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Chapitre 23 : Vérité

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Par Nathalie

Des coups retentirent sur la porte. Teflan leva les yeux de la lettre du négociant proposant un échange et permit d’entrer. Un officier fit son apparition. Haut gradé. Une personne lambda n’aurait rien remarqué mais Teflan voyait l’index et le majeur des mains remuer, le poids du corps passant par à-coups de gauche à droite, les pupilles dilatées, les épaules crispées. Cet homme puait la nervosité à plein nez. Il avait quelque chose d’important à lui dire et il craignait sa réaction.

- Je vous écoute, commandant, lança Teflan.

- Des serviteurs sont venus prévenir le guet d’un incident au palais.

- Un incident ? répéta Teflan en plissant les yeux.

- Les gardes en faction devant l’atelier de votre femme dormaient profondément. Des serviteurs sont venus nous en avertir. Il n’a pas été possible de les réveiller. Ils ont été drogués, sans aucun doute.

Teflan se doutait de la suite. Syola détenait le pouvoir de créer une telle drogue. Herboriste confirmée, elle possédait les ingrédients, le matériel, le savoir faire.

- L’atelier a été fouillé, termina le garde. Votre femme ne s’y trouve plus. Nul ne l’a vue au palais.

Teflan resta figé. Tant d’émotions le traversaient. Tant de questions. Pourquoi maintenant ? Elle détenait ce pouvoir depuis le départ. Pourquoi partir ? Elle était venue de son plein gré. Elle avait réussi à leur échapper. Ils ignoraient où elle se terrait. Parce qu’elle espérait être bien traitée, pas que tu la roues de coups, proposa une petite voix dans sa tête.

Colère, rage, tristesse, peine, inquiétude, peur, remords, regrets, tout cela traversa Teflan, lui transperçant le cœur. Colère contre Syola de l’avoir abandonnée. Rage contre l’univers de la lui avoir arrachée. Tristesse de ne plus jamais la revoir. Peine de ne plus jamais la sentir contre lui au réveil. Inquiétude de l’imaginer en danger. Peur de n’être pas capable de vivre sans elle. Remords de l’avoir poussée à partir. Regrets de n’avoir pas osé dire stop au moment d’apposer les tiges chauffées à blanc sur son dos et ses fesses.

Une idée fusa avant d’exploser dans son esprit. Il bondit sur ses pieds et hurla :

- Où est Benjamin ?

Le garde sursauta avant de se reprendre et de bafouiller :

- Je… euh… Je ne sais pas. Souhaitez-vous que j’aille vérifier ?

- Je vous accompagne, indiqua Teflan avant de sortir, le garde peinant à le suivre derrière lui.

Teflan avala les couloirs, les marches et les cours intérieures. Sentant sa tension, tous s’écartèrent de son chemin. Teflan se figea deux pas après la porte de la pouponnière devant laquelle les deux gardes en faction montaient la garde. Benjamin était là, jouant au sol. Il se tenait assis mais la position, encore mal assurée, nécessitait une surveillance constante des nourrices qui le veillaient comme du lait sur le feu.

Teflan n’en revenait pas. Syola était partie sans son fils. Elle s’humiliait chaque jour pour obtenir le droit de le voir quelques instants et voilà qu’elle s’échappait sans lui. Teflan n’y comprenait plus rien. Il ressortit de la pouponnière sous le regard ahuri des deux nourrices. Il n’avait pas prononcé un mot.

- Vous pouvez disposer, indiqua Teflan au commandant. Vous aussi, précisa-t-il à l’adresse des deux gardes en faction.

Les trois hommes saluèrent puis s’éloignèrent, la démarche mal assurée. Teflan resta un long moment immobile tandis qu’un doute s’insinuait en lui. Son rythme cardiaque s’accéléra. Une bouffée de chaleur l’envahit. Il devait en avoir le cœur net.

Il avala les marches, descendant les étages jusqu’à retrouver le sous-sol. Il ne se rendait jamais à cet étage. L’odeur de millepertuis suintait des murs. Teflan se força à supporter l’agression olfactive et frappa à la porte d’où l’odeur venait en force.

