Lorsque Syola s’éveilla, le soleil se dressait au zénith. L’herboriste se sentait mieux. Son sommeil, malgré la douleur et les drogues, avait été de qualité. Chaak se trouvait à côté d’elle, debout, la veillant comme promis.
- Bonjour, ma créature, dit-il.
- Bonjour, répondit-elle, le son à moitié mangé par un bâillement. Pourrais-je ne pas me rendre immédiatement à la bibliothèque ?
- Qu’as-tu en tête, ma créature ? demanda-t-il, le ton léger prouvant qu’il était de très bonne humeur.
- Me trouver un bout de terrain pour y faire pousser des plantes et un local où touiller et malaxer. Vos adeptes ont besoin qu’on prenne soin d’eux. J’ai repéré au moins quinze d’entre eux nécessitant des soins hier. Sans compter la préparation d’huile de millepertuis pour vos cultistes préférés.
- Tu crois vraiment que les résidents du grand temple te laisseront faire ? s’amusa Chaak.
- Je ne lâcherai rien, assura Syola.
Syola sentit la fierté émaner de Chaak. Ce courage, il lui avait appris à l’avoir. Cette volonté venait de son mentorat. Il hocha la tête en souriant, satisfait.
Elle sortit de sa cellule dont Thomas ne gardait pas l’entrée. Syola ignorait où se trouvait son mari et ne chercha pas à le trouver. Elle se promena et après une longue balade, trouva l’endroit idéal. Restait à en obtenir le droit d’usage auprès du haut prêtre.
Fercham la reçut très volontiers dans son bureau à la décoration sommaire : un bureau en bois simple, un tabouret en pièce marqué au symbole de Chaak, quelques chandeliers en fer, ni tapis, ni tenture. Simplicité et sobriété étaient les maîtres mots au temple.
- Je suis herboriste, rappela Syola. J’aimerais travailler mon propre jardin et ouvrir un atelier. Cela me permettra de soigner les résidents du temple. Je pourrais améliorer votre vue, par exemple. Oh ! Ça ne sera pas miraculeux. C’est de la médecine, pas des sacrifices aux résultats divins, mais vous souffrirez moins et vous pourrez lire de nouveau.
- Comment ?
- Je suis observatrice, sourit Syola.
Fercham plissa les paupières puis acquiesça d’un geste.
- Je vais annoncer aux résidents du temple l’ouverture de l’atelier et du jardin. J’en connais plusieurs qui seront intéressés et qui viendront avec plaisir vous prêter main forte.
- Je vous en suis reconnaissance, admit Syola. Sauriez-vous où se trouve mon mari ?
Fercham explosa de rire.
- Il se fait remarquer, finit-il par dire. La bibliothèque n’a jamais été aussi mouvementée que depuis votre arrivée.
- La bibliothèque ? Thomas s’y trouve ?
- Il hurle dans les rayons, s’amusa Fercham. Apparemment, c’est classé n’importe comment.
- Thomas occupait le poste de conservateur au temple de Stonyard. Les livres sont sa passion. L’organisation et le classement aussi. Il déteste les choses mal rangées. Tout doit être à sa place, raison pour laquelle il ne met jamais les pieds dans mon atelier : le bordel le met mal à l’aise.
Fercham rit de nouveau avant de redevenir très sérieux.
- C’est troublant, indiqua le haut prêtre. J’ai à la fois envie de vous croire et en même temps peur d’être en train de me faire avoir en beauté.
Syola ne coupa pas le haut prêtre, attendant la suite.
- Les témoins sont nombreux mais je connais de très bons prestidigitateurs qui pourraient vous faire passer des vessies pour des lanternes.
Syola marchait sur des œufs. Sauf que parler n’avait jamais été son domaine. Teflan aurait su quoi dire, comment convaincre. Elle l’ignorait. Mettre les pieds dans le plat, voilà tout ce qu’elle savait faire.
- Chaak apprécierait que vous cessiez d’enfermer ses cultistes pour, au contraire, devenir un refuge pour eux. Chaak comprend la nécessité de faire profil bas face à la population mais il n’apprécie pas que vous chassiez et enfermiez ses plus fervents serviteurs, dit Syola.
Le haut prêtre se crispa.
- Révoqué n’a pas de sens à ses yeux, poursuivit Syola. Quelqu’un devenant prêtre le reste à vie, sans regard pour les sacrifices effectués. Au contraire, Chaak ne l’en aime que davantage.
Le haut prêtre serra la mâchoire.
- Citez-moi un seul texte de Chaak disant le contraire, proposa Syola.
- Les lois du haut temple ! s’exclama Fercham.
- Écrites par des hommes, pas susurrées par Chaak, le contra Syola.
Fercham s’enfonça dans son fauteuil.
- Nous courons droit au massacre si nous ne luttons plus activement contre les sacrifices.
- Il faudrait peut-être nuancer, proposa Syola.
- Nuancer ? répéta Fercham.
- En quoi jeter des pois chiche dans une chaussure met-il la population en péril ? dit Syola.
- Il faut se contenter d’interdire les sacrifices humains, comprit Fercham.
Syola soupira.
