13.
Une odeur de chou bouilli et de graisse rance plane dans l’air. Le vacarme infernal de la cuisine fait bourdonner les oreilles de Loup qui mange en silence, mais le reste du monde tend vers la cacophonie : les couverts raclent le fond des assiettes, les bouches aspirent la nourriture avec de multiples bruits, les verres tapent la table de bois, les cuisiniers vocifèrent et les conversations vont bon train.
Loup aime bien ce vacarme. Il s’y perd et il peut faire semblant de n’être personne. La salle est sombre, basse. De gros tuyaux de fer ronronnent au plafond, couverts de poussière et de rouille. La table respire la misère, mais on peut rire à cette table-là, on peut y chanter, roter et s’y effondrer ivre mort, le nez dans son assiette.
Loup n’est pas encore assez libre pour ces choses-là. Il sait qu’avec la joie viendra aussi la peur de perdre la joie. Pour le moment, il observe et profite de la vitalité des autres.
Soudain, un nouveau venu entre dans la salle. Quand ils l’aperçoivent, tous les ouvriers se lèvent dans un élan d'allégresse assourdissant. Loup lui jette un coup d’œil curieux. Le nouveau est un type petit et mince d’à peu près le même âge que lui — une petite trentaine —, avec des verres rectangulaires qui font ressortir l’aspect anguleux de son visage. Ses cheveux bruns et courts sont tirés en arrière si l’on excepte quelques mèches qui reviennent négligemment devant une paire de lunettes de pilote remontées sur son crâne.
Curieux, Loup laisse traîner ses oreilles et par chance, l’un de ses voisins de table semble ne pas être familier non plus avec l’inconnu :
— C’est qui ?
Un ouvrier épais comme un tronc d’arbre lui répond :
— Andiberry Richter, l’ingénieur. Il vient vérifier la sécurité des entrepôts, les taux d’amiante, tout ça… Un boulot énorme, vu le nombre de bâtiments, mais il était en arrêt depuis trois semaines, suite à un accident de travail. Il doit être heureux de quitter son lit, il n’a pas mis un pied hors de l’hôpital depuis tout ce temps.
— Ce qu’il dit ! ironise une cinquantenaire en salopette bleue, au bout de la rangée. Moi je parie qu’il a passé tout son arrêt dans le quartier des indigents, entre deux putes édentées !
Le dénommé Andiberry la pointe du doigt d’un air faussement menaçant :
— Je t’entends parfaitement, Maja ! Et je proteste vertement, elles étaient au moins quatre et avaient toutes leurs dents !
La table s’esclaffe bruyamment. Maja en profite pour se glisser près d’Andiberry afin de lui subtiliser sa bière et celui-ci se contente de rire, les yeux pétillants, avant de poser un bras autour de l'épaule de sa collègue, qui l’écarte d’un revers de main ainsi que d’un regard féroce surplombé d’un sourcil unique. Loup se mordille la lèvre. Malgré sa petite taille, Andiberry est le genre de type qui plaît aux gens. Il y a quelque chose de chaleureux dans sa veste en cuir usée, son sourire canaille et ses godillots boueux. Les cinq ouvrières de la tablée le dévorent des yeux et seule la dénommée Maja semble lui préférer sa boisson fermentée. Nous ne sommes vraiment pas tous égaux, pense Loup avec une pointe d’amertume.
Les conversations reprennent de plus belle et la table s’anime encore davantage. Loup essaie d’oublier que le lit de son voisin de chambre a été vidé hier. Il n’a plus revu l’homme et se demande vaguement s’il lui est arrivé quelque chose. Est-il mort ?
Quand il rejoint le dortoir, après une demi-heure, la couchette adjacente est toujours disponible. Il s’efforce de ne pas la regarder avant de s’effondrer sur son propre matelas. Alors qu'il commence à sombrer, une voix le tire de sa somnolence :
— Hé mec, c’est mon lit que tu occupes là !
Loup ouvre les paupières et se retrouve nez à nez avec l’ingénieur, qui lui sourit derrière ses lunettes :
— Salut, désolé de t’avoir réveillé.
