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17.

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17.

La main de Numéro 5 devient molle. Les doigts — crispés à en faire blanchir les articulations — se relâchent, mais c’est maintenant Bebbe qui s’y accroche farouchement.

Une odeur d’antiseptiques plane dans l’air. Un tuyau terminé par un masque de plastique est posé sur le visage de Numéro 5 ; un gaz soporifique l’a plongée dans un sommeil artificiel. Hagarde, Bebbe bat des paupières plusieurs fois, pour essayer de chasser l’éblouissement provoqué par la puissance des néons. Des taches noirâtres clignotent devant ses yeux.

— Est-ce que vous allez rester ici encore longtemps ?

La question a été posée sans agressivité. Lièvre a lavé ses mains avant de mettre une paire de gants neufs en latex et n’a même pas jeté un coup d'œil à Bebbe, qui ne daigne pas lui répondre. À présent, il aligne soigneusement ses instruments de chirurgie sur une table et ajoute d'un ton neutre :

— Si vous comptez rester, allez vous laver les mains et les bras. Il y a un lavabo derrière vous ; le désinfectant est sur la tablette. Enfilez aussi une blouse, des gants et une charlotte. Si vous la contaminez avec un germe, vous risquez de la tuer.

Bebbe hésite avant de lâcher le bras de son double, puis elle obéit sans discuter. Tout en se frottant les mains sous le robinet, elle observe le laboratoire.

C’est la sixième fois qu’elle y entre, mais jusqu’ici c’était en tant que future mère. La pièce n’a pas changé : c’est toujours le même espace clair et propre avec ses tables de métal qui sentent l’éther et ses pots remplis de pinces et de scalpels immaculés. De grosses bobines de fils chirurgicaux sont enserrées dans des films plastiques, côtoyant des bouteilles d’alcool désinfectant. Un petit coffre-fort repose au fond de la pièce. Quelques tableaux ornent les murs : des natures mortes... Bebbe laisse planer son regard sur les fruits éventrés qui exhibent leur chair avec obscénité.

Bebbe frémit et va se poster à côté de son double en jetant une œillade farouche à Lièvre qui stérilise un à un tous les instruments qu’il a disposés sur la table. Des scalpels bien sûr, des pinces, mais aussi une petite clef hexagonale.

— Vous êtes sûre de ne pas vouloir sortir ?

Cette fois, il lui fait face. Elle essaie de déchiffrer le son de sa voix à défaut de pouvoir lire à travers son masque de porcelaine. De l’agacement ou de l’inquiétude ?

— Qu’est-ce que ça peut vous faire que je reste ?

— Votre expression me gêne. Arrêtez de jouer les chats écorchés…

— Il faudra vous y faire. Est-ce que je peux me rendre utile ?

— Prenez l’aspirateur. Oui, le petit tuyau transparent. Il faudra pomper le liquide de croissance quand je commencerai la césarienne, mais je vais la laver avant.

— Je vais vous aider.

— Non.

Le ton est glacial alors Bebbe obtempère. Lièvre se penche sur le corps de l’endormie avant de découper sa tunique avec une longue paire de ciseaux.

À l’aide d’une petite douchette, le médecin rince la femme dénudée et il la frotte avec un gant de crin jusqu’à ce que la peau soit propre et rougie. L’eau souillée disparaît dans des rigoles creusées dans le sol. Bebbe le regarde faire sans un mot, les mouvements de l’homme sont presque tendres et elle se sent troublée.

Lièvre passe doucement une lingette imprégnée de gel sur la surface de l’épiderme, puis il se débarrasse de ses gants et en enfile une paire neuve.

Bebbe retient son souffle tandis que le médecin prend son scalpel. La lame s’enfonce dans la partie inférieure du ventre comme dans une motte de beurre et il y dessine une ouverture en croissant de lune avant d’y plonger les doigts. Avec de légers mouvements des phalanges, il retrousse la peau qui se fronce de façon surnaturelle jusque sous les seins. Un sang rare laisse des traînées poisseuses sur le globe énorme du ventre, composé à la fois d’un exosquelette de métal et d’une gaine caoutchouteuse en forme d’outre translucide dans laquelle repose le bébé.