- Quoi ? gronda Fercham. Vous ne vous rendez pas compte du danger que représente le peuple en colère !
- Quand Thomas m’a marquée au fer rouge selon la volonté de Chaak, la victime, à savoir moi, était bien un être humain et pourtant, nous ne représentions un danger pour personne !
- Combien de sacrifices votre mari a-t-il effectué dans sa vie ? siffla Fercham.
Syola ignora la question et poursuivit à voix basse :
- D’ailleurs, je ne me souviens pas avoir lu où que ce soit qu’un sacrifice permettait de rendre invisible son exécuteur. Il faudrait que Thomas songe à dicter ce sacrifice aux copieurs.
Fercham s’étouffa à moitié. Syola l’ignora tandis qu’un frisson glacé parcourait son échine. Si Thomas avait un sacrifice à ajouter à la liste, d’autres cultistes possédaient les leurs. Pour que la parole de Chaak soit correctement conservée, il allait falloir s’en occuper, un jour où l’autre. Pas tout de suite, pensa Syola. Chaque chose en son temps.
- Chaak adore les cultistes, rappela Syola. Que ses propres adeptes les poursuivent est une hérésie. N’interdisez que les sacrifices qui s’opposent aux lois de l’empire Beera : pas de meurtres.
- La torture est interdite et pourtant, c’est exactement ce que le prêtre Merlin vous a fait subir, fit remarquer Fercham.
- J’étais consentante, balaya Syola d’un revers de la main.
- Ça n’en est pas moins interdit, insista Fercham. Nous nous devons de condamner ces actes publiquement. Les cultistes seront toujours poursuivis par nos prêtres errants mais avant tout pour leur proposer de venir se réfugier ici, au grand temple. Cela conviendrait-il ?
Un vent chaud balaya toute la pièce, faisant voler les rideaux sombres. Fercham pâlit avant de rire nerveusement.
- Vous êtes vraiment une créature de Chaak ?
Syola sourit.
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- Thomas ? lança Syola. Tu es malade ?
La routine s’était installée. De l’aube jusqu’au repas matinal, Syola soignait les malades. Une dizaine d’adeptes s’occupaient du jardin, s’étant découverts une véritable passion pour le jardinage. Trois autres confectionnaient les produits dans l’atelier et s’amélioraient nettement. Syola pouvait ainsi ausculter les résidents du grand temple qui venaient, d’abord nombreux, puis la quantité se stabilisa.
Après le déjeuner, Syola se rendait à la bibliothèque où elle répétait inlassablement les paroles de Chaak jusqu’au souper, corvée longue et ennuyeuse. Thomas avait demandé à superviser les copieurs. Comme son habileté avait été remarquée, il avait vite reçu la responsabilité des vérificateurs, recrées depuis peu. Syola sentait qu’il ne tarderait plus à devenir conservateur.
Après le souper, Syola s’isolait dans l’atelier. Elle réalisait des produits seule, sans personne puis allait se coucher sous la surveillance de Chaak qui venait la saluer chaque soir. Le sommeil la fuyant, Syola se trouvait obligée d’augmenter les doses de plantes pour dormir mais cela restait encore supportable.
Syola fut surprise de voir Thomas débarquer dans son officine. Elle ne l’avait pas constaté souffrant la veille dans la bibliothèque.
- Je viens pour une de mes connaissances, indiqua Thomas.
- Ah bon ? s’étonna Syola, un peu rassurée. Qu’est-ce qui arrive à ton ami ?
- Il reste seul, s’isole, se noie dans le travail, s’éloigne de ses proches.
- Je soigne les blessures corporelles. L’esprit n’est pas trop mon domaine.
- Cette connaissance a subi un traumatisme mais au lieu de l’affronter, elle l’enterre et se met la tête dans le sable.
- Des plantes peuvent soulager ton ami. Il a peut-être du mal à dormir ?
- Ça je n’en sais rien, n’ayant pas le droit de l’approcher durant la nuit.
Cette fois, Syola comprit.
- Thomas ! gronda Syola.
- Quoi ? Ce n’est pas vrai, peut-être ? Tu ne fais pas en sorte de m’éviter ? Tu ne te noies pas dans le travail juste pour oublier ?
Syola ronchonna.
- Syola, parle-moi, supplia Thomas.
Syola sentit une main se poser sur son épaule. Chaak venait en soutien.
- Je t’aime, murmura Thomas, les yeux mouillés.
- Je t’aime, répondit Syola.
- Parfois, j’en doute, chuchota Thomas. Tu fais comme si je n’existais pas.
Syola ne put empêcher une larme de couler.
- Je ne te mérite pas, souffla-t-elle.
Thomas ouvrit la bouche pour s’opposer.
- Le lendemain de nos noces, je me suis réveillée dans une chambre inconnue. Teflan Stylus était là.
Thomas se crispa.
- Il m’a parlé. Ses propos m’ont touchée. Il débordait de tristesse. J’ai voulu… Il me faisait tellement de peine. C’est moi qui suis allée vers lui. Il s’est juste laissé faire. Tout le monde l’accuse de m’avoir violé. Ce n’est pas vrai !