Loup se frotte les yeux :
— Il n’y a pas de mal. Je ne savais pas que c’était ton lit, tu peux le récupérer.
— Oh non, ne bouge pas, je faisais juste la conversation. Celui-là est libre ?
Il désigne le matelas voisin de celui de Loup qui hausse les épaules. L’ingénieur s’assoit dessus et lui demande :
— Tu es nouveau ? Ton visage ne me dit rien. Je m'appelle Andiberry Richter.
— Je sais, ton retour n’est pas passé inaperçu. Je suis arrivé il y a seulement quelques jours, c’est pour ça que nous ne nous étions pas encore croisés, Andiberry.
— Tu peux m'appeler Berry, comme tout le monde. Et toi ? C'est quoi ton nom ?
Loup hésite un instant :
— Isonima…
Andiberry a un petit rire :
— C’est un drôle de nom.
— Tu ne me crois pas ?
— Non, tu vois, personne n’irait inventer un nom aussi bizarre.
C’est vrai. Loup se demande vaguement pourquoi il a mis son prénom réel sur son passe d’identité. Il ne l’avait jamais donné à personne avant, mais ici, les choses se doivent d’être plus authentiques.
— Alors ? demande Andiberry. Tu as la même âme que qui ?
— Pardon ?
— Isonima, ça vient de iso et anima, non ? « Même âme ». C’est ce que ton nom veut dire, pas vrai ?
— Euh... En toute franchise, je ne sais pas... Et puis, ton nom aussi est bizarre. Ça veut dire quoi Andiberry ?
— Foudre, dans le vieux langage du Sud. D’après mes parents en tout cas. J’ai grandi dans le quartier des Nasserins.
— Ça explique ton accent.
Le quartier des Nasserins a été nommé ainsi en référence à Nassau, l’ancienne ville du Sud dont les habitants ont immigré avant l’arrivée de la Brume. Bien que tous parlent la même langue à Vérone, le quartier des Nasserins s’entête à faire vivre l’accent nasillard qui aurait dû disparaître avec leur ville d’origine.
Loup ose poser la question qui lui brûle les lèvres :
— Tu étais vraiment dans le quartier des indigents au lieu d’aller à l’hôpital ?
Andiberry lui lance un regard mutin en tapotant son nez pointu :
— Peut-être bien… Qui sait ?
14.
C’est la sensation d’une pluie fine sur son visage qui réveille Grenade. Elle entrouvre les yeux.
De légers flocons tombent du ciel et forment de petites taches claires dans l’air, créant un doux contraste avec la noirceur des immeubles en arrière-plan. L’image est un peu floue ; Grenade a oublié ses lunettes à l’appartement en fuyant.
« De la neige… » pense-t-elle, encore comateuse, avant de s'apercevoir que l’air est très chaud.
Elle étend la main et des pétales de cendre se posent sur ses doigts avant de finir en poussière.
Cela achève de la réveiller. Elle secoue sa tête pour faire tomber la mince pellicule grise qui s’est accumulée sur ses cheveux noirs et observe les alentours.
Elle se trouve dans une petite ruelle sombre, assise sur un tas de caisses et de couvertures crasseuses. Elle prend une nouvelle inspiration d’air brûlant et celui-ci envahit ses poumons. Gênée, elle cherche un mouchoir dans sa poche et essuie son front couvert de sueur avant de se moucher : sa morve est noire de crasse.
Devant elle, une vitrine brisée lui renvoie l’image de son visage rougi et épuisé tandis que d’énormes sorties d’aération exposent des ventilateurs gigantesques qui tournent mollement.
Elle finit par se souvenir du lieu : l’arrière-cour des fours à charbon de la Ville Noire. Les punks l’ont justement choisie comme quartier général à cause de sa chaleur. Au-dessus d’elle, assise sur une caisse surélevée, la fille aux cheveux bleus dort encore, sa tête dodelinant sur son épaule, tandis qu’un mégot éteint pendouille entre ses lèvres. Son chien strabique, qui ressemble à s'y méprendre à une hyène en plus sympathique, est fourré sous son blouson de cuir et la fixe de ses petits yeux brillants. Grenade les observe sans un mot. Trois punks ronflent un peu plus loin, roulés les uns contre les autres.