Le cœur de Bebbe se met à battre plus fort. À travers la poche, elle distingue nettement l’ombre d’une main minuscule, plaquée contre le plastique.

— Aspirez le sang, s’il vous plaît.

Elle s’exécute promptement tandis que Lièvre récupère la clef et l’insère dans une serrure menue située sur le flanc gauche. Avec un grincement rauque, l’exosquelette s’ouvre comme une fleur. À l’intérieur, l’utérus de synthèse flotte comme une grosse bulle.

— Préparez l’aspirateur, je vais crever la poche, annonce Lièvre.

— Combien de chances y a-t-il pour que ce soit quand même un garçon ? Pour qu’on n’ait pas vu le pénis sur l’échographie ?

Lièvre ne répond pas. D’un mouvement assuré du scalpel, il tranche dans le vif de la poche et aussitôt un liquide épais et orange vif en émerge. Bebbe s’empresse de le faire disparaître. De ses mains gantées, Lièvre écarte les pans de l’utérus de synthèse avant d’en sortir avec douceur un nouveau-né recouvert de fluide orangé qui, après un moment de panique, se met à pousser de longs vagissements dès que l’air commence à entrer dans ses poumons.

— C’est une fille, murmure Lièvre alors que les épaules de Bebbe s’affaissent.

Pendant un instant hors du temps, l’homme tient l’enfant à bout de bras, comme s’il refusait de l’enlacer. Bebbe n’ose pas bouger. Son ventre n’est qu’un nid de serpent. Son esprit ? Une poche de brouillard. Lièvre coupe le cordon ombilical, exécute le nœud du nombril, puis lui tend le bébé :

— Tenez-la. Je dois recoudre la mère.

Bebbe hésite un instant avant de lui prendre l’enfant d’un geste compulsif pour le presser contre son sein. La main menue enserre un de ses doigts dans un réflexe instinctif, collant contre le gant une substance répugnante.

Lièvre s’est déjà détourné. Avant même de toucher au fil, il s’occupe de sortir l’utérus de synthèse, puis, à l’aide des clefs à molette, il desserre les tiges de l’exosquelette avant de les replier soigneusement dans le ventre, là où reposait le nouveau-né, il y a quelques instants encore.

Mais Bebbe ne se rend pas compte de tout cela. Elle fixe l’enfant : un bébé aux yeux bleus et aux cheveux si blonds qu’ils paraissent blancs. Son petit visage de crapaud se tord tandis que la fillette hurle de toute sa mâchoire édentée. Bebbe la serre fort, cherchant du regard un tissu pour l’envelopper, pour finalement se contenter d’un torchon propre destiné à nettoyer les paillasses, puis elle se met en quête d’une bassine pour laver le nourrisson.

Lièvre, qui a commencé à recoudre le ventre de Numéro 5 après avoir aspiré ce qu’il restait de liquide de croissance, lui jette un coup d'œil avant de murmurer :

— Tu ne devrais pas. Cela ne sert à rien et tu le sais.

Bebbe voudrait l’ignorer, mais ce tutoiement soudain la dérange. Elle prend la bassine et s’occupe de la remplir d’eau, mais celle-ci est à peine tiède, alors elle renonce.

Son cœur bat fort ; elle n’a pas beaucoup de temps. Son regard parcourt la pièce pour se poser sur un éclat d’argent. C’est le scalpel, abandonné sur la table derrière elle. Son regard va de la lame étincelante à la nuque de Lièvre, qui recoud son double en lui tournant le dos. Elle hésite, tend la main, se ravise, puis ses doigts se posent sur le scalpel en silence et elle le glisse dans sa poche.

Quelques instants plus tard, Lièvre se redresse après avoir coupé le fil qui recoud la césarienne de Numéro 5. Il n’y a plus aucune trace d’un ventre de femme enceinte si ce n’est la cicatrice. Les preuves ont été soigneusement cachées à l’intérieur et déjà, Bebbe regrette. Elle aurait dû profiter du moment où il avait le dos tourné pour faire quelque chose, mais elle a été lâche.