- Entrez, répondit la voix masculine.

Teflan pénétra la pièce, tentant de faire abstraction de la statue en hématite de Chaak, du double C gravé dans le sol, des bibliothèques bien rangées contenant, sans aucun doute, des centaines de sacrifices tous plus ignobles les uns que les autres.

- Teflan ? s’étonna Anthony. Que viens-tu faire ici, mon ami ?

Le prêtre ne cachait rien de sa surprise. Tous savaient combien Teflan détestait se trouver là. Devoir s’y rendre pour le sacrifice ultime lui suffisait. Teflan serra les dents, remuant la tête de gauche à droite. Anthony ne le pressa pas, attendant que Teflan se décide à parler.

- Existerait-il un…

Teflan serra la mâchoire. Il détestait l’idée mais ne voyait pas d’autre solution.

- Un sacrifice permettant d’établir un lien du sang entre deux personnes ? finit-il.

Il avait parlé vite et sans articuler, loin de ses manières habituelles. Anthony ne lui en tint pas rigueur.

- Tu n’arrives pas à résoudre un problème diplomatique, supposa Anthony. Tu veux t’assurer qu’un homme est bien cocu avant de débourser pour trouver des preuves, car ce sacrifice ne suffira pas à convaincre ton adversaire.

- Existe-t-il ? insista Teflan.

- Chaak ne me refuse jamais rien, indiqua Anthony.

Le prêtre aux cheveux blancs ne se montrait pas arrogant en parlant de la sorte. Il énonçait une vérité implacable. Anthony ferma les yeux puis les rouvrit.

- De quoi as-tu besoin ? s’enquit Teflan.

Il espéra qu’aucun sacrifice, animal ou humain, n’était nécessaire. Le geste était assez difficile en lui-même pour ne pas en rajouter.

- Du sang des deux personnes concernées, grimaça Anthony. Voilà qui complique les choses.

- Non, assura Teflan. Quoi d’autre ?

- De l’huile de millepertuis, une coupe en étain, du feu, des grains de sésame.

- Et ? insista Teflan.

- C’est tout, indiqua Anthony.

Teflan soupira d’aise. Du sésame, voilà tout ce qu’il fallait sacrifier. Son âme pourrait le supporter. Teflan hocha la tête, ouvrit la porte, héla un serviteur qui nettoyait le sol et lui indiqua :

- Allez dire à la nourrice de Benjamin que je veux qu’elle l’amène ici.

- Bien, conseiller, lança le jeune homme avant de s’élancer en courant dans les escaliers.

- Benjamin ? répéta Anthony. C’est de son lien avec toi que tu veux t’assurer ?

- Comment la réponse nous parvient-elle ? Sous quelle forme ? demanda Teflan.

- Je vais mettre l’huile de millepertuis, vos sangs et le sésame dans une coupe avant de faire chauffer. Une fumée va s’échapper. Rouge, aucun lien. Vert, un lien proche. Entre les deux, un lien plus ou moins ténu. Comme d’habitude, la précision de la réponse dépendra de la qualité de l’huile de millepertuis mais ça n’est pas un problème.

Ça va le devenir, grimaça Teflan. L’absence de Syola risquerait de mettre ses amis en difficulté. Teflan s’en voulait plus que jamais. Son cœur se serra dans un étau. Il avait merdé, et pas qu’un peu.

La nourrice portant Benjamin fit revenir ses pensées au moment présent. La jeune femme remuait en tout sens, très inconfortable à l’idée de se trouver en ce lieu. Elle regardait partout en frémissant. Elle luttait visiblement pour ne pas s’enfuir en courant.

- Je ne vais lui prendre qu’une goutte, le rassura Anthony.

Teflan s’en fichait. L’huile coula dans la coupe. La pointe d’un couteau sur l’index de Benjamin fit perler une goutte qui se mêla au liquide ambré. Teflan se blessa lui-même d’une de ses lames passée au feu. Anthony rajouta des grains de sésame avant de placer la coupe sur le feu, remuant par de légers mouvements du poignet.

