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11.

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11.

Silencieusement, Chien pousse la porte de la chambre tandis que du couloir, Carpe lui adresse un léger signe de tête.

La pièce est grande, froide et aussi noire que les corridors de la Machine. De longs néons verdâtres dessinent des traits sur ses murs. Un homme est installé dans un lit et des tuyaux transparents entrent dans ses narines tandis que d’autres sont scotchés à son torse, véhiculant des liquides pourpres et bleus jusque dans ses veines. Une poche d’urine dépasse de sous les draps, liée à une sonde et l’air empeste les médicaments.

Autour du malade, un énorme ordinateur calcule toutes sortes de courbes de fréquence et dessine des diagrammes : le pouls, la respiration, la tension, l’activité cérébrale, les mouvements des yeux sous les paupières. Sur la moitié supérieure du visage de l’homme est posé un masque de porcelaine représentant un cervidé orné de bois.

Dans la pièce se trouve un autre individu, vêtu d’une blouse blanche et la tête couverte d’une hure de lièvre. Chien le salue d’un signe de menton :

— Comment va-t-il ?

— Rien de nouveau, son état est stationnaire. Il est vieux, voilà tout.

— Alors il n’y a pas besoin de s’inquiéter ?

— Au contraire, il y a toutes les raisons du monde de s’inquiéter. La vieillesse est une maladie mortelle de nos jours.

Chien fronce les sourcils. Il aimerait savoir si Lièvre se moque de lui ou non, mais difficile à dire avec son masque et sa voix au ton ironique. Celui-ci décroche son stéthoscope de son cou et le pose sur la table :

— Il faut que j’aille m’occuper de Numéro 5, je te confie Cerf. Quand il se réveillera, préviens-le que je ne serai pas de retour avant ce soir.

— Pas de problème.

— Bon courage, Chien.

— Merci, toi aussi.

Lièvre referme la porte derrière lui et Chien se retrouve seul avec l’homme qui dort. Le bas de son visage est étrange : la peau des joues est lisse et ferme, mais le cou est flasque comme celui d’un poulet, des implants métalliques semblables à ceux que Bebbe possède sur la colonne vertébrale transparaissent au niveau des clavicules et des prothèses robotisées remplacent ses bras.

Il n’y a plus grand-chose de vrai dans Cerf. C’est le prix pour rester en vie, paraît-il.

Chien s’approche. Dans son sommeil, l’homme marmonne ; sa main mécanique tressaute sur les draps et cela fascine Chien. Cerf ouvre la bouche :

— Lù…

Chien dresse l’oreille et se penche sur le dormeur. Loup ?

— Elle vient me prendre le Cha…

Les lèvres s’agitent, mais Chien ne comprend pas. Est-ce qu’il parle de Loup ? Mais dans ce cas, pourquoi dit-il « Elle » ?

Soudain, le vieillard se réveille en sursaut et Chien recule précipitamment tandis que Cerf halète fébrilement :

— Qui est là ?!

— C’est moi. Calmez-vous, c’est Chien.

Le vieil homme semble se reprendre et ses lèvres se retroussent sur un sourire fatigué :

— Ah ! Tony… Le plus beau et le plus aigri de mes fils... Montre-moi ton visage et assieds-toi.

Sans un mot, le jeune homme enlève son masque et le pose avant de s’installer sur la chaise qui jouxte le lit du malade. Du bout des doigts, il remet en place les longues mèches de jais qui tombent sur ses épaules.

— Je venais pour vous parler de Morse.

Le vieillard fait une grimace qui dévoile des dents jaunies par les ans :

— Évidemment. Mon sujet haï du moment. Bien sûr, tout le monde veut parler de Morse, pourtant, il n’y avait pas grand-chose à en dire. Ton neveu était un imbécile et même son père ne pouvait le supporter. Il était fat, imbu de lui-même et il s’est très mal occupé de ses affaires. Sa disparition n’est pas une grande perte, si tu veux mon avis.