Et puis tout arrive trop rapidement, elle ne parvient pas à réfléchir de façon correcte. Le bébé qui hurle contre sa poitrine lui donne une migraine qui résonne jusque dans les tréfonds de son crâne. Lièvre se tourne vers la femme et l’enfant avant de tendre les bras :

— Donnez-la-moi.

— Non.

Bebbe n’a même pas réfléchi avant de répondre. Que peut-elle répondre d’autre d’ailleurs ?

Lièvre n’a pas l’air surpris et sa main retombe mollement contre sa hanche :

— Que comptez-vous faire ?

Sa voix est lasse.

— Je ne sais pas. Mais elle est trop grande... Cette enfant est viable !

— Vous allez affronter la colère de Cerf ? Souvenez-vous comment ça s’est passé la dernière fois, Numéro 7. Vous ne serez pas la seule à le payer. Numéro 5 n’en réchappera pas. Et combien d’autres avec elle ?

Bebbe sait tout ça, mais elle ne peut simplement pas lui donner cet enfant.

— Elle ne souffrira pas, je vous le promets, ajoute Lièvre, doucement. Et je n’ai pas envie de vous faire mal. Pas une deuxième fois aujourd’hui.

Bebbe serre plus fort la petite fille et sent la forme du scalpel contre son coude, à travers le tissu de sa poche. Il faut qu’elle gagne du temps, afin de mettre en place un plan. Elle regarde Lièvre. Elle sait approximativement où se trouve la carotide. Elle pourrait peut-être… peut-être quoi ? S’enfuir avec un nouveau-né qu’elle ne peut pas nourrir ? Se cacher dans une ville close où toutes les pièces de monnaie portent son visage ?

— Donnez-la-moi, répète Lièvre, mécaniquement, en tendant à nouveau les mains.

— N’avez-vous jamais hésité ? La toute première fois ? Tuer des bébés était une vocation ou bien un simple travail comme un autre ?

La main de Lièvre retombe encore, tout aussi mollement, et finit par se poser dans les cheveux blonds de Numéro 5. Il les caresse doucement avant de répondre :

— La toute première fois, je… la première fois, j’ai envisagé de m’opposer à Cerf. J’ai vraiment voulu le faire, mais je n’en ai pas eu besoin.

— Et p…

— Je sais ce que vous pensez.

— …

— Vous pensez que Cerf essaie de vous punir, parce que votre mère a tenté de se débarrasser de lui.

— Il déteste les femmes, il nous hait à cause de ça.

— Oui. Mais ce n’est pas pour ça qu’il veut tuer les filles qui sortent de vos ventres, il le fait parce qu’il a peur. Et moi aussi... alors que je désirais sauver la première enfant, j’ai eu peur.

— Je ne comprends pas.

Lièvre reste très droit devant elle, très guindé.

— Il reste une épreuve. Si elle n’y est pas réceptive, alors elle vivra, mais jusqu’à aujourd’hui, toutes les filles étaient positives...

Bebbe fronce les sourcils tandis que l’homme se tourne à nouveau, cette fois pour se rendre au petit coffre-fort. Le cœur de la femme bat dans sa gorge et du bout des doigts, elle tâte le scalpel. C’est peut-être le moment...

Quand Lièvre reprend la parole, c’est pour laisser passer un simple murmure :

— Vous devez l’ignorer, mais elle est de moi.

Bebbe lâche le manche de l’instrument, muette de surprise tandis qu’il continue :

— La première aussi l’était. Comme cinq autres. Toujours des filles.

La bile remonte dans la gorge de Bebbe :

— Quel genre de monstre tue ses propres enfants ?

Elle qui croyait que Lièvre ne s’intéressait pas à la paternité ! Il avait simplement eu la malchance de n’avoir que des filles. Sans répondre, l’homme se tourne vers elle, en tenant une minuscule boîte qu’il vient de sortir du coffre. Un écrin à bijou. D’une main toujours gantée de latex, il ouvre la boîte. Lentement.

Le temps se suspend.

