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Chapitre 22 : Secours

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Par Nathalie

Thomas sursauta lorsque la porte de sa cellule s’ouvrit, encore plus lorsqu’on lui proposa un bain chaud, une robe propre, une paire de chaussettes chaudes et des bottes simples mais confortables en échange des siennes en piteux état.

Retrouver les arènes et leurs prêtres bornés ne lui faisait pas plaisir mais au moins disposait-il d’une nouvelle chance. Pourquoi ?

- Encore lui ? s’exclama un prêtre dans les gradins.

- On va bien s’amuser, dit un autre.

- Encore de belles anecdotes à raconter, rit un dernier.

Le silence fut requis et le président de séance l’obtint.

- Nous allons revoir le cas du prêtre Thomas Merlin sur demande du prêtre errant Imrane Killurn. Faites-le entrer.

Les yeux écarquillés, Thomas vit entrer le prêtre l’ayant révoqué. Il obtenait cette seconde chance grâce à lui ? Il n’en revenait pas.

- Prêtre Killurn, vous dites avoir de nouvelles pièces à amener au dossier, qui pourraient remettre en cause la révocation de l’adepte Thomas ? Nous vous écoutons.

Thomas se tourna vers lui. Imrane Killurn semblait fatigué, comme s’il avait vieilli d’un coup.

- S’il y a bien une chose dont on ne peut pas douter à propos de Thomas Merlin, c’est de son courage, commença Imrane.

L’assemblée s’agita.

- Il s’est opposé aux conseillers de l’empereur, précisa Imrane.

- Simple diffamation. Vous avez vous-même étudié cette enquête, rappela le président de séance. Les preuves étaient insuffisantes pour…

- J’ai approfondi mon enquête, indiqua Imrane Killurn.

- Quel rapport avec Thomas Merlin ? dit une voix dans l’assemblée.

- Je vais y venir, indiqua Imrane. Pour rappel, l’affaire a été classée sans suite par manque de la troisième victime.

L’assemblée acquiesça.

- Il s’avère que Thomas Merlin a retrouvé la troisième victime.

Tous les prêtres présents échangèrent des regards ahuris.

- Merlin ? Vous confirmez ? demanda le président de séance.

Thomas fronça les sourcils. Les prêtres de ce temple haïssaient les sacrifices. Comment supporteraient-ils la survie d’une victime devenue créature de Chaak, risquant l’opprobre du peuple si craint ? Thomas préféra ne pas prendre le risque et garda le silence. Imrane ne se démonta pas et poursuivit :

- Quand j’ai révoqué le prêtre Merlin, commença Imrane, j’en ai profité pour rester quelques temps au temple de Stonyard. Thomas a demandé à y rester pour prier et nul ne s’y est opposé, pas même moi. C’était son droit. Il avait accepté la sentence. Durant mon séjour, j’ai découvert des adeptes très respectueux des lois et des règles. Pourtant, il y a quelques lunes, quand la rumeur de cultistes à Stonyard m’est parvenue et que ma route a croisé celle de Thomas, il portait la ceinture de prêtre. Où l’avait-il obtenue ? Ce détail a attisé ma curiosité alors je suis retourné à Stonyard.

- Il l’a volée, voilà tout, lança une voix anonyme.

- Absolument pas, indiqua Imrane. Le haut prêtre Auguste la lui a rendue.

- Comment ? s’exclama le président. Il n’avait pas le droit ! Ce geste…

- C’est certain, le coupa Imrane, mais la raison pour laquelle il l’avait fait m’a interpelé. Il m’a assuré que Thomas Merlin n’avait pas réalisé sciemment de sacrifice mais que Syola avait tué le bébé d’Edith et avait manipulé Thomas qui…

- Syola ? Hum, sa femme, railla un homme dans les gradins en parcourant un document des yeux. Il a déjà essayé de nous la sortir, celle-là.

- Syola Miiun est la victime manquante, dit Imrane Killurn.

Un silence suivit cette déclaration.

- Pouvez-vous répéter ? demanda le président de séance. Je n’ai pas bien compris.

- Syola Miiun est une créature de Chaak. Le dieu de la mort lui-même a ordonné à sa créature d’agir de la sorte. Elle n’a eu d’autre choix que d’obéir, rappela Imrane.

- Une créature de Chaak ? répéta le président de séance. Ça n’existe pas. C’est un mythe, des légendes colportées par des fous et des drogués.