— C’était votre petit-fils.

— Et alors ? Cela me force-t-il à l’aimer ?

Chien passe un pouce pensif sur ses jolies lèvres :

— Non, je suppose que non… Mais quelles seront les conséquences ? Qui va prendre sa place et qu’en est-il de notre image publique ? Serpent dit qu’il ne faut pas le remplacer, que les gens verront la différence et que…

Chien s’interrompt, car Cerf a commencé à donner de petits coups secs sur son palais avec le bout de sa langue, ce qui est toujours mauvais signe. Aussitôt, il réplique :

— Serpent a dit ça ? Ça m’étonne de lui, il est d’habitude d’un conseil avisé. Bien sûr qu’il faut remplacer Morse, c’est le meilleur moyen de décourager les révoltes. Ils ont tué Morse, mais Morse est toujours là. Un coup d’épée dans l’eau ! Ne pas remplacer Morse ? Bande d’imbéciles !

— Mais comment faire pour lui trouver un remplaçant convaincant ?

Cerf soupire :

— Tony, Tony…

Chien n’aime pas que Cerf utilise son prénom. Le patriarche est le seul dans la Famille à en user, en dehors de Loup, mais quand Cerf le prononce, Chien a toujours l’impression que le but est de l’infantiliser. Cerf reprend :

— Tony, tu es un garçon intelligent. Nous avons des moyens particuliers, alors dis-moi ce que nous pourrions faire pour remplacer Morse.

Chien réfléchit durant une minute :

— Un clone ? Après tout, nous avons récupéré le corps.

— Moui, pas idiot, mais nous n’avons pas le temps de développer un clone jusqu’à ce qu’il soit assez âgé pour reprendre ses fonctions. Et puis ça nous encombrerait d’un deuxième Morse, ce qui n’est pas le but.

— Un androïde ? Nous avons toujours de grosses difficultés pour faire des expressions faciales convaincantes.

— Ce n’est pas un problème s’il porte son masque.

— C’est juste, mais il reste un obstacle : notre ingénieur se balade en pleine nature.

— Eh bien, c’est le moment de le faire revenir. Je ne sais pas ce que Loup fabrique, mais sa place est parmi nous. Envoie tes enfants... ou bien Bebbe. Peu importe, mais je veux que d’ici demain, Loup se soit attelé à la tâche de nous créer un nouveau Morse. Je sais que je n’aurais pas dû permettre à Griffon de sortir, il a lancé une mode détestable.

— Vous avez toujours cédé aux caprices de Loup, ce n’est pas la première fois.

Cerf soupire :

— Tu rumines encore cette histoire ? Loup est ton aîné de deux ans, c’était normal qu’il choisisse sa spécialité en premier.

— J’étais trop jeune pour m’occuper du Mur. Vingt ans seulement ! Loup a fui la queue entre les jambes en s’enfermant dans son atelier pour construire ses robots chéris en me laissant la charge d’assassiner des gens. Nous étions proches ! On n’aurait pas pu en parler avant ? Décider ensemble ?

— Même si vous en aviez parlé, ça n’aurait rien changé. Tu as la trempe pour t’occuper du Mur. En cela, tu es bien mon fils et je suis fier de toi. Loup est intelligent, enfin il est scolaire, mais il a du jus de mousse dans les veines. Maintenant, ça suffit, va me chercher Serpent, je veux m’entretenir avec lui. Et puis occupe-toi de Loup, comme je te l’ai demandé.

Chien semble vouloir ajouter quelque chose, mais il se contient :

— Oui, père.

— C’est bien, Tony. Toi au moins, tu ne me déçois pas…

Chien sort de la pièce, une boule dans la gorge. Dans le couloir noir et brillant patiente Carpe, le père de Morse ; cela fait six heures qu’il attend que Cerf le fasse appeler.

— Il veut voir Serpent, précise Chien d’une voix neutre avant de se souvenir qu’il n’a pas fait passer le message de Lièvre. Tant pis.