Bebbe sent son pouls qui bat violemment à ses tempes, avant de se rendre compte ce qui a changé. Les hurlements de l’enfant se sont fanés, à cette seconde précise où la boîte a été ouverte. Sur le velours rouge se trouve une unique perle, grosse comme un petit pois.

Bebbe baisse les yeux vers le bébé qu’elle tient dans ses bras et elle doit se faire violence pour ne pas le lâcher. Quelque chose s’est passé : l’enfant n’est plus grimaçant, la créature a tourné la tête et fixe la perle avec fascination. Alors que ses yeux étaient limités à deux fentes bouffies de larmes, les prunelles se sont écarquillées et semblent manger le visage. Les iris bleus se teintent progressivement de gris pâle ; les pupilles ne cessent de se dilater et de se contracter à un rythme saccadé. La main minuscule se tend vers Lièvre tandis que le visage se crispe en un masque de souffrance.

Lièvre ne bouge pas d’un pouce, mais tout doucement, la perle se met à rouler hors de son écrin, comme mue par une volonté propre. Elle tombe sur le carrelage dans un bruit cristallin et rebondit trois fois avant de s’immobiliser contre les pieds de Bebbe. Dans ses bras, l’enfant se tortille et essaie de se dévisser la tête pour suivre la perle du regard.

— C’est une perle du Chapelet ? demande Bebbe d’une voix tremblante.

Lièvre acquiesce.

— Cerf m'en a confié une pour que je puisse tester les filles.

En quelques pas vifs, il se rapproche et récupère la sphère qu’il s’empresse d’enfermer à nouveau dans sa boîte, puis dans le coffre.

— Et cette enfant ? demande Bebbe.

— Cette enfant n’en est pas une. Et elle revient. À chaque fille, elle revient. Je regrette, mais elle est positive.

Les prunelles du nourrisson sont à présent totalement grises, sa peau a perdu sa rougeur et paraît plus sombre. Ses cheveux blonds tombent en flocons sur le sol et un duvet couleur châtaigne pousse sur son crâne. Le bébé grandit à vue d’œil, mais son visage est contracté par la douleur : sa transformation semble une épreuve. Bebbe frémit d’horreur :

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Elle est en train de prendre la place de son hôte. Le Chapelet la force à accélérer le processus.

— C’est une possession ?

— Il ne s’agit pas que de ça. Ce n’est pas juste une « âme ». Elle se reforme, esprit et corps. Mais pour ça, elle a besoin de la matière d’une enveloppe primitive. Plus l’ADN initial est semblable au sien, plus la transformation est facile. C’est pour cela qu’elle n’infecte que les filles de notre famille, sa lignée-lien.

Bebbe a la tête qui tourne. La petite chose qui est en train de changer de visage dans ses bras lui inspire un malaise sans nom et de la répugnance. Elle vient de prendre au moins trois centimètres depuis qu’elle a vu la perle.

Bebbe se souvient, elle se souvient de ce que disait Cerf sur cette créature, à elle et ses sœurs : un Pilier de leur sang, venue leur dérober le Chapelet. Et sans le Chapelet, tout espoir de fuir ce monde sera perdu.

Lièvre se rapproche et lui extirpe le bébé des bras. Bebbe proteste mollement, mais dès que la chaleur du corps menu la quitte, le soulagement l’étreint.

En moins d’une minute, le masque qui maintenait Numéro 5 dans son sommeil artificiel est posé sur le visage changeant de la petite créature. Celle-ci se débat, pousse des cris perçants et lance un long regard de perle à Bebbe avant de sombrer dans l’inconscience. La femme frémit et se détourne, mais pas suffisamment pour ne pas voir l’éclat d’une lame qui fend la gorge de la créature.

Bebbe vomit. De lourdes gouttes de sang noir tombent sur le dallage blanc.

18.

Griffon referme la porte derrière lui dans un claquement sec, avant de s’y appuyer pendant quelques secondes.

— Bonjour Cerf.

Le vieillard ne répond pas tout de suite, alors Griffon se détache du battant et donne un tour de clef dans la serrure avant de s'approcher du lit.

— Je t’ai apporté un peu de musique.