Grenade tâtonne autour d’elle et c’est avec soulagement que ses doigts se referment sur sa besace. Elle jette un coup œil dedans : ses masques sont là. Ouf !
Tout en lançant un regard furtif à la fille assise au-dessus d’elle, Grenade sort l’un d’entre eux. Son nom est le grand Dénominateur, un masque d’écorce grossière, couvert de mousse et de lichens ; des petits champignons ont même poussé autour de l’œil droit et une lune enfantine a été dessinée à la craie sur la joue. Sans hésitation, Grenade le pose sur son visage ingrat. Quand elle enfile un des masques, la jeune fille a toujours cette vague sensation d’être en décalage avec la réalité, comme lorsqu’on s'enfonce des bouchons dans les oreilles. À travers, les couleurs sont un peu différentes, légèrement bleutées. Lentement, Grenade contourne la punk avant de s’immobiliser : il y a quelque chose sur sa joue, sur le profil qu’elle ne voyait pas avant de se déplacer.
Des mots... comme un tracé irrégulier inscrit à l’encre de Chine. Grenade plisse les yeux ; l’écriture est notée à la verticale et se perd dans les plis du cou potelé. Elle déchiffre très lentement : L’ap… L’apoptose du m…
Le reste disparaît dans l’encolure du blouson, alors Grenade fait un pas et se dresse sur ses pieds pour en apercevoir plus, mais elle a à peine le temps de déchiffrer un « o » que le chien bâtard de la punk se met à aboyer. Grenade recule aussi vite qu’elle peut et glisse le masque dans sa sacoche. Durant quelques secondes, elle aperçoit des flashs lumineux danser devant ses yeux avant de se réhabituer à une vision normale.
La punk ouvre une paupière lourde et s’étire. Sa joue est de nouveau immaculée. Elle baragouine un vague bonjour avant de fouiller les poches de son blouson en marmonnant : « Bordel, où j’ai foutu mon pétain1 ? ». Grenade remarque à nouveau cette inflexion étrange dans sa voix : il ne s'agit pas d'un accent, c'est plus comme si les cordes vocales luttaient pour prononcer des syllabes. La punk finit par sortir triomphalement un paquet de cigarettes et adresse un sourire jaunâtre à Grenade :
— Bien dormi ?
— … Oui. Ça a duré longtemps ?
— J'sais plus. Tu pionçais depuis douze heures quand j'ai décroché.
— … Wow.
— Comment tu t’appelles ?
— Grenade.
— Comme le fruit ou comme l’arme ?
— Comme la ville.
Pendant quelques secondes, la punk la fixe d’un air interdit avant d’éclater d’un rire si rocailleux qu'il paraît douloureux.
— Une ville d’avant la Brume ?
— C’est ce que disait mon père quand j’étais enfant. Mais il est mort.
— Désolée pour toi.
Grenade hausse les épaules. Elle poursuit d’un air hésitant :
— Et vous ? C’est quoi votre nom ?
La punk éclate à nouveau de rire :
— Oh putain ! Essaie plus jamais d’me vouvoyer, sinon j’te jette dans la Rivière Bleue, j’te jure !
Devant le silence prudent de Grenade, elle poursuit :
— J’m’appelle Honorine. Honorine Italique. Un nom d’merde, pas vrai ?
— C’est bizarre, c’est sûr.— C’est d’la merde en boîte. Ma mère d’vait être bourrée le jour de ma naissance... En y réfléchissant, elle était certainement bourrée.
Grenade n’ose pas la contrarier, mais incapable de retenir sa curiosité, elle demande :
— Comment vous… comment t'as fait pour passer les enfants du Mur ?
Honorine allume sa cigarette et répond en la regardant droit dans les yeux :
— Tu m’dirais pourquoi ces gamins détraqués t’collaient au cul ?