Pendant un moment, il ne se passa rien puis une épaisse fumée verte se mit à fumer, envahissant la salle, telle un brouillard insondable, rendant les spectateurs aveugles. La fumée ne piquait pas les yeux. Inodore, elle n’incommoda pas Teflan. Le conseiller blond se trouvait envahi de la vérité : Benjamin était son fils. Syola n’avait pas menti.

Teflan ne comprenait pas. Il revécut les lunes passées aux côtés de Syola. Rien n’avait de sens. Benjamin ne pouvait pas être son fils. Syola était une pute qui n’était venue vers lui que par intérêt. Pourtant, la vérité l’enveloppait. Benjamin était son fils. Syola avait fui sans emmener cet enfant, le laissant aux bons soins de son père biologique.

La fumée se dissipa. Teflan prit Benjamin des bras de la nourrice, première fois qu’il tenait l’enfant depuis sa naissance. Son regard croisa celui aussi bleu que le sien du nourrisson et Teflan tomba amoureux. Son cœur explosa de joie. Des larmes coulèrent sur ses joues. Cet enfant était le sien. Plus rien d’autre ne compta.

- Vous pouvez disposer, indiqua-t-il à la nourrice.

La femme sortit en courant, trop heureuse de quitter cet endroit maudit.

- Tu n’avais pas besoin de ça, fit remarquer Anthony. Benjamin te ressemble comme deux gouttes d’eau. C’est ton portrait craché, en plus craquant.

La phrase arracha un sourire à Teflan.

- Syola est partie, annonça Teflan.

Anthony hocha la tête mais se garda de toute réflexion.

- Cela posera-t-il problème pour vos sacrifices ?

- Non, répondit le prêtre. Syola a prévu un sacré stock d’huile de millepertuis à différents stades de macération. Nous en avons pour un moment. De plus, nos difficultés économiques sont dernière nous. Nous pourrons de nouveau en acheter auprès d’Eoma.

Teflan en fut rassuré. Il fit un pas vers la porte puis se ravisa. Si Syola n’avait menti ni concernant Benjamin, ni concernant sa virginité, se pouvait-il que ?

- Anthony ?

- Oui, mon ami ?

Teflan se trouva bête. Il n’allait tout de même poser cette question et passer pour un idiot !

- Non, rien. Oublie, dit Teflan.

- Reviens quand tu veux, mon ami, lança Anthony d’une voix enjouée.

Teflan sortit, son regard toujours fixé dans celui de son fils.

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Syola observa la cellule simple que les prêtres du grand temple lui avaient fournie. Elle la jugea très suffisante. Imrane avait déposé sa robe sur le lit avant de sortir. Elle la passa puis s’assit sur le lit. Elle peinait à penser. Cependant, une idée ne la quittait pas. Elle se leva et sortit, bien décidée à se rendre à la bibliothèque.

Thomas l’attendait dehors, sur un tabouret. La scène, faisant écho à sa mémoire, ne lui décrocha pas un sourire. Sa mission primait sur des sentiments nostalgiques ou amoureux.

- Syola ! Tu devrais te reposer.

Elle haussa les épaules. Elle avait l’habitude de se mouvoir malgré la douleur.

- Je voudrais aller à la bibliothèque. Tu saurais où elle est ?

- Non, admit Thomas. On va demander, voilà tout.

Syola hocha la tête. Que Thomas l’accompagne l’indifférait. Quelques résidents les renseignèrent avec neutralité.

L’endroit resplendissait. Rien à voir avec la salle pourtant déjà grande du temple citadin de Stonyard. Ici, les murs massifs s’élevaient à des hauteurs vertigineuses, soutenus par d’imposantes colonnes de marbre veiné. L’air était imprégné d’une odeur de parchemin et de cuir.

D’innombrables rayonnages s’étiraient à perte de vue, formant un dédale de textes sacrés. Chaque étagère croulait sous le poids des grimoires. De hautes fenêtres en ogive laissaient filtrer sur les côtés une lumière tamisée, idéale pour l’étude.