- Les conseillers de l’empereur sont des cultistes qui pratiquent régulièrement le sacrifice ultime, annonça Thomas.

- Et votre femme aurait réussi à leur échapper ? railla une voix anonyme.

- Malheureusement non, dit Imrane. Elle est actuellement entre leurs mains.

- Quoi ? s'étrangla Thomas en sentant un frisson glacé parcourir son échine.

Ils l'ont retrouvée, comprit-il. Elle n'a pas été assez prudente. Il s'en voulait tellement de l'avoir abandonnée.

- Syola… pleura Thomas.

- Même si c’était vrai, lança le président de séance, la créature de Chaak serait en compagnie des cultistes l’ayant offerte à notre dieu. Où est le problème, exactement ?

- Et surtout, quel est le rapport avec la révocation de Thomas Merlin ?

- Il faut la sauver, murmura Thomas.

- Je suis d’accord avec vous, dit Imrane. Vous êtes prêt ?

- Prêt à quoi ?

- À retenir votre respiration et à courir, prêtre Merlin, indiqua Imrane en montrant une petite boule noire dans sa main.

Retenir sa respiration et courir. Rien de plus simple. Thomas acquiesça. Imrane leva haut le bras droit avant de lancer la boule au sol. Elle explosa et Thomas n’attendit pas de voir le résultat. Il s’élança à la suite d’Imrane vers la sortie, constatant que les résidents du temple principal s’écroulaient.

- Qu’avez-vous fait ? demanda Thomas une fois en sécurité hors du palais.

- Simplement endormis, rassurez-vous, précisa Imrane. Eoma s’est beaucoup amusée à créer cette chose.

- Je me souviendrai de l’en remercier.

- Une voiture nous attend pour nous conduire à Stonyard.

Thomas suivit son nouvel ami jusqu’au véhicule qui s’élança vers la capitale de l’empire Beera.

- Pourquoi m’avez-vous aidé ? interrogea Thomas une fois certain que la direction prise était la bonne.

- Dès que j’ai eu ma ceinture de prêtre, j’en ai profité pour utiliser le contenu de ma bourse mais vos paroles me hantaient. La culpabilité me rongeait. La sensation que ces pièces me brûlaient ne me quittait plus.

Thomas hocha la tête. Il ne tenait pas à en rajouter. Imrane semblait assez mortifié comme ça.

- Je n’ai pas menti au grand temple, poursuivit Imrane. Je suis retourné à Stonyard et j’ai poussé l’enquête un cran plus loin. Ça ne m’a pas pris longtemps pour faire cracher le morceau aux résidents du temple citadin.

- Vous croyez vraiment que ma femme est une créature de Chaak ? s’étonna Thomas.

- Je n’ai pas d’avis sur la question, indiqua Imrane. Je ne l’ai jamais rencontrée. Peu importe. Elle a réalisé ce sacrifice, pas vous. Votre révocation n’était pas méritée.

- Je ne savais pas réaliser un sacrifice lors de mon interaction avec Edith Craie, confirma Thomas.

- Le sortilège de sommeil, en revanche…

- Ils avaient enlevé ma femme, rappela Thomas. Étais-je censé les laisser faire sans réagir ?

- Je suppose que non.

- Croyez-vous que sans cela, j’aurais eu la moindre chance de la sauver ?

- Je suppose que non, répéta Imrane.

Thomas comprit que son interlocuteur marchait sur des œufs. Il cessa de le titiller et changea de sujet.

- Comment savez-vous que Syola se trouve au palais impérial ?

- Des serviteurs qui parlent, des gardes saouls qui déblatèrent dans les tavernes en ville, dit Imrane. Des descriptions qui concordent.

- Que disent ces rumeurs ? interrogea Thomas.

Imrane fronça les sourcils et baissa les yeux.

- Elles disent quoi ?

- Elles parlent de hurlements, de pleurs, de cris, de coups…

Le sang de Thomas ne fit qu’un tour. Il regarda le paysage défilant par la fenêtre de la voiture, bien trop lente à son goût.

- Sa souffrance est de ma faute, poursuivit Imrane, et je n’ai jamais désiré cela.

- Vous n’y êtes pour rien, assura Thomas.

- Je vous ai éloigné d’elle. Vous l’auriez protégée, asséna Imrane.