Thomas resta muet de stupéfaction.
- Ensuite, il m’a amenée dans l’atelier le mieux agencé que j’ai jamais vu de ma vie, attenant à un jardin fabuleux, proposant des serviteurs pour m’aider. Et puis tu es venue me sauver.
- Tu n’avais pas envie d’être sauvée ? s’étrangla Thomas.
- Bien sûr que si ! s’exclama Syola. Je voulais te rejoindre. Tu es mon mari !
- Mais tu as couché volontairement avec Stylus ! l’accusa Thomas.
- Je t’ai trompée, reconnut Syola, le visage défait. Et puis ton corps ravagé a été exposé devant le temple. J’avais froid. Je te croyais mort. Chaak avait disparu.
- Chaak t’a abandonnée ? s’écria Thomas. Pourquoi ?
- J’étais perdue. Je voulais… me réchauffer, dormir, sortir de ce cauchemar.
Thomas cligna des yeux en serrant les poings.
- Je n’ai pas vu d’autre solution, gémit Syola avant de se taire, la gorge nouée.
- J’ai peur de comprendre, susurra Thomas. Tu es retournée vers Teflan de ton plein gré ?
- Je portais son enfant ! s’exclama Syola.
Thomas se recula. Elle l’aurait giflée que l’effet aurait été le même.
- Tu étais enceinte ? Tu as un enfant de lui ? Où est-il ?
- Benjamin se trouve au palais, avec son père, déclama Syola, entre les mains de nourrices très compétentes. Il ne manquera jamais de rien là-bas.
- Sauf de sa mère, répliqua Thomas. Son absence doit atrocement te faire souffrir !
- Je n’avais quasiment pas le droit de le voir alors ça ne change pas grand-chose, maugréa Syola.
- Ils t’interdisaient de voir ton enfant ? gronda Thomas.
- Tu es venue me sauver, pour la deuxième fois, alors que je n’ai eu de cesse de te trahir. Je ne te mérite pas, conclut Syola.
Thomas se massa le menton avec la main tout en transperçant Syola des yeux. Il réfléchit un moment puis pencha la tête.
- Quand je suis venu te chercher la première fois, tu m’as choisi, moi. Il te tenait et je n’aurais rien pu contre lui et les autres conseillers. Pourtant, tu l’as fait lâcher prise et tu m’as suivi dehors.
Syola hocha la tête avant de gémir :
- Tu es mon mari.
- Quand je suis venue te chercher la seconde fois, ta porte était gardée. Avais-tu le droit de sortir ?
- Non, indiqua Syola, pas sans la permission de Teflan.
- Si tu avais su que j’étais en vie, aurais-tu tenté de t’évader ?
- Je ne l’aurais jamais rejoint ! se défendit Syola.
- Ça me suffit, annonça Thomas.
- Tu me pardonnes ma trahison ?
- Non, indiqua Thomas. La conception de Benjamin restera un moment douloureux qui me prendra du temps à surmonter. Pour le reste, tu as fais ce que tu pouvais vu les circonstances.
- Thomas, j’aime Teflan.
- Ai-je posté des gardes à l’entrée de ta cellule ?
- Non !
- Vas-tu courir le rejoindre ?
- Bien sûr que non ! s’exclama Syola.
Elle avait envie de revoir Teflan autant qu’elle le craignait. Son odeur, sa peau, ses baisers, ses sourires, ses yeux bleus lui manquaient. Ses coups, le nerf de bœuf, le fouet, sa rage froide la pétrifiaient de terreur.
- Ça me suffit, répéta Thomas.
Il resta muet un instant avant de reprendre :
- Tu l’aimes mais ça n’a pas l’air réciproque.
- Que veux-tu dire ?
- Il ne t’a pas protégée de ses amis lorsqu’ils t’ont lacéré le dos.
- C’est lui qui a fait ça, confessa Syola, honteuse.
- Et tu penses qu’il t’aime ? Qui fait ça à la personne qu’il aime ?
- Je refusais de coucher avec lui.
- Et donc ? Parce que quoi ? Ça lui donne le droit de te faire du mal ? M’as-tu jamais offert ton corps, Syola ?
Syola baissa les yeux de honte. De fait, non. Thomas et elle n’avaient jamais eu de relations sexuelles.
- Pourtant je suis ton mari. Cela me donne-t-il le droit de me servir, même contre ta volonté ? De te battre si tu refuses ? Certainement pas ! Tu as le droit de ne pas vouloir et je n’ai pas à exiger. Notre mariage n’y change rien. C’est ton corps et tu en disposes à ta guise. Ce connard n’avait pas à te traiter de la sorte et tu n’as rien à te reprocher.
Syola se glissa contre le torse de Thomas et s’y réfugia. Le prêtre ne refusa pas le contact, caressant les cheveux de sa femme. Syola huma son parfum. Il sentait bon. Pas du tout la même odeur que Teflan. C’était différent et agréable. Elle ronronna de bonheur. Elle se sentait mieux. Elle avait confessé ses crimes, la libérant d’un immense poids sur ses épaules. Thomas ne lui pardonnait pas sa trahison. Cela prendrait du temps. Elle patienterait.