Je me doutais bien que je ne pourrais pas rester à Limerick jusqu’à l’arrivée du printemps. Les Voisins m’avaient laissé tranquille si longtemps, peut-être qu’eux aussi dormaient encore il y a peu. Mais la fraîcheur de l’air et les violettes émergentes ont dû les réveiller et ils sont langui de ma personne. Cela faisait quelques jours déjà que je sentais des choses étranges. Parfois un souffle de vent qui me bousculait dans le dos. D’autres fois, des ombres surgissaient dans ma vision alors que je rentrais dans l’hospice de nuit. Mais était-il plus sage de ma part de le mettre sur le compte des Voisins ou de l’alcool ? Ou fallait-il vraiment s’étonner qu’ils attendent aujourd’hui pour me faire quitter les sentiers battus ?
Après, il faut dire que je commençais à ne plus tenir en place. Je passais moins de temps au couvent, et bien des pas m’ont mené jusqu’aux limites nord de la ville, là où l’on peut voir l’Abbey River naître de la Shannon. Le comté de Clare m’appelait de ses vœux, et la reprise de mon voyage également. Mais je ne sais pas pourquoi… Toutes ces semaines, j’ai repoussé l’échéance. Toutes ces semaines, jusqu’à aujourd’hui, où je réalise que je suis parti sur le chemin sans prévenir personne.
Ce matin, j’avais l’impression que l’air était différent. Une mélodie joyeuse et sautillante semblait atteindre mes oreilles, et mes oreilles uniquement. Les sœurs s’étonnèrent même de me voir si guilleret. Il faut dire que j’étais assailli par une bien étrange mélancolie depuis quelques huitaines. Et voilà qu’aujourd’hui je ne pouvais m’empêcher de siffler une danse entêtante, et que il me paraissait la connaître sans le comprendre. Où avais-je pu l’entendre ? Était-ce un chant ? Est-ce que ça venait de ma mère, de mon grand-père ? J’avais beau me torturer la mémoire, impossible d’en trouver la réponse.
J’ai quitté l’hospice pour la pause de midi en chantonnant, disant au revoir aux sœurs sans savoir que je ne reviendrai pas. Richard me suivit sans attache, comme à son habitude. Peut-être avait-il compris des choses qui m’étaient encore inexplicables, car il fut bien plus calme qu’à son ordinaire. Là encore, mes jambes et ses pattes m’ont mené sur les berges de la rivière Shannon, et je l’ai suivie en dévorant mon repas durement mérité, un bout de pain avec un peu de pâté dessus. Et alors que je mangeais en observant le cours d’eau, une miette de mon quignon se détacha du reste et je vis une infime portion de mon déjeuner tomber au sol. Déçu, je me suis stoppé un instant, le temps de regretter ce dont je ne pourrais pas profiter, mais pas assez affamé pour la ramasser… Quand une souris est passée à toute allure entre mes pieds, emportant la miette de pain sur son passage ! J’aurais pu ne pas m’en soucier, blâmer la propreté des villes et en rester là, mais… Cette souris… dévalait sur la route en chantant l’air qui me hantait depuis ce matin !
Mon esprit a oublié tout le reste ; mon corps a couru après l’animal comme si sa vie en dépendait. Elle avait beau avoir le pas preste, il m’était étrangement facile de la suivre. On passa au-dessus de l’Abbey River et l’on continua vers le nord… Les maisons disparurent, et la campagne s’ouvrit à moi, qui étais trop occupé pour m’en apercevoir. La petite souris avec ma miette de pain continuait d’avancer et elle fut bientôt rejointe par d’autres souris, des rats, des grenouilles et des crapauds… Et la mélodie qu’elle sifflotait jusque là toute seule fut reprise par la troupe, jusqu’à ce que des paroles en sortent.
Uncle Rat went out to ride
Sword and buckle by his side
Ma cax macari duck and a dil
Kitty alone and I
Lady Mouse, will marry me?
Kitty alone, Kitty alone
Lady Mouse, will marry me?
Kitty alone and I
Lady Mouse, will marry me?