Un dôme central recouvrait le centre du complexe, inondant les tables et lutrins des copieurs d’une lumière puissante, permettant un travail diurne de première qualité.

Des centaines de prêtres lisaient ou écrivaient dans un silence total. Syola s’avança jusqu’au centre, sous la coupole, et s’approcha d’un des copieurs concentré sur son ouvrage.

- Bonjour, prêtre. Vous êtes copieur ? demanda Syola.

Le prêtre leva les yeux vers elle. Son regard passa sur Thomas avant de revenir vers elle. Il acquiesça sans un mot.

- J’aimerais parler aux vérificateurs. Pourriez-vous m’indiquer où ils sont ?

- Les… quoi ? demanda le prêtre en écarquillant les yeux.

- Les prêtres chargés de vérifier que les textes sont correctement recopiés, que la parole divine est respectée.

- Nous ne commettons pas d’erreur, grogna le prêtre.

- La philosophie de Chaak est bourrée de fautes, répliqua Syola.

- Madame ! intervint un prêtre chauve, sûrement le conservateur de la bibliothèque vu le collier qui pendait autour de son cou, vous êtes tolérée ici à condition que vous ne troubliez pas la quiétude des lieux.

- Syola ? s’inquiéta Thomas.

- Vérifiez par vous-mêmes si vous ne me croyez pas ! s’insurgea Syola. Comparez avec l’original. Vous le conservez bien ici ?

- Toute manipulation d’un livre aussi ancien présente des risques. L’ouvrage est fragile. Je ne prendrai pas une telle responsabilité, assura le conservateur en gardant une posture hautaine.

- Syola ? La philosophie de Chaak présente des erreurs ? bafouilla Thomas.

- Plein… Partout… Chaak en était très énervé lorsqu’il s’en est rendu compte. Il a insulté copieusement les vérificateurs… qui s’avèrent ne même plus exister. Je n’ose imaginer sa rage en ce moment.

- Il n’est pas à tes côtés ? demanda Thomas, surpris.

Syola se tortilla de malaise. Cela faisait longtemps qu’il ne venait plus la voir. Depuis que Teflan… Syola frémit. Elle ne voulait plus y penser. Le retrouver, voilà tout ce qui comptait, ramener Chaak vers elle, mériter sa présence. Syola comptait s’y employer à plein temps. Elle était certaine d’y arriver par ce biais.

- Syola ? Et si nous allions prendre un bain ? Je suis harassé par la route, indiqua Thomas.

- Je n’ai pas de vêtement de revanche, rappela Syola.

- Imrane est allé en chercher en ville. Il devrait vite être de retour. Laisse ces messieurs travailler.

Syola accepta. Un bain la tentait carrément. Nul ne se trouvait dans la pièce à leur arrivée. Thomas resta à la porte, laissant à Syola son intimité. L’herboriste observa l’eau chaude et se contenta d’y plonger une main, jouant de ses doigts dans l’eau.

Elle se perdit dans ses pensées. Se laver sans Teflan ? Leurs bains à deux signifiaient un plaisir mutuel. Puis l’enfer. Chaque bain promettait la souffrance. Syola regarda autour d’elle en gémissant. Le vide répondit. Teflan ne se trouvait pas là. Il ne viendrait pas la chercher jusqu’ici.

Pourquoi se laver ? Teflan ne supportait pas les odeurs fortes. Son absence compressa le cœur de Syola. Le conseiller lui manquait tant, pas ses coups. Elle l’aimait. Elle le craignait.

Syola tomba à genoux, incapable de retenir les larmes ravalant son visage. Elle s’en voulait tellement… d’avoir laissé Teflan, d’avoir trahi Thomas, d’aimer Teflan, d’aimer Thomas, de vouloir les deux… les trois. Chaak… Elle avait plus que jamais besoin de lui.

Syola remit sa robe et sortit, bien décidée à faire entendre raison aux copieurs. Thomas sursauta en la voyant ressortir.