Le ventre noué et la gorge serrée, Thomas ne trouva aucun mot réconfortant à dire. Le pardon prendrait du temps.

- On la sauve comment ? demanda Imrane.

- Vous n’avez pas de plan, comprit Thomas.

- J’en avais un pour vous sortir de prison, rappela Imrane. Entrer dans le grand temple de K’Bar et demander la révision d’une révocation est immensément plus simple que de pénétrer le palais impérial pour exfiltrer la femme d’un conseiller.

- Syola est ma femme, siffla Thomas.

- Cela n’a pas empêché Teflan Stylus de l’épouser, indiqua Imrane.

Thomas serra les poings. Il avait tellement envie de rouer ce connard de coups, de l’ouvrir en deux, de lui faire bouffer ses couilles ! Thomas se força à se calmer. La rage l’empêcherait de réfléchir correctement. Il respira et pensa intensément.

- Accepteriez-vous de faire diversion ? demanda Thomas.

- Bien sûr, promit Imrane. Vous voulez bien m’expliquer votre plan ?

- Chaak ? Je vais avoir besoin de devenir invisible pour sortir Syola de là. Que demandez-vous en échange ?

Le paysage disparut devant les yeux de Thomas. À la place apparurent une liste d’ingrédients et un mode d’emploi.

- Il a répondu ? demanda Imrane.

- Oui, répondit Thomas et Imrane cilla. Putain, je déteste l’huile de millepertuis. Ça pue et ça colle !

Imrane serra les dents. Ce jeune prêtre tout juste investi aidait un cultiste venant de recevoir de Chaak lui-même les instructions pour un sacrifice. De quoi le troubler pendant des lunes.

- Vous allez devoir vous promener nu dans le palais, couvert d’huile, je suppose ?

- Couvert d’huile, oui. Nu, non.

- C’est surprenant, répliqua Imrane. Tous les sacrifices nécessitent de retirer ses vêtements.

- Pas celui-là, indiqua Thomas, tout aussi troublé que son comparse.

- Comment espérez-vous vous procurer de l’huile de millepertuis ? C’est non seulement très cher mais surtout interdit.

Thomas ne répondit rien. Il était éreinté. Il ferma les yeux et laissa le sommeil l’envahir. Imrane ne le tuerait pas dans son sommeil. Cet homme venait de perdre sa ceinture de prêtre pour lui. Il le jugea digne de confiance.

Le véhicule ralentit à l’entrée de la capitale. Des gardes regardaient passer les voitures sans vérifier les identités ou les cargaisons. L’empire Beera était en paix depuis des décennies. Nul contrôle n’était nécessaire.

Thomas emmena Imrane jusqu’à un quartier peu connu de Stonyard où, pourtant, une boutique ne désemplissait pas. Thomas fit contourner le bâtiment pour se retrouver devant un haut mur fermé d’un lourd portail.

- On entre comment, camarade ? demanda Imrane.

Thomas souleva un pot et en sortit la clé. Imrane siffla d’admiration. Ils pénétrèrent le jardin, refermèrent bien le portail derrière eux, prirent soin de ne marcher sur aucune plante puis entrèrent dans le bâtiment par derrière.

- Thomas ? s’étrangla Eoma.

L’apprentie avait bien grandi, vieilli aussi. Elle portait un vêtement gris et un chignon augmentait son austérité.

- J’ai besoin d’un flacon d’huile de millepertuis, indiqua Thomas. Vous en avez ?

- Bien sûr, répondit Eoma, mais vous êtes…

- Sur le point d’aller tirer Syola des griffes des conseillers. Je prendrais bien aussi de ces boules endormantes.

Eoma resta interdite et silencieuse. Elle fronça les sourcils.

- Un problème, Eoma ?

- J’ignorais que Syola se trouvait au palais. Cela explique pourquoi les conseillers ne sont plus de mes clients. Vous êtes censé être mort, vous le savez ?

- Mort ? s’étrangla Thomas.

- Votre corps a été exposé devant le temple en ville, pour l’exemple, indiqua Eoma. Qui ont-ils tué pour faire croire à votre décès ?

- Un ami, grinça Thomas. Il a pris ma place volontairement, afin que je puisse sauver Syola. Je ne veux pas qu’il soit mort en vain, s’il vous plaît, Eoma. Syola souffre là-bas.