Cerf renifle tandis que Griffon pose un petit cylindre de métal sur la table, à côté de tous les médicaments. Immédiatement, l’ensemble se déplie en de multiples arceaux qui se modèlent en un étrange tourne-disque à cornet. Aussitôt, une musique de cirque semblable à une fanfare criarde se met à hurler et la main de Cerf se contracte sur la couverture tandis que Griffon s’assied sur le bord du lit d’hôpital, presque sur les jambes de son père.

— C’est trop fort, articule sèchement le vieillard. Et tu me fais mal.

Griffon se contente de sourire étrangement et accepte de baisser un peu la musique afin de pouvoir faire la conversation :

— Cela fait longtemps, n’est-ce pas ? Combien de temps depuis notre dernier face-à-face en dehors des réunions de famille ? Dix ans ? Quinze ?

— Qu’est-ce que tu veux, Georgie ? Tu profites de ma faiblesse pour tourmenter un vieil homme proche de la mort ?

— Oh, n'essaie pas de m'apitoyer ! Je ne suis pas venu pour bavarder, j’ai rencontré quelqu’un dans le monde des rêves... pas une rêveuse, non, une voyageuse. Je me demandais si c’était une de tes relations.

La main métallique de Cerf se met à tapoter le couvre-lit, nerveusement.

— Tu as un nom ?

— Oui. Mais pas le sien. Elle était en quête d’une fille prénommée Lù et m’a demandé si je savais que j'étais un Pilier. Elle connaissait clairement le concept.

La main s’immobilise sur le couvre-lit et Cerf articule d’une voix pâteuse :

— À quoi ressemblait-elle ?

— Une humanoïde d’un autre monde, avec quatre yeux et des tentacules violets sur le chef.

Cerf hésite trop longtemps. Il va mentir, pense Griffon.

— Je ne me souviens pas, mais Pilier est un mot utilisé dans une grande partie du Multivers pour désigner les gens comme toi et moi : des Changemondes, des Vers de rêves ou bien des individus qui peuvent modifier la texture des mondes, déformer l’espace et le temps. Des êtres bloqués dans le temps qui ne vieillissent pas et finissent par se reformer dans le corps d'un enfant de leur famille s'ils viennent à mourir.

— C’est ce que je pensais. Peu importe comment, cette fille connaît quelqu’un de similaire à moi qui lui a permis d’accéder à Limbo... si elle n’est pas un Ver de rêve elle-même.

— Et tu l’as laissée filer, comme un imbécile ?

— Mon cauchemar est arrivé, je n’ai pas eu d’autre choix que de briser le songe. Tu aurais été bien arrangé si j’étais décédé, on ne connaît pas mes conditions de résurrection.

À nouveau, Cerf renifle et Griffon sort la photographie de son costume sombre :

— Est-ce que tu reconnais quelqu’un sur ce cliché ?

Cerf tente doucement de la saisir, mais Griffon fronce le nez et la recule de quelques centimètres. La bouche pincée, le vieillard plisse ses yeux mordorés derrière les fentes du masque et montre du doigt le double de Tony :

— C’est ton frère ?

— Il semblerait, mais ce ne peut pas être réellement lui, pas comme nous le connaissons en tout cas. Je l’interrogerai plus tard.

L’homme sur la photo a l’air beaucoup plus âgé que Chien, même si sa tenue de serveur et son attitude lui donnent une allure d’adolescent, mais ce sont les serveuses qui intéressent Georges.

Il y a une brune à la peau sombre avec des cheveux courts, un long collier de perles et de gros seins ; l’autre est une jeune femme dodue aux cheveux bleus, longs et bouclés.

Cerf examine longtemps la photographie ; ses yeux glacés passent lentement d’une fille à la suivante. Enfin, il conclut :

— Je ne les connais pas. Cette « Lù » est là-dessus ?

Il ne me dit pas tout… pense Griffon. Il l’a regardée trop longtemps pour être honnête. Mais moi non plus je ne lui dis pas tout. Il n’a pas pu manquer de voir qu’elle portait le Chapelet... Il a aussi fixé la petite ronde plus longtemps que nécessaire.