- Tu ne t’es pas lavée, constata-t-il, effaré.

Syola ne prit pas la peine de lui répondre. Il ne pouvait pas comprendre. Chaak primait, sur tout.

- Syola ! lança Thomas en la rattrapant. Arrête !

Il se plaça devant elle et murmura :

- Tu es épuisée. Tu es pâle. Tu trembles. S’il te plaît… Prends le temps de manger, de boire et de te reposer un peu.

Syola n’eut pas l’occasion de répondre. Elle venait de s’écrouler.

Elle s’éveilla dans sa cellule, pour constater la lune haute. Une violente douleur cisaillait son dos. Sans le baume, la souffrance revenait, plus forte que jamais. Syola se leva en grimaçant. Elle sortit pour découvrir Thomas en boule par terre sur le pas de sa porte. Syola ne parvint pas à trouver cela attendrissant. Elle enjamba son mari et, sans le réveiller, se rendit à la bibliothèque.

Les lieux, malgré la nuit avancée, rayonnaient. Des centaines de lampes à huile brûlaient, moyen d’éclairage sécurisé pour les ouvrages. Des cris retentissaient dans ce lieu habituellement silencieux. Des dizaines d’adeptes parlaient à voix haute. Certains s’engueulaient, d’autres en venaient aux mains. Le conservateur ne parvenait pas à ramener le calme. Syola s’avança et lorsqu’elle sortit de l’ombre, tous sursautèrent et l’un des prêtres s’écria :

- Comment pouviez-vous le savoir ? Nul n’a accès à l’original pour comparer. Comment pouviez-vous savoir que les copies contenaient des erreurs ?

- Joseph ! gronda le conservateur.

Le dénommé ferma sa bouche et un silence tomba sur la bibliothèque.

- Syola, poursuivit le conservateur. Pourriez-vous nous décrire une erreur ?

Ils la testaient. Ils vérifiaient qu’elle n’était pas une mystificatrice, lançant une annonce probablement juste. Après tout, que des erreurs existent restait probable. Syola leur accorda ce point.

- Un copieur devait avoir un problème avec son corps pour réclamer des exécutants qu’ils se mettent nus à chaque sacrifice, indiqua Syola. Chaak ne le requière pas. Au contraire, il n’apprécie pas que ses cultistes aient froid.

Les prêtres en cessèrent de respirer.

- Chaak est venu me réchauffer après que Teflan Stylus ait apposé les marques du dieu de la mort sur mon dos et mes fesses, poursuivit Syola.

Nul n’osa dire un mot. Syola sentit qu’ils la croyaient enfin.

- Chaak est déçu de votre travail, poursuivit Syola. Ses paroles sont mal retransmises. Fort heureusement, retrouver sa bénédiction ne nécessite que de recopier correctement un texte.

- Le texte original est très vieux, dit le conservateur. La moitié des caractères sont effacés. C’est une relique, conservée seulement pour son côté symbolique. Nous ne pouvons pas nous baser là-dessus. Nous disposons de versions antérieures mais comment savoir si la première qui sera lisible sera la bonne ?

- La mort n’existe pas sans la vie. La mort est indissociable de la vie. Les deux forment un tout.

Syola sentit son cœur s’embraser de bonheur tandis que Chaak, qui venait d’apparaître devant elle, récitait ces mots. Il se tenait de côté, ne lui offrant pas son regard, mais Syola estima que le cadeau était déjà immense en soi.

- La mort n’existe pas sans la vie. La mort est indissociable de la vie. Les deux forment un tout, répéta Syola.

Les prêtres la regardèrent sans comprendre.

- Vous devriez prendre la plume. Chaak ne va pas attendre longtemps avant de poursuivre, précisa Syola.

Plusieurs prêtres copistes bondirent et le bruit de la plume crissant sur le parchemin envahit la bibliothèque. Ils se relayèrent tandis que Syola répétait, prenant garde à ne pas changer une syllabe. L’aube pointa. Chaak cessa de parler sans disparaître pour autant.