Eoma hocha la tête. Elle lui tendit un flacon d’huile, trois boules endormantes et une bourse, que Thomas constata pleine de pièces de bronze, d’argent et d’or. Imrane en resta muet de stupéfaction.

- La part de Syola, en tant que propriétaire, indiqua Eoma.

- Propriétaire ? répéta Imrane.

- La boutique est à elle, précisa Thomas. Je croyais que vous aviez réalisé une enquête minutieuse.

Imrane grimaça puis rit de bon cœur. Les deux hommes se séparèrent. Imrane était censé se rendre à l’immense porte du palais et réclamer audience aux conseillers.

Thomas entra dans le temple palatial, s’assura y être seul puis réalisa son sacrifice. Il salua au passage Chaak puis poursuivit son chemin dans les couloirs qu’il connaissait maintenant mieux.

Il trouva sans difficulté le couloir désiré. La boule fit s’écrouler les deux gardes. Thomas attendit un peu que l’air devienne respirable. Les deux hommes ne s’éveilleraient pas avant le milieu d’après-midi. Thomas ouvrit la porte dont le loquet n’était pas tiré. Syola leva les yeux sur Thomas. Son regard le traversa. Thomas s’avança tandis que Syola fronçait les sourcils.

- Chaak ? interrogea-t-elle.

Thomas saisit le poignet de sa femme et la tira dehors. Elle suivit sans résister. Qu’elle le prenne pour Chaak l’arrangeait. Ainsi, elle se laissait faire sans se poser de questions. Nul ne l’empêcha d’avancer. Elle entra dans la voiture sans rechigner et Thomas lança les chevaux plein est. Il ne stoppa qu’à l’auberge du poney blanc.

Syola sortit, hagarde, plissant les yeux sous le fort soleil. Thomas sauta à terre. Syola se tourna vers lui et se figea.

- Thomas ? murmura-t-elle. C’est impossible. Tu es… mort. Les chiens…

- Gudje, précisa Thomas. Il s’est sacrifié pour moi, dans les deux sens du terme.

- Non, ça ne peut pas…

Syola recula, le souffle court. Elle pâlit brutalement avant de tomber à genoux et de hurler. Thomas la comprenait. Elle venait de voir un fantôme. Elle le croyait mort. Sa réaction lui sembla appropriée.

- Ça va, monsieur ? Madame ? demanda un palefrenier.

- Oui, merci, assura Thomas. Nous avons besoin de chevaux frais.

- Je m’en charge, monsieur, répondit le palefrenier en réceptionnant la pièce d’argent.

Thomas amena Syola dans la grange. L’herboriste resta prostrée, silencieuse.

- On attend un ami puis on repart, précisa Thomas.

Syola ne répondit rien. Elle garda le regard vide, plongée dans la contemplation de la paille. Il aurait aimé qu’elle se tourne vers lui, qu’elle l’embrasse, qu’elle lui témoigne de la reconnaissance ou au moins de l’affection. Thomas accepta de lui laisser du temps. Ils venaient à peine de se retrouver. Ils avaient tout le temps.

- Assez de subir. Il est temps qu’eux aussi mangent grave. Je veux que la vérité soit rétablie. Ce sont eux les méchants, pas nous.

Syola ne demanda rien, restant aussi fermée qu’une huître.

- Imrane ! Je suis heureux de te voir ! s’exclama Thomas.

Le prêtre errant les rejoignit.

- Tu es en retard, fit remarquer Thomas. Des difficultés ?

- Aucune. Les conseillers m’ont reçu avec courtoisie. Quand je suis sorti du palais, nulle alarme ne sonnait. Je ne crois pas qu’ils se soient rendus compte de la disparition de Syola. Je suis juste passé au temple avant de partir.

- Pourquoi ? demanda Thomas, intrigué.

Ce détour ne faisait pas partie du plan.

- Syola, je suis honoré de faire votre connaissance, salua Imrane et Thomas reconnut là une façon de détourner la conversation.

Syola ne daigna même pas lever les yeux vers lui.

- Je suis également heureux de vous voir en aussi bonne santé, précisa Imrane.

Syola frissonna de tout son corps tout en gardant le silence. Thomas aurait aimé qu’elle dise quelque chose. Le palefrenier annonça avoir terminé de changer les chevaux.

- Tu veux bien conduire ? demanda Thomas à Imrane.