— Je crois, son nom te dit quelque chose ?

— Pas du tout.

Il ment, pense à nouveau Griffon.

Il décide de ne pas parler du site ni des codes que lui a donnés la grune ; après tout, ce n'est pas comme si Internet était censé exister dans cette dimension, lui-même ayant appris le concept en explorant l'onirisme. D’un geste désinvolte, il se redresse et augmente d’un tour de doigt le volume de la musique. Le son est atroce et lui fait mal au fond des tympans. Il ne se sent bien qu’en apercevant la grimace de souffrance de son père. Il finit par baisser le volume, très, très lentement, avec un sadisme étudié.

— Est-ce que tu réalises à quel point ce que tu fais est puéril ? crache le vieil homme. À ton âge ! Pauvre imbécile !

Oh oui. Bien sûr qu’il en a conscience. En face de lui, un miroir mural lui renvoie l’image de sa silhouette. Griffon lance un regard mélancolique à son reflet. Malgré son nez un tantinet crochu, ses grands yeux ronds et jaunes lui donnent l’air d’un garçonnet. Pourtant, il a noté des changements réguliers dans son apparence physique jusqu’à sa quarantième année. Après ça, le temps s’est figé pour lui.

Comme son père, il est une aberration. Un « Pilier » a dit la créature. Des êtres comme on en trouve quelques poignées dans toute l’infinité du Multivers. Et eux sont père et fils ! Est-ce le hasard ou bien la volonté de quelque chose qui les dépasse ? Griffon n’en sait rien et cela lui est égal.

Il n’est instruit que du minimum, ce que son père a appris lui-même au cours de ses multiples voyages : les Piliers ne vieillissent pas, ne connaissent ni maladie ni mort naturelle et chacun d’entre eux possède une capacité qui dépasse l’entendement des mortels.

Celle de son père était de traverser la texture qui sépare les dimensions du Multivers. Lui, Griffon, peut accéder à Limbo, le territoire du rêve, un univers à part, commun à tous les autres. Un monde qu’il peut modifier par la simple force de sa volonté.

Son père a cru après de multiples vies que son état de Pilier durerait toujours, mais tout a disparu brutalement le jour où la mère de Griffon est morte.

À cette pensée, il se détourne de son reflet et foudroie du regard le mourant. Celui-ci doit le sentir, car il murmure soudain :

— Je vais mourir sans que tu me pardonnes, n’est-ce pas ?

Griffon se penche sur le vieillard :

— J’avais quatre ans. Quatre ans quand tu as tué Mère devant mes yeux. Cette image ne me quittera jamais. À chaque fois que le cauchemar vient, je sais que tu l’as créé en moi ce jour-là.

— C’est elle qui a commencé, Georgie ! Tu étais là ! Elle m’a attaqué la première !

— Et pourquoi ? Pour nous protéger Bebbe et moi, de ta démesure ! De toute cette folie !

La haine bout dans les veines de Griffon : il voudrait que cet homme infâme soit déjà mort ! D’un geste rageur, il monte le volume de la musique et sort de la pièce d’un pas précipité. Le hurlement des trompettes et des accordéons explose derrière lui.

Griffon fuit au rythme des tambours et des violons. Une fois bien à l’abri dans la salle du rêve, les cris du vieillard millénaire bourdonnent encore pendant plusieurs heures à ses oreilles.

19.

Grenade escalade l'escalier de son immeuble depuis quinze longues minutes. Elle a mal aux jambes, trébuche pour la troisième fois et s’écorche le genou contre une marche. Plus que huit étages. Elle respire un grand coup et lève les yeux vers le haut avant de froncer les sourcils : il y a de la lumière à sa fenêtre, elle reconnaîtrait l’horrible store de l’appartement entre mille. Pendant un instant, elle hésite à redescendre là où l’ont accompagnée les punks, puis reprend finalement son ascension à pas lents. Est-ce Georges qui est rentré ?

Quand Grenade pénètre dans son couloir, elle s’aperçoit immédiatement que la porte est entrouverte. Elle jette un coup d’œil discret. L’air est imprégné d’un parfum de femme, certainement pas l’odeur de Georges, pas plus que celle d’un enfant du Mur.