Ask my Uncle Rat, says she
Ma cax macari duck and a dil
Kitty alone and I
Et tous semblaient comprendre et reprenaient à tue-tête ces vers incohérents. Et même Richard, gigantesque au milieu des souris, les suivait calmement et paraissait appréhender ce qui se passait sans qu’aucun instinct de chasse ne le perturbe. Il m’était étrange que des souris puissent aussi facilement accepter l’idée de mentionner les chats dans leurs chansons, mais en plus certaines paroles ressemblaient presque à du gaélique tellement les mots n’allaient pas les uns avec les autres. Mais je n’eus pas le temps de me questionner davantage sur le sens de tout ceci, que je vis où tout ce beau monde m’emmenait.
En effet, nous étions désormais dans un petit bois et au milieu des arbres se dessinait une fête de village miniature. Les poteaux les plus hauts ainsi que les tentes m’allaient aux chevilles ; mais il y avait une scène de danse, de tout petits instruments, et déjà une ronde de souris qui chantait cette même chanson encore et encore, sans discontinuer.
Uncle Rat, where will the wedding be?
Kitty alone, Kitty alone
Uncle Rat, where will the wedding be?
Kitty alone and I
Uncle Rat, where will the wedding be?
Up at the top of a holly tree
Ma cax macari duck and a dil
Kitty alone and I
Et effectivement, à côté de la toute petite place centrale se trouvait un houx qui sembla comme s’illuminer de toute part, alors que des souris montaient et dansaient à l’intérieur. Richard, circonspect, posa une patte proche de la scène des musiciens qui s’installaient avec un violoncelle et un accordéon miniature ; il ne provoqua aucun mouvement de foule. Comme si notre présence chez eux était normale, comme si nous étions invisibles ? Dans le doute, je fis reculer Richard et je me suis assis un petit peu plus loin, dans l’herbe. C’est ainsi que j’ai pu observer toute la fête miniature, observer la petite souris mariée dans sa robe blanche et où reposait sur ses oreilles un immense voile en tulle qui allait jusqu’à sa queue, et qui ne devait pourtant pas dépasser la taille de ma main.
La bonne humeur de toutes ces petites gens était si communicative… pour ne pas les déranger, j’applaudissais en rythme avec seulement l’extrémité de mes doigts. Ce bruit pouvait suffire parfois à passer au-dessus du minuscule violoncelle, qui se retournait vers moi vexé ! Mais lorsque les deux souris mariées échangèrent un baiser du bout du museau, je fus frappé d’un souvenir fugace. Marty, alors qu’il n’était guère plus grand que ces souris. Marty, quelque part dans les rues de Dublin, qui chante cette chanson d’oncle rat et de madame souris à tue-tête alors qu’il ne savait à peine prononcer un mot. Marty, qui avait sauvé deux minuscules rongeurs d’un immense chat gris et qui avait hurlé de désespoir en les ramenant chez nous. Père l’avait giflé, mais Mère et moi avions passé l’après-midi à coudre des vêtements pour elles. Marty qui séchait ses larmes alors que nous libérions les souris avec un costume et une belle robe blanche, lui promettant qu’elles vivraient assez longtemps pour qu’il puisse être témoin de leur mariage. Marty, qui a tous les jours regardé par la fenêtre, comme s’il allait un jour les revoir, et qui a continué alors même qu’il avait oublié toute cette histoire. Marty qui, sans se l’avouer, était jaloux du traitement de faveur que me faisait Grand-père ainsi que mon affinité avec l’Autre Monde. Alors qu’il en était lui aussi si proche… simplement, d’une autre manière que la mienne.
La fête a perduré et est devenue aussi frénétique que pouvait le devenir une fête de souris. Le soir est tombé, et je me suis allongé dans l’herbe avec Richard pour continuer d’observer. Ce voile blanc, est-ce celui de cette époque ? C’était il y a si longtemps, comment pourrais-je m’en souvenir ?
Je sens que le sommeil me prend, alors que les lumières et les lanternes volètent devant mes yeux, se mélangeant aux vers luisants. Il fallait que j’écrive cette histoire avant l’obscurité tombe et que ma mémoire s’échappe. Marty, console-toi ; tes souris vont très bien, et n’ont plus rien à craindre des chats.