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Samedi 06 Février 1819 – East of the River Shannon

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Par Pouiny

Demain, j’aurais 18 ans. Cela a surpris une des bonnes sœurs à qui je l’ai révélé, tout à l’heure. Avec étonnement, elle m’a répondu « Tu es si jeune ? Tu as encore un pas dans l’enfance ! », puis elle est partie assez précipitamment. Peut-être qu’elle a à réfléchir sur le fait de m’avoir embrassé quelques jours auparavant ?

Je sais bien que je serai majeur dans trois ans, mais tout ceci me semble absurde. Je suis interdit de mariage, mais ma mère m’a eu alors qu’elle était plus jeune que moi. Je suis interdit de « contrat contraignant », et pourtant n’importe quel employeur se jettera sur ma candidature en espérant avoir quelqu’un de bien portant à moindre coût. Cela n’a pas de sens, et ne représente rien. Je suis bien plus responsable de ma vie aujourd’hui que le pilier de bar de trente ans mon ainé.

Pour me changer les idées, je suis allé promener Richard sur les rives de la Shannon river. Est-ce que ça faisait longtemps que je n’étais pas sorti ? Mais j’ai senti un air agréable me pousser dans le dos. Nous sommes encore en hiver, il est vrai, mais le temps s’adoucit peu à peu, et des fleurs violettes parsèment la berge. Mêlée à l’agitation grandissante de la ville, il me semble que la torpeur du froid et de la neige commence à partir pour cette année. Jamais mon anniversaire ne m’avait paru à ce point le renouveau de quelque chose.

Même Richard est énergique que d’habitude. Je me suis assis au bord de la rivière, peu après le château du Roi John, et il a tenté de me sauter dessus alors que j’écrivais. Voilà qu’il essaie maintenant de remonter le courant, comme si l’eau n’était pas glaciale… Ah, Richard, toi aussi tu te languis du beau temps, hein ?

Je commence à penser que cela fait trop longtemps que je profite de la tranquillité et de la légèreté de Limerick, ainsi que de l’hospitalité des bonnes sœurs. Ce qui devait être un abri provisoire contre le froid est devenu un mode de vie. J’embrasse les bonnes sœurs, j’aide leurs patients, j’admire l’immense cathédrale de Sainte-Marie, reprise par les protestants de la ville. Je connais les parcs, les pubs, les bonnes adresses où manger et jouer de la musique. C’est apaisant, certes, mais… et cette rivière, où mène-t-elle ? Et ce vent, quand est-ce qu’il s’arrêtera de souffler ?

Il m’a été dit, il y a quelque temps, que j’observe là le plus grand fleuve de l’Irlande, traversant le pays du nord jusqu’à l’ouest. C’est ici que sa course prend fin, mais si je remontais sa pente, j’arriverais en Ulster… Cet Ulster qui me faisait si peur, dont j’étais si proche à Dublin, et qui maintenant me fait tant envie ! Et pourtant, Limerick est si belle, et j’y suis si bien… Pourquoi ne puis-je tout simplement pas y rester ?

Alors que j’essayais de dessiner les courbes de la Shannon River se profilant jusqu’à l’horizon, un homme s’est approché de moi, coupant court mes pensées :

« Et bien ? Toi aussi, tu cherches la sagesse ? »

Ne comprenant pas, je lui ai demandé de m’expliquer. Et il m’a raconté, alors. Son fils était passionné de ce long fleuve coupant Limerick en deux. On lui avait appris ce qui se dit par ici ; à l’origine, la rivière n’existait pas et il n’y avait qu’un puits au nord de l’Irlande, reliant l’Autre Monde et le nôtre. À l’intérieur de ce puits avait poussé un noisetier à 9 branches qui laissait tomber ses fruits dans l’eau ; c’était l’arbre de la sagesse et de la connaissance. Seulement, dès que les noisettes tombaient de l’arbre, elles étaient immédiatement mangées par les saumons du puits, ce qui fit des poissons les êtres les plus sages et les plus instruits de toute l’Irlande, loin devant les druides et les Dieux. Vexée, une petite-fille de Lir… Quoi, encore Lir ?! Combien de petits-enfants il a, celui-là ?

Évidemment, l’homme ne peut pas savoir quel rapport j’ai pu entretenir avec ce vieux fou. Après lui avoir promis que je lui raconterai en retour mon histoire, il a continué. Sionnan, le nom de cette déesse, est partie en quête de la sagesse au puits de la connaissance. Elle rêvait de transmettre tout ce savoir caché aux peuples d’Irlande sous toutes ses formes, et pour ça elle n’a pas hésité à braver les dangers et parcourir l’île d’Émeraude en long et en large. En tant que petite-fille du dieu de la mer, elle avait une affinité avec l’eau et elle supposa ne rien risquer quand elle rentra en contact avec l’eau du puits ; seulement en agissant de la sorte elle brisa un interdit et une magie puissante la transforma en cette immense rivière prenant source de ce fameux puits, devenu désormais le lac de Siannon. Mais tout ne fut pas perdu pour elle ; car cette transformation lui a quand même permis d’atteindre son but. Parce que cette rivière libéra les saumons emprisonnés dans le puits, et les hommes mangèrent le poisson empli de sagesse. Si bien qu’eux-mêmes reçurent une petite partie de l’inspiration donnée par le fruit de la connaissance.

C’est une bien belle histoire. C’est ce que j’ai dit à l’homme qui me l’a raconté. Mais quel était le rapport avec son fils ? Eh bien, son fils était si passionné du fleuve qu’il est tombé amoureux de la déesse. Et un jour, en quête de sagesse et persuadé qu’il serait capable, avec l’aide du fruit de la connaissance, de libérer Sionnan de son maléfice… Il a quitté Limerick en suivant le cours d’eau.

« Il n’est pas si bête que ça, mon fils. Je pense que c’était simplement une excuse. Il n’avait jamais eu envie de se marier, et sa mère commençait à lui présenter des partis… Il ne l’a pas supporté, et pour ne pas lui briser le cœur, il lui a trouvé une affabulation romantique. Mais c’est vrai qu’il a toujours adoré cette rivière. J’espère qu’il va bien, aujourd’hui. Et qu’il a trouvé la sagesse, désormais. »

Je n’ai pas su quoi répondre. L’homme ne s’en est pas soucié, il s’est assis à côté de moi et a regardé vers l’horizon également. Richard faisait fuir les poissons du bord de la rive sans aucune grâce. Tout était tranquille, et l’homme à mes côtés semblait si mélancolique. Je ne sais peut-être pas quels seront les mots qui pourront le réconforter, mais j’ai un whistle donné par un Leprechaun et un récit sur le dieu Lir à lui raconter… Un bel air lui égaierait peut-être le cœur ?

Je ne pourrai pas attendre la fin de l’hiver pour quitter Limerick. Il va falloir moi aussi que je prépare les bonnes sœurs à mon départ prochain avec de jolies histoires. Si tous les jeunes irlandais font ça, c’est peut-être avec raison, non ?

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