- Pause ? demanda un copiste d’une voix mal assurée.

- Oui, répondit Syola qui avait faim, soif et mourait de fatigue. On reprendra plus tard.

Ils soupirèrent d’aise. Syola rejoignit le réfectoire, vaste pièce aux murs de pierre brute. Des bancs rustiques entouraient de grandes tables en bois massif. Des fenêtres étroites laissaient entrer la lumière basse de l’astre levant.

Des prêtres sortaient de niches creusées dans les murs les écuelles et des couverts en bois. Quelques placards offrirent des serviettes blanches en lin. Au palais, Syola mangeait dans de l’argent et s’essuyait de soie. Ce luxe ne lui manqua pas.

Une immense cheminée sans décoration offrait une chaleur réconfortante ainsi qu’une soupe chaude. Syola la dégusta avec une profonde reconnaissance, malgré sa simplicité. Elle se fichait de vivre dans l’opulence. Elle se satisfaisait de peu.

- Syola ! s’exclama Thomas en entrant, les cheveux en vrac, le visage de travers de celui qui vient de se lever en sursaut. Je t’ai cherchée partout !

- J’étais à la bibliothèque, indiqua Syola. Je dictais aux prêtres la nouvelle philosophie de Chaak.

- Ils te croient ? n’en revint pas Thomas avant d’exploser dans une joie communicative, arrachant un sourire à Syola malgré la douleur.

Thomas s’assit à ses côtés et profita à son tour de la soupe et du pain.

- Imrane t’a amenée de nouveaux vêtements, indiqua Thomas.

- Je l’en remercie, assura Syola.

- Vous avez une mine horrible. Vous devriez aller vous reposer, proposa le conservateur.

Syola haussa les épaules.

- Inutile, indiqua Syola. Je n’arriverai pas à dormir. J’ai trop mal, précisa-t-elle en désignant son dos.

Thomas serra les poings et sa mâchoire se crispa.

- De quoi as-tu besoin ? demanda Thomas.

De Teflan, de sa présence, de ses bras, de son odeur, pensa Syola. Elle dormait toujours tellement bien près de lui.

- Camomille, valériane, passiflore, aubépine, gardénia, millepertuis, marjolaine, commença Syola avant de dérouler la liste des ingrédients, puis des ustensiles.

- Ma femme est herboriste, précisa Thomas avant de mettre par écrit des besoins de Syola.

- Une compétence rare et utile, reconnut le conservateur. Par contre, le millepertuis est interdit au temple.

- Selon la loi instaurée par qui ? répliqua Syola en lançant un regard glacial au conservateur. Certainement pas par Chaak, poursuivit Syola. J’ai besoin de millepertuis. Il m’offrira le repos dont j’ai besoin pour retrouver mes forces nécessaires à la dictée des mots du dieu de la mort. Le millepertuis franchira les portes de ce temple, est-ce clair ?

Le conservateur serra les dents et sa bouche fut prise d’un tic incontrôlable. Il ne répondit rien puis se leva et s’éloigna sans un mot. Nul doute qu’il allait en référer au grand prêtre.

Dès son petit-déjeuner terminé, Syola reçut les plantes demandées des mains même du haut prêtre. Le millepertuis en faisait partie.

- Merci, haut prêtre, dit Syola avant de préparer un somnifère sous le regard attentif de quelques résidents.

Elle se rendit ensuite dans sa chambre et, après avoir demandé à ne pas être dérangée, ferma la porte.

- J’ai peur, indiqua Syola sans avaler le somnifère.

- Je veille sur ton sommeil, assura Chaak en apparaissant.

Syola se tourna vers lui. Il la regardait, lui offrant son premier regard direct. L’âme légère, elle avala la tisane au goût prononcé, pas désagréable pour autant. Elle se coucha et alors que les brumes l’envahissaient, elle murmura :

- Le texte que vous me soufflez n’est pas la version originale.

- Quitte à tout reprendre à zéro, autant le faire bien, non ?

Syola s’endormit en souriant.

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