Il n’y a aucun bruit. D’une main hésitante, elle pousse légèrement le battant et se glisse dans l’appartement. La lumière est allumée dans la salle principale, mais il n’y a personne. Est-il possible que les enfants du Mur aient oublié d’éteindre après leur passage ? Mais alors, d’où provient cette odeur ?

Grenade sursaute. Un lourd manteau noir est posé sur une chaise et du courrier est étalé sur la table. Toutes les enveloppes sont déchirées et l’une d’entre elles traîne, grande ouverte :

« Je vais bien. »

Grenade ne sait pas très bien lire, mais « Je vais bien », c’est simple. Nerveusement, elle se dirige vers la chambre ; une silhouette est allongée sur le lit. Incapable de s’en empêcher, Grenade s’approche et se dissimule dans la pénombre. D’un geste vif, elle récupère ses lunettes qui traînent sur la commode, ainsi qu’un soutien-gorge, qu’elle fourre dans sa besace. La porte entrouverte laisse courir un rayon de lumière sur le visage de l’inconnue.

C’est une grande femme aux longs cheveux blonds et bouclés et Grenade la reconnaît tout de suite : c’est cette personne dont on voit le profil sur les pièces de monnaie. Ses joues sont rouges et ses yeux gonflés, elle a dû beaucoup pleurer avant de s’endormir d’épuisement, dans une robe légère qui dénude sa gorge et ses épaules. Grenade la trouve belle.

Presque distraitement, elle glisse ses doigts dans sa besace, en sort le grand Dénominateur et le place en silence sur son visage. Elle est aussitôt saisie par une sensation familière de décalage et s’approche de la dormeuse. Le nom est là, inscrit d’une main élégante, en une simple ligne droite qui suit les clavicules. Grenade se mord la lèvre et se concentre pour réussir à assembler les syllabes :

« L’enfantôme qui court après la rivière »

Grenade retire le masque et cligne plusieurs fois des paupières. Elle sait qu’elle ne devrait pas et cependant… elle ne peut s’en empêcher. Sa main tâtonne à nouveau dans le sac et en sort un nouveau masque. Celui-ci est noir et brillant comme de l’obsidienne, des éclats de turquoises sont incrustés autour des yeux et la bouche grimace affreusement pour s’ouvrir en un orifice qui laisse dépasser de vraies dents : son nom est le Rebrousseur. Grenade s’agenouille devant la femme, pose le masque sur son visage et aussitôt la nuit tombe sur elle.

À chaque fois que Grenade porte le Rebrousseur, elle a cette sensation d’être plongée dans de l’eau : L’image est floue et il faut qu’elle se débatte pour se rapprocher et réussir à voir net. Bien sûr, elle ne se débat que mentalement, comme si elle nageait avec son esprit. Elle prend une grande respiration et se laisse sombrer.

Tout est noir, il y a juste une toute petite image trouble, très loin. Doucement, Grenade arrive à se rapprocher et distingue une table ronde, entourée de dix animaux. Le temps qu’elle distingue les détails, la scène s’est évanouie comme des gouttes de colorant dans du liquide : c’était un souvenir de la Dame de la Machine mais aussitôt, un autre se forme.

Une femme enceinte, avec de longs cheveux blond vénitien. Très maigre. Un endroit très sale.

Les scènes défilent à un rythme rapide. Les morceaux de mémoire se succèdent, de plus en plus vieux...

Un homme avec un masque de lièvre trifouille dans le ventre d’une femme rousse.

Un enfant joue avec un train en bois.

Un discours murmuré dans un micro.

Une rangée de cellules dans un couloir blanc.

Un garçon aux yeux violets et aux cheveux bruns bouclés sanglote dans un entrepôt rempli de robots et de machines compliquées.

C’est là le pouvoir du grand Rebrousseur : remonter dans les souvenirs des gens.

Grenade commence à se dire qu’il vaut mieux qu’elle retire le masque et qu’elle s’en aille. Les images sont sombres, tristes et traînent dans l’esprit de leur propriétaire comme des blessures. Grenade se sent intruse, voyeuse...