— …
— Si tu t’mêles de tes affaires, j’me mêlerai des miennes. On est d’accord ? J’t’ai sauvée parce que j'supporte pas ces p’tits cons. Y a pas d’quoi en faire toute une histoire. Il vaut mieux que t’oublies ça, pour ton propre bien.
À contrecœur, Grenade baisse les yeux et acquiesce lentement :
— D’accord.
Avec le recul, elle n’est plus du tout sûre qu’Honorine soit la fille de son souvenir. Cette fille-là était déjà grande, il y a une dizaine d’années, et à la louche, Honorine doit avoir le même âge que Grenade, quelque chose entre seize et dix-huit ans.
— J’ai envoyé un d’mes coquins jeter un coup d’œil à ton appart. Voir si c’était en sécurité. Tu vas pouvoir rentrer chez toi.
— Comment vous savez où j’habite ?
Elle se souvenait d’avoir dit aux punks que son appartement avait été fouillé par la police du Mur et qu’elle ne pouvait pas y retourner toute seule pour le moment, mais pas plus.
— C’est marqué sur ta besace.
Grenade se maudit. C’était la mallette de Georges et cet idiot avait noté son adresse dessus. Quelle imbécile de l’avoir oublié ! Elle se demande si Honorine a vu les masques. Si c’est le cas, elle n’en dit rien... Cela veut-il dire qu’elle n’est pas la fille du souvenir ?
Grenade se remémore très bien ce jour :
L’appartement était sale. Son père essayait de nourrir son petit frère qui n’arrêtait pas de régurgiter, l’air sentait le vomi et la poussière. Pour fuir l’atmosphère étouffante, Grenade s’était réfugiée sur l’escalier de métal qui courait le long de la façade de l’immeuble.
Et puis cette drôle de fille aux cheveux bleus était arrivée et s’était arrêtée devant elle. Grenade ne l’avait jamais vue. La fille l’avait dévisagée longtemps et lui avait tendu un sac de tissu dans lequel se trouvaient les trois masques, puis elle était partie, sans donner d’autres explications qu’un :
« Tiens, c’pour toi. Cadeau d’un vieil ami. »
Ça avait été le tout dernier cadeau qu’avait reçu Grenade avant son départ pour le Mur.
15.
« Si je suis auprès de vous, ce n’est qu’en simple vagabond
Pour vous conter la déraison
De cet homme-là qui n’eut d’autre choix,Mais il l’aima ! Oh oui il l’aima…
Nul n’est plus fait pour vivre à deux,
Sous ce sombre ciel déserté des dieux,
Nous crûmes pourtant trouver du bonheur,
Dans leur Ville Noire, dans leurs noirs cœurs.
Depuis le jour où nous naissons
C’est avec plaisir que nous nous mentons,
Il suffirait seulement de traverser la Brume,
Pour nous guérir de notre amertume…
Sous le châtaignier, qui s’étale…
Je t’ai vendu, tu m’as vendu
Je t’ai vendu, tu m’as vendu »
Le garçon s’arrêta de jouer et sa main s’immobilisa au-dessus des cordes. Il la contemplait avec un sourire, cette femme belle et élégante qui s’était arrêtée pour l’écouter.
« Il doit savoir », pensa Bebbe. « Il doit savoir que c’est une chanson révolutionnaire. Une chanson interdite par la Famille. »
Les traits sereins, le garçon remit une mèche de cheveux blonds derrière son oreille et lissa son foulard miteux.
« Vingt fois, cent fois, fuit la Vérité,
Nous ne connaissons pas même leurs identités,
À toutes ces bêtes qui sont si fières,
De nous entraver de leurs chimères…
La guerre, c’est la paix
La liberté, c’est l’Esclavage,
L’Ignorance, c’est la Force,
Les cages sont déjà prêtes, en cas d’entorse.
Sous le châtaignier, qui s’étale…
Je t’ai vendu, tu m’as vendu
Je t’ai vendu, tu m’as vendu »
Bebbe écoutait. Elle allait si peu dans ce genre de quartiers. Il avait vraiment fallu qu’elle veuille voir Loup. Son capuchon plongea son visage dans l’ombre.