- Bien sûr. Vous avez beaucoup de choses à vous dire, supposa Imrane.

Thomas acquiesça. Il grimpa, prenant la place du cocher tandis que Thomas menait Syola à l’intérieur de la voiture. Thomas ne comprenait pas la réserve de Syola. Il avait espéré qu’elle lui sauterait dessus, l’enlacerait, l’embrasserait. Au lieu de cela, elle restait lointaine et silencieuse. Cela peina énormément le prêtre.

- Syola ?

La jeune femme ne daigna pas le regarder. Elle fixait le paysage qui défilait. Elle grimaçait sous les cahots de la route. Thomas fronça les sourcils et baissa les yeux. Si sa femme avait besoin de temps, il ne la brusquerait pas. Après tout, il ignorait tout de ce qu’elle avait vécu entre les mains des conseillers.

Syola ne décrocha pas un mot de tout le voyage. Elle tremblait par moments. Thomas acheta une couverture dans une auberge relais et Syola s’emmitoufla dedans. Thomas remercia Eoma de l’argent qu’elle lui avait donné. Ainsi, ils ne perdaient pas de temps.

Le soleil brillait lorsqu’ils arrivèrent en vue du grand temple. Syola le suivit le front plissé. Thomas aurait aimé qu’elle dise quelque chose mais non, toujours rien, pas un son. Lorsque les adeptes en garde devant le grand temple virent arriver Thomas et Imrane, ils se mirent en position d’attaque.

- Nous désirons parler à l’assemblée, précisa Thomas.

- Ben vous manquez pas de souffle ! s’exclama celui de gauche.

Thomas les transperça du regard et celui de droite finit par entrer indiquer la demande. Plus d’une vingtaine d’adeptes les escortèrent jusqu’aux gradins. Syola restait très lointaine.

- Thomas Merlin, Imrane Killurn, s’exclama le président de séance.

Certains adeptes proposaient des visages rougis et soufflaient. Nul doute qu’ils avaient rejoint la salle en courant. Certains peinaient à reprendre leur souffle.

- Que nous vaut l’honneur de votre visite, dont nous nous serions bien passés ? cingla le président de séance.

- Je vous présente ma femme, Syola Miiun, indiqua Thomas.

- Vous avez sauvé votre épouse, dit un adepte. Grand bien vous fasse !

- C’est la troisième victime du sacrifice ultime, rappela Thomas. Syola, est-ce que tu confirmes que Teflan Stylus était bien l’exécuteur principal ?

Syola se tourna vers Thomas et lui lança un regard vide.

- Pourquoi ? demanda-t-elle.

- Pourquoi quoi ? s’énerva Thomas.

Elle daignait parler mais pour dire ça ? Dans la salle, les adeptes s’énervaient. Des « n’importe quoi », « nous perdons notre temps », « ce type est fou » résonnaient.

- Cette femme n’est pas une créature de Chaak, dit une voix plus forte que les autres. Une telle chose n’existe pas. Si un conseiller avait réalisé le sacrifice ultime, il n’aurait pas été assez bête pour laisser sa victime en vie prête à témoigner.

- Syola ! gronda Thomas. Montre tes épaules, qu’ils voient par eux-mêmes.

- Pourquoi ? répéta Syola en reculant d’un pas.

- Ils refusent de croire que les conseillers pratiquent le sacrifice ultime. Tu en es la preuve.

- Toujours ton enquête, comprit Syola. Tu veux que leur temple soit révoqué.

Thomas s’apprêtait à ouvrir la bouche pour répliquer mais Syola le prit de vitesse.

- Tu comptes m’utiliser pour leur nuire ? s’étrangla Syola, le visage déformé par un rictus de dégoût. Chaak aime ses cultistes.

L’assemblée se figea à ces mots.

- Jamais je ne ferai quoi que ce soit qui puissent causer du tort aux cultistes de Chaak, cracha Syola.

- J’ai besoin que tu sois de mon côté, murmura Thomas en faisant un pas vers son épouse mais cette dernière recula.

Thomas se mit à trembler. Il ne reconnaissait plus Syola. Il s’était attendu à son soutien. Pourquoi le fuyait-elle ?

- Ils me traitent comme un hors-la-loi, indiqua Thomas. J’ai besoin de ton témoignage pour qu’ils me disculpent.