12.

Griffon s’observe dans le reflet de la vitrine. Il a l’air fatigué, de larges cernes dessinent des poches sous ses yeux mordorés. Trop de temps passé à mettre son nez crochu dans les cauchemars des autres. Griffon en est malade, alors il arrête, pendant quelques heures, il fait une pause. Oh ! Laisser le travail à ses compagnons de rêve et rejoindre la Ville Blanche pour un instant auprès de Grenade à bord du Machina... Voilà ce à quoi il aspire, et après deux nuits blanches, il en a bien le droit après tout.

La vitrine du glacier abandonné lui renvoie l’image d’un clown triste aux cheveux d’un bleu délavé. Il fait une grimace et une bille de métal brille sur sa langue, tout au fond. Étrangement, cette boutique en bord de mer lui évoque quelque chose, mais quoi ? Le bâtiment vide lui rappelle de la musique et des rires, une ambiance chaleureuse d’été et de sucre.

Il déchiffre l’inscription brodée sur le store à rayures grises et blanches : « La politique des anges ». L’impression de déjà-vu s’intensifie, il est sûr d’être venu ici auparavant, en un autre temps. Il y avait du soleil sur la terrasse malgré les nuages des brumes du rêve et les buissons de roses étaient en fleurs, parfaitement entretenus.

Griffon regarde autour de lui et sursaute. Il y a une immense femme en couleur, à une dizaine de mètres de lui. Elle aussi observe la vitrine du magasin avant de tourner ses yeux vers lui, quatre yeux, verts comme de l'absinthe.

— Excuse-moi ?

La femme vient de l’appeler et Griffon la laisse s’approcher avec appréhension. Il remarque aussitôt qu’elle n’est pas humaine et que sa longue robe en dentelle noire ressemble plutôt à un lichen qui pousse directement sur sa peau. Il a déjà croisé ce type d’humanoïde dans le monde onirique : c’est une grune, de la même espèce que le fantôme qui fume sur le pont du Machina.

La femelle (mais est-ce vraiment une femelle ? Il décide de dire la femme) a la peau grise, presque écailleuse, et si deux yeux assez semblables à ceux d’une humaine le contemplent, les deux autres semblent se détendre pour se mettre à somnoler sagement sur ses pommettes. Elle ne possède pas de cheveux non plus, juste un amas emmêlé de ce qui ressemble à des anémones de mer violacées. Une sorte de viole est attachée dans son dos par une longue bande de cuir.

Comme tous les autres grunes, elle est très grande, presque deux mètres quarante, alors que le grune du Machina approche seulement des deux mètres. La créature l’a interpellé dans sa langue, ce qui signifie qu’en dehors de l'onirisme, une fois éveillée, celle-ci doit appartenir à une dimension assez proche de la sienne dans le réseau du Multivers. Griffon avise que ses mains tiennent un rectangle de papier.

— Bonjour.

— Bonjour, répète la femme avant de plisser les yeux en le détaillant. Désolée pour ma familiarité, je vous ai pris pour quelqu’un d’autre. Vous habitez ici ?

Cette remarque fait sourire Griffon ; il n’y a pas grand monde pour vraiment vivre ici, si ce n’est Grenade. Enfin, il ne croit pas. Cette femme doit être un de ces voyageurs égarés qui a atterri là, on ne sait trop comment, sans doute par l’intermédiaire de quelqu’un comme lui. Avec un peu de chance, il pourrait créer un lien avec d’autres voyageurs du Multivers...

— Non, mais je connais un peu les lieux. Vous cherchez quelque chose ?

— Oui, vous pourriez m’aider ?

La créature se rapproche. Son équilibre est différent du sien, en effet, elle ne possède qu’une seule jambe sans pieds, plutôt une queue, comme si elle était une sorte de sirène terrestre. La femme n’a pas l’air effrayée par son apparence non plus, bien qu’elle le dévisage avec une curiosité un peu déplacée. Georges lui demande :

— Je vous en prie, dites-moi ce qui vous tarabuste.