À nouveau, le garçon s’arrêta pour la regarder. Sa voix n’avait rien d’extraordinaire, mais elle était agréable. Bebbe sortit une pièce et la jeta dans son gobelet.
— Vous avez l’air triste, dit-il.
*
Les pas de Bebbe résonnent dans l’escalier. Ses talons hauts sonnent sur le sol avec un bruit de métal, le même bruit que la pièce qu’elle a jetée dans le pot de fer-blanc de l’adolescent qui mendiait dans les bas quartiers. Elle ignore pourquoi ce souvenir la hante : est-ce le sentiment d'être prise en pitié par quelqu'un d'un niveau social infiniment plus bas que le sien ? Je dois être bien à plaindre, alors... Elle arrive devant une porte, glisse une clef dans la serrure et actionne le mécanisme qui s’ouvre en grinçant.
Au-delà des corridors noirs et veinés de vert, il y a du blanc, un long boyau immaculé aux allures d’hôpital. Bebbe s’avance et referme l'issue derrière elle.
Le couloir est bordé de dix portes qui se ressemblent : des rectangles de métal ornés d’un petit hublot de plexiglas et dotés d’une trappe au niveau de la partie inférieure. Contre un mur se trouve une table surmontée d’une pile d’écuelles en plastique ; six en tout, et autant de cuillères rondes et de gobelets. À côté de la table, un robinet sort du mur, relié à un long tuyau.
Bebbe s’approche et dépose un récipient plein à côté de la pile de vaisselle. Puis, à l’aide d’une louche, elle remplit une à une les assiettes d’une sorte de mixture verte et spongieuse. Une fois les six écuelles garnies, ainsi que les verres d’eau, Bebbe se dirige vers la première porte en tirant derrière elle le long tuyau d’arrosage. D’une main, elle actionne un loquet et ouvre le battant.
La nouvelle pièce est petite, nue et carrée. Une odeur de renfermé envahit son nez, mais Bebbe ne bronche pas. Au fond de la cellule, une silhouette maigre est roulée en boule contre le mur matelassé. Ses longs cheveux coulent sur un sol où l’on ne trouve rien si ce n’est un trou. Elle ne réagit même pas, jusqu’à ce que Bebbe ouvre le robinet : un violent jet d’eau tiède jaillit du tuyau et rebondit sur le carrelage et les murs. L’habitant de la cellule pousse de grands cris en se protégeant de ses bras sans que le moindre sentiment n’apparaisse sur le visage de Bebbe ; l’eau épouse les murs et emporte la saleté dans le trou d’évacuation percé au centre de la pièce. Une fois l’ensemble à peu près propre, Bebbe referme la porte derrière elle en laissant la malheureuse créature gémir et se lamenter. Elle soupire et ferme les yeux un instant, puis glisse par la trappe l’assiette, le verre d’eau et une blouse de rechange avant de récupérer le tuyau d’arrosage.
Cinq fois encore, elle reproduit le même manège avec les autres cellules. Chaque pièce paraît semblable à la première et son habitant interchangeable, les portes trois et cinq faisant exception. Les cellules 1, 4, 8 et 9 sont vides.
Comme toujours, l’habitant de la cellule numéro 3 s’est roulé dans ses propres matières fécales et a tenté de l’attaquer quand elle est entrée. Bebbe a depuis longtemps renoncé à nettoyer correctement sa prison.
L’habitant de la cellule numéro 5 est à coup sûr une habitante. Quand Bebbe ouvre la porte de sa cellule, elle la trouve dans la même position que la veille : face à l'entrée, affalée contre le mur, avec ses épaules d’une maigreur terrifiante et ses mains caressant un énorme ventre proéminent. Sous les longues mèches de cheveux gras, ses yeux gris considèrent Bebbe avec mépris. Quand le jet d’eau la mouille, elle se contente de se rouler autour de son propre ventre, autour de son fœtus, comme pour le protéger et Bebbe ne l’arrose jamais directement, pas plus qu’elle ne peut la regarder dans les yeux.