- Tu es un hors-la-loi, s’écria Syola et dans les gradins silencieux, sa voix porta loin. À leurs yeux, poursuivit-elle en embrassant l’assemblée de sa main gauche, selon leurs lois débiles que Chaak méprise. Quelle importance qu’ils te considèrent autrement ? Chaak t’apprécie et il est déçu que ses cultistes préférés et toi se battent. Il était tellement heureux de nous voir tous réunis lors de nos noces.

Les mots jetèrent un froid sur l’assemblée.

- Chaak méprise nos lois ? cracha un adepte. Comment ose-t-elle ?

Syola soupira en baissant les yeux. Thomas la comprit éreintée.

- Syola ! geignit Thomas. Montre ton dos ! Pour le moment, tu es juste une folle se permettant de les insulter. Montre tes marques ! Prouve leur que tu es légitime dans tes propos.

- Non, répéta Syola.

- Syola ! insista Thomas.

Il pouvait utiliser les boules endormantes sauf que son but n’était pas de fuir les siens mais d’être reconnu. Syola ne semblait pas le comprendre.

- Tu veux qu’ils voient mon dos ? lança Syola d’une voix éraillée qu’il ne lui reconnut pas.

Thomas ne put que hocher la tête, les yeux brillants d’espoir. Syola tourna le dos à l’assemblée et à Thomas, fit tomber la couverture au sol puis dégrafa sa robe. Toutes les personnes présentes se figèrent. Le temple ne comptait aucune femme. La plupart des adeptes n’en voyaient jamais. Thomas, abasourdi, constata que sa femme laissait entièrement tomber son vêtement, se dévoilant entièrement nue.

Un silence de mort tomba sur l’assemblée. Seuls des hoquets de stupéfaction parcoururent l’assemblée devant ce corps ravagé. Partout, des zébrures, anciennes et récentes, des hématomes, des stries, des coupures, des chairs boursouflées et violacées. Les traces du sacrifice ultime n’étaient plus. Ne restait qu’un corps mutilé.

Thomas s’en retrouva muet de stupéfaction. Il ne s’attendait pas du tout à ça. Il n’en croyait pas ses yeux. Il n’en eut plus rien à faire d’être reconnu. Il avait des envies de vengeance. Les salopards de conseillers payeraient pour ce crime ignoble.

Imrane attrapa la couverture et enroula Syola dedans, faisant sortir les spectateurs de leur torpeur.

- Thomas, Syola et moi demandons l’asile dans votre temple, indiqua Imrane. Le haut prêtre Auguste se porte garant pour nous.

Ce disant, il sortit un parchemin de sa robe et la tendit au président de séance. Un prêtre à côté du vieil homme lui lut le parchemin à l’oreille. Le haut prêtre serra la mâchoire avant de lancer :

- Vous êtes tous les deux révoqués. Nous avons séquestré Thomas Merlin. Imrane Killurn, vous l’avez aidé à s’échapper et maintenant, vous requerrez l’asile ?

- Allez-vous refuser notre requête ? insista Imrane.

Thomas n’en revenait pas. Imrane ne lui avait rien dit de cette entreprise. Imrane avait prévu un plan B, sans le prévenir. Il l’aurait embrassé si autant d’yeux n’étaient posés sur eux. Voilà une solution à laquelle il n’avait pas pensé et qui, pourtant, assurait leurs arrières.

De nombreux murmures parcoururent les rangs. Syola restait muette et immobile, emmitouflée dans sa couverture.

- Jamais je ne briserai le droit d’asile. Cependant, Thomas Merlin, votre femme a besoin de soin et nous ne sommes pas en mesure de lui en fournir. Vous devriez plutôt vous installer en ville et y trouver un guérisseur.

- Il refusera de prendre soin d’elle, indiqua Thomas. Il sentira ce qu’elle est. Les adeptes d’Artouf sentent tous la mort planant autour d’elle. Comment pouvez-vous ne pas le sentir ?

- Nous souhaitons nous installer ici, répéta Imrane.

Thomas comprit qu’il ne fallait pas insister. Il ravala son envie de reconnaissance et de vengeance. Syola peinait à tenir debout. Elle avait besoin de repos. Le reste viendrait dans un second temps.

- Vous êtes les bienvenus, annonça le président de séance alors que quelques cris retentissaient dans l’enceinte, tant que vous respectez la tranquillité des lieux.

- Naturellement, promit Imrane.

La séance fut levée.

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