la tête d’une mégapole qui n’avait aucun moyen de se nourrir par elle-même, seul avec ses deux enfants : sa fille aînée Bebbe, dont nous connaissons tous le charmant profil, et le garçon que l’on nomme Griffon, âgé d’à peine quatre ans.
— S'cuse-moi, l’interrompt Maja, les mains enfoncées dans les poches de sa salopette. Je ne veux pas dire de conneries, mais si cet homme est bien le Cerf de la Famille, alors cela lui fait une sacrée longue vie.
— Je n’ai pas oublié ça. En effet, tous les membres de la Famille semblent bénéficier d’une belle longévité. Cependant, cela est difficile à vérifier aujourd’hui à cause de leurs masques : peut-être sont-ils remplacés une fois morts ? Ou bien bénéficient-ils d’une technologie venue d’un autre monde ? Ce qui est sûr, c’est qu’il y a cent ans, Morrigan allait encore tête nue. Et ce qu’on dit, c’est que le temps n’avait aucune emprise sur lui, mais à partir du jour où la Brume est venue, alors il s’est mis à vieillir comme n’importe quel homme.
Isonima écoute en silence en se mordillant les lèvres. Il s’arrête quand il sent le sang envahir sa bouche. Andiberry continue :
— En montant sa dictature, Cerf — car il avait à présent adopté son déguisement actuel — a réussi à sortir la ville de la guerre civile et de la famine. Et cela fait maintenant plus d'un siècle que ça dure alors que le régime aurait dû s’assouplir. On lui connaît une fille et cinq fils. Dans l’ordre de naissance : Bebbe, Griffon, Rhinocéros, Carpe, Lièvre et Chien.
Alors qu’il parle, Andiberry trace un schéma dans la terre à l’aide d’un bâton :
Isonima se force à maîtriser le tremblement qui est en train d’envahir ses bras. Ces hommes en savent beaucoup plus sur leur compte que ce qu’imaginent les membres de la Famille et cela cache quelque chose. Il est évident que le vent de la révolte souffle chez les ouvriers, cette révolte a-t-elle un noyau organisé ?
— Morse est le fils de Carpe. Ocelot, celui de Rhinocéros. Serpent est un sylphe. Restent Mante et Loup. En toute franchise, je ne sais pas très bien où caser ces deux-là. Mante ne commandait jamais rien en cuisine, comme s’il ne mangeait pas.
— Peut-être que l’un des deux est le deuxième sylphe ?
— Ça pourrait être Loup ? Les sylphes sont plus grands que des humains.
— Il n’y a pas de femmes ? demande Maja. Pas d’autres que Bebbe ?
— Pas à ma connaissance. Mais il est tout à fait possible que les femmes restent cachées dans la Machine. Bebbe et Georges sont les enfants d'Héquinox, mais les autres... c'est un mystère...
Un homme pouffe d’un air goguenard :
— C’est peut-être la sœur leur mère à tous… ce serait bien le genre de tous ces tarés.
Maja mime le geste de se mettre les doigts dans la gorge pour vomir. Isonima saute sur ses pieds et se rend compte un peu tard que son mouvement est brutal. Les hommes et les femmes lui jettent un regard surpris. Isonima a envie de frapper le type qui a fait cette blague, et Maja aussi ; la mimique de la femme lui reste en travers de la gorge. Vous ne savez rien ! Rien du tout ! Il sait que ses nerfs sont fragiles, aussi s’arme-t-il de tout son courage pour marmonner :
— Je pense qu’on a fait un peu durer la pause. On devrait reprendre le travail si l’on ne veut pas se faire engueuler ce soir.
Les ouvriers approuvent et se lèvent à regret. L’un d’entre eux lui lance un regard courroucé. Alors qu’Isonima sangle son sac à dos à l’arrière de son tracteur, Andiberry vient le trouver et s’accoude contre le monstre de métal.
— Ça va ?
— Oui.
— Tu as vraiment l’air contrarié. On a dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?
Isonima décide de jouer la carte de la prudence :
— Il y a des espions de la Famille partout dans cette ville. Et vous, vous racontez ces histoires à voix haute, à tort et à travers. Je ne voudrais pas être à votre place si ça arrive jusqu’aux oreilles des enfants du Mur.
Andiberry baisse les yeux et prend un air contrit :
— Tu as raison. Je suis désolé. Tu vois, j’ai un peu fanfaronné, mais c’était stupide d’étaler mes connaissances.
Isonima se radoucit :
— Ce n’est pas grave. Je n'aurais pas dû m'énerver.
Andiberry le regarde de ses yeux bruns et chaleureux, un léger sourire aux lèvres.
— Quoi ? demande Isonima, gêné.
— Si tu as besoin de parler à quelqu’un, je suis prêt à t’écouter.
Tout en discutant, Andiberry pose sa main sur l’épaule de son interlocuteur. De plus en plus mal à l’aise, Loup se dérobe à ce contact et répond d’un ton évasif :
— Merci, je m’en souviendrai, mais je ne crois pas en avoir besoin.
— Comme tu veux, je ne te force pas.
Comme les ouvriers reprennent leur travail, Andiberry récupère sa voiture et se désolidarise d’eux. En une dizaine de minutes, il atteint la sortie de l’entrepôt et y gare son véhicule. Puis il s’égare dans les rues hétéroclites de la Ville Noire et marche une petite heure jusqu’aux abords de la décharge.