La femme se rapproche encore et lui montre la photographie qu’elle tient en main. Aussitôt, Griffon reconnaît le magasin de glace en arrière-fond. Devant la porte se trouve une bande d’humains en uniformes de serveurs : deux jeunes filles et un homme adulte sourient à l’objectif. Le fond de la photo est monochrome tandis que les trois protagonistes sont colorés : des voyageurs, sans aucun doute possible.

— Je cherche cette humaine, là. Vous ne l’auriez pas vue dans le coin ? dit la femme en montrant du doigt une des serveuses.

Griffon fronce les sourcils. À nouveau, un sentiment de déjà-vu l’envahit, le même que lorsqu’il était resté posté devant la vitrine de la « Politique des anges » quelques instants plus tôt. Cependant, il a à peine jeté un coup d’œil à la fille que son attention se porte sur un autre protagoniste :

— Je ne la connais pas. Par contre, je sais où est cette personne.

Il montre du doigt le serveur hilare, un bel homme mat au visage enjôleur, dont le bras entoure avec affection les épaules de la fille recherchée. La créature le fixe et répond d’une voix qui résonne étrangement :

— Tu sais où est Tony ? Tu le connais ?

— Tony ? Là d’où je viens, on l’appelle plutôt Chien. Et c’est mon...

— D’où viens-tu ? Tu parles d’un autre monde ? Et la fille ne te dit rien ? En général, là où est Tony, Lù n’est pas loin et…

Elle veut continuer sa phrase, mais un long cri résonne le long du port. La femme se fige et ses sourcils de lichen se froncent ; elle n’a pas l’air effrayée, mais tous ses sens sont en alerte. Le cri ressemblait au grognement d’un ours furieux et Griffon connaît ce bruit par cœur :

— C’est le chant de mon cauchemar, il me cherche. Nous n’avons pas beaucoup de temps, il faut fuir.

— Pas encore, où se trouve Tony ? Dans ce monde ? Comment es-tu venu ici ? Il existe des gens particuliers, on les appelle les P...

Elle prononce un mot, mais Griffon n’arrive pas à les distinguer, car le cri résonne à nouveau. Plus fort et plus proche.

— Quoi ?

— Les Piliers, ça te dit quelque chose ? Tu sais que tu en es un ?

Griffon sait qu’ils sont en danger s’ils restent ici :

— Il faut que je parte.

— Attends !

Elle lui arrache la photo des mains et griffonne derrière à l’aide d’un stylo avant de lui fourrer l’image entre les doigts.

— Si tu as une connexion dans ton monde, tu pourras me joindre grâce à ça : il y a une adresse, un identifiant et un mot de passe. C’est très important. J‘espère tomber sur Lù depuis très longtemps et c’est la première fois que je retrouve une piste.

— Je regarderai, je le jure, promet Griffon.

Il n’y a pas de réseau dans la Ville Noire, mais il en trouvera peut-être dans le monde des rêves où le concept des internets n'a rien de rare. Après tout, tout ce qui existe dans le Multivers a sa place dans le monde des rêves !

Une grande ombre se dessine sur le sol pavé de la Ville Blanche et en une poignée de secondes, l’étrange femme a disparu parmi les ruelles avec ses quatre yeux et sa robe de lichen. Griffon espère que tout ira bien pour elle.

La silhouette sombre se rapproche et Griffon lâche prise. Le paysage fond. Il sent le papier glacé se dissoudre sous ses doigts, alors ceux-ci le pressent de toute leur force. Une intense douleur envahit son bras et il pousse un grognement de rage avant de s’extirper du songe. Il se réveille en sursaut, le cœur battant, installé dans la pièce circulaire de la Machine. Sa main est crispée sur une photographie gondolée, déformée par la traversée des dimensions, mais réelle.

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