Mais soudain, tout se passe comme si un courant violent avait refusé qu’elle parte, comme si dans le lac du songe, quelqu’un avait ôté la bonde et Grenade n'arrive pas à nager à contre-courant. Sa main se lève mollement et se pose contre la surface lisse du masque, mais elle ne trouve pas la force de l’enlever. Son corps est lourd, ses tempes bourdonnent... Le Rebrousseur ne lui a jamais fait ça !

La tête lui tourne et elle ferme les yeux. Cela ne dure que quelques secondes et quand elle les rouvre, une nouvelle illusion est en place, étrangement plus nette que les précédentes : une petite fille est debout, droite comme un « i » dans une robe à fanfreluche. Ses longues mèches d’un blond vénitien sont torsadées en anglaises. Les grands yeux gris perle fixent devant eux.

— Je veux grandir, dit l’enfant.

Le silence lui répond, alors la fillette reprend d’une voix dure et sans appel :

— Je veux vivre. Être une femme. Voilà mon vœu ! Pouvez-vous faire ça ?

Elle s’efface.

Grenade est dans une salle toute noire. Si noire qu’elle ne parvient même pas à voir ses pieds.

Autour d’elle, dix petites filles semblables jouent à la corde à sauter dans le jardin d’un cloître, sous un saule pleureur. Avec leur faciès de poupées, leurs grands yeux gris, leur peau marmoréenne et leurs longues boucles blondes, elles sont d’innombrables copies enfantines de la femme de la Machine. Les petites filles chantent en chœur une comptine de leur invention, mais cette musique n’est pas suffisante pour dissimuler un bruit de respiration sifflante et inquiétante, plutôt un halètement.

Grenade se retourne et regarde autour d’elle. Sans qu’elle comprenne pourquoi, la peur lui monte au ventre. Essaie de te calmer, il peut rien t’arriver, ce n’est qu’une illusion, le reflet d’un ancien souvenir…

Ses yeux commencent à s’habituer à l’obscurité qui persiste sous les arcades. Une forme immense se détache. Grenade est d’abord happée par l’œil, si fixe qu’il paraît faux, puis elle voit les grandes mains griffues, la tête couverte de plumes et le bec aiguisé, luisant de salive. La chose est humanoïde et porte des vêtements : une redingote rouge et blanche. Sa longue queue vient caresser nerveusement le sol. Un griffon ! Grenade veut hurler, mais sa voix reste bloquée dans sa gorge.

Dans un silence presque absolu, l’image se dissout. Une autre apparaît où une fillette blonde hurle :

— Ne regarde pas, Georges !

Une femme frappe un homme avec un objet lourd. Une poêle ou un marteau. Grenade ne veut pas voir ça. L’homme est au sol et l’on ne distingue plus rien de son visage qu’une bouillie répugnante.

Dans un coin, un petit garçon aux cheveux bleus sanglote, la tête enfouie dans la jupe de la fillette blonde tandis que neuf copies se tiennent en retrait, les yeux écarquillés d’horreur, le dos collé au mur. Une femme à moitié nue pousse un hurlement. Cheveux noirs, yeux cernés, taches de rousseur et dents du bonheur, cette femme à moitié nue n'est nulle autre que Grenade elle-même !

D’un geste impérieux, la jeune fille arrache le masque de sa peau. Aussitôt, la réalité revient avec une violence presque physique, comme un coup de poing dans l’estomac !

Terrifiée, Grenade s'enfuit de la chambre. Une fois dans le salon, elle glisse le masque dans sa sacoche puis se précipite vers l’escalier sans se soucier d'être bruyante ou non. Le cœur au bord des lèvres, elle dévale les marches de métal comme si elle volait.

Par Juniper, qu’est-ce que c’était ça ?

L’image du petit garçon qui pleure se fige dans son esprit.

« Ne regarde pas, Georges ! »

Pas de doute, cet enfant était bien son ancien colocataire ! Et cette femme qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau ? Qu'est-ce que ça voulait dire ?

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