Une fois son travail terminé, Bebbe se rince les mains avant de reposer un couvercle sur le dessus du récipient qui contenait la nourriture : il est vide à présent, pourtant il n’a servi qu’à remplir de petites assiettes. Alors Bebbe se dirige vers la sortie en emportant le plat, de la mélasse à la place du ventre.
Quand elle passe devant la cellule numéro 5, une main osseuse jaillit de la trappe et lui empoigne la cheville. Bebbe a un violent frisson de dégoût en imaginant la peau humide contre le cuir de sa chaussure. Une voix épuisée se fait entendre, hachée par la solitude :
— S’il te plaît, s’il... te plaît...
La pitié envahit Bebbe avec une telle violence qu'elle lui remonte dans l’œsophage comme une vomissure. D’un petit geste sec du pied, elle se dégage de l’étreinte des doigts et se dirige d’un pas vif vers la sortie, tout en essayant de ne pas pleurer. Rien à faire, les larmes sont déjà accrochées sur ses cils.
Elle ouvre la porte, mais au moment où elle pense quitter les geôles, elle se retrouve face à la blouse blanche et au masque de Lièvre. Tous les deux restent un instant figés, avant que d’une main calme, Lièvre n’écarte Bebbe afin qu’elle le laisse passer. Pas de paroles, pas même un bonjour.
Lièvre s’approche de la cellule numéro 5 et Bebbe ne peut s’empêcher de s'exclamer :
— Non !
En quelques pas, elle se retrouve entre le battant et l’homme, et articule faiblement :
— Pas encore… Ce n’est pas encore le moment !
— C’est le moment, j'ai même attendu au-delà du raisonnable, car sa santé ne permettait pas une opération plus tôt. Écartez-vous, s’il vous plaît.
La voix de Lièvre est incroyablement calme. Il essaye de la pousser, mais elle s’oppose à lui, alors en lui saisissant les poignets, il la déplace par la force, jusqu’à ce que Bebbe bascule sur le sol et s’écrie :
— N’avez-vous donc aucune pitié ?
Lièvre se fige et la contemple un instant avant d’ajouter sèchement :
— Vous ne savez pas de quoi vous parlez ! Je dirais même que vous êtes mal placée pour ce genre de reproche…
Dans les cellules, des murmures se font entendre. L’homme entre dans la prison numéro 5 tandis qu’affalée sur le sol, Bebbe se met à sangloter. Moins d’une minute plus tard, Lièvre ressort, la maigre créature dans les bras. Les longues mèches mouillées de la femme laissent des traînées d’eau sur la blouse blanche, de longues mèches blondes et bouclées. La femme entoure son ventre de ses mains.
— Courage, murmure-t-elle.
Bebbe relève la tête. La femme dans les bras de Lièvre la fixe de ses yeux gris clair, si semblables aux siens, avec ce visage identique, mais en plus maigre. Les larmes de Bebbe coulent dans sa gorge.
— Courage, répète la pauvre créature. Viens. Sois avec moi.
Derrière les portes, les prisonnières se sont collées aux minuscules hublots. Toutes ont les mêmes cheveux blond vénitien, toutes le même âge, toutes le même visage ravagé et pourtant si semblable à celui de Bebbe. Leur expression est celle d’une peur sourde. Numéro 3 tape sa tête contre le plexiglas ; cela rappelle à Bebbe un petit bruit de métal.
*
La pièce rebondit dans le gobelet.
L’adolescent blond la contempla avec un sourire maladroit :
— Vous avez l’air triste.
Elle ne sut pas quoi lui répondre. Il reprit sa guitare, et de sa jolie voix calme et sobre, il se remit à chanter :
« La lutte était terminée,
Il avait remporté,
La victoire sur lui-même,
Il ne put que l’aimer ! Oh oui, il l’aimait…
Sous le châtaignier, qui s’étale…
Je t’ai vendu, tu m’as vendu
Je t’ai vendu, tu m’as vendu »
1 Le mot « pétain » est un argot ancien utilisé par les marins pour désigner le tabac.