Cette fois, l’ingénieur se dirige sans hésiter jusqu’à un énorme réfrigérateur à moitié enfoncé dans une pile de détritus. Après avoir vérifié soigneusement que personne ne le suit, il ouvre la porte et se glisse dedans.
À l’intérieur, il fait tout noir ; Andiberry craque une allumette et frappe doucement sur le fond qui s’ouvre en pivotant sur des gonds. Une voix murmure de l’autre côté :
— Salamandre ?
— Et bigorneaux.
Le battant s’ouvre et laisse apparaître un quinquagénaire très empâté avec de longs cheveux bruns et de petits yeux verts et vipérins.
— Olween Mawow ! Comment ça va, vieil ours !
— Berry ! Depuis le temps ! Sois le bienvenu, espèce de canaille !
Andiberry se glisse dans une pièce des plus étranges dont les murs sont composés d’ordures diverses et variées : des pare-chocs, des fours à micro-ondes, des cartons et des cuisinières, tout se mélange dans un beau bric-à-brac... Et la salle est loin d'être vide : il s'y entasse une infinité de choses absurdes, certaines ayant l’air précieuses, d’autres justes décalées. Deux lampes à huile éclairent une armoire remplie de livres usés ainsi qu’une machine aussi grande qu’un homme et surplombée d’un hublot. Dans un coin, la lueur d’un vieil ordinateur projette une lumière glauque sur des murs recouverts d’étagères. Il y a tellement de bazar qu’Andiberry doit faire attention pour voir où il met les pieds.
Sur un vieux fauteuil à bascule, un adolescent blond et potelé se balance en grattouillant une guitare.
— Berry ! s’exclame-t-il avec un sourire en tranche de courge. J’ai une nouvelle chanson, tu veux l’entendre ?
— Pas tout de suite Su', mais bientôt, promis !
— Tu as tort, elle a arrêté Bebbe de la Machine en pleine promenade furtive. Elle m’a même donné une pièce ! Je l’ai reconnue parce qu’on voyait son tatouage sur son front, même si elle essayait de le cacher. Et pourtant ils l’ont déjà interdite, cette chanson, c’est même elle qui l’a annoncé sur les ondes.
— Bebbe de la Machine t’a vu chanter une chanson interdite ? Tu ferais bien de rester planqué un petit moment, jeune crétin. C’est une chanson sur quoi ?
— Sur deux personnes qui se trahissent pour des raisons politiques. Ça m’a été inspiré par un livre du Multivers que j’ai trouvé ici. Un truc totalitaire avec un dictateur. On devrait utiliser ce surnom pour parler de Cerf ! BIG B !
Sunna a l’air d’un enfant réjoui, alors Andiberry n’a pas le cœur de lui dire que ce n’est pas un jeu, mais Olween le rappelle à l’ordre avant d’installer ses kilos devant l’ordinateur :
— Ça suffit avec tes conneries, Su’. À ce rythme-là, ces enculés fascistes vont te mettre un sac sur la tête et on n’entendra plus jamais parler de toi. Si Berry est là, ce n’est pas pour t’écouter jouer la sérénade, il a sans doute des infos pour Gyfu.
Comme s’il avait suffi qu’on la nomme pour qu’elle apparaisse, Andiberry remarque alors la sylphide qui étale son corps anguleux et rachitique sur une longue banquette de velours râpé et il se demande si elle écoutait depuis le début. Lentement, la femme se déplie. Elle est si grande que son crâne racle le plafond.
— Dame Gyfu, dit Andiberry en inclinant la tête en guise de salut. J’ai peut-être du nouveau. Et j’ai peur de m’être montré imprudent aujourd’hui.
Sans répondre, Gyfu s’assoit sur l’accoudoir de la banquette et fixe l’homme de son regard profondément noir et doux. Il se sent un instant troublé par le visage inhumain et sans âge. Une girafe, pense-t-il pour la millième fois, avant de chasser cette image de son esprit et reprendre :
— Il y a une nouvelle recrue aux ateliers, alors j’ai fait comme d’habitude. Il travaille avec des membres de confiance et l’on essaie de lancer des sujets sur la Famille pour tâter un peu le terrain et voir s’il peut être des nôtres ou pas. Cependant, j’ai un pressentiment sur ce garçon.
— Quel genre de pressentiment ?
— Les yeux violets, la peau sombre, longs cheveux bouclés d’un brun châtaigne. Ça ne vous dit rien ? Les yeux de cette couleur, ça ne court quand même pas les rues.
— Une fossette ?
— Je ne sais pas, il ne sourit pas beaucoup. Il dit s’appeler Isonima.
— Un nom bien connu dans d’autres mondes, mais il peut être faux.
— Après la découverte du masque, je trouve que ça fait beaucoup. Aujourd’hui, nous avons beaucoup parlé de la Famille et il avait l’air troublé. J’espère que je ne suis pas allé trop loin et que je ne nous ai pas mis dans une situation délicate.
Gyfu réfléchit un instant tandis que ses yeux s’attardent sur le masque de porcelaine, posé sur un guéridon bancal.
— Pour le moment, continue à te rapprocher de lui. Surveille-le, mais n’essaye pas de le manipuler. Fais comme s’il n’était qu’une autre recrue potentielle. S'il est ce que nous croyons, alors il pourrait être l’allié le plus précieux que nous ayons pu rencontrer jusqu’ici.