Nous avons beau être sur la fin de l’hiver, le froid et l’humidité restent particulièrement pénibles. Je me suis levé de l’herbe hier au matin tout à fait trempé de la nuit. Ce n’était pas pour déplaire à Richard ; ce rude cabot peut décidément tout supporter sans jamais se dépêtre de sa tête ahurie. J’ai regardé le brouillard s’illuminer aux rayons du soleil, et je suis parti tout droit dans la plaine. J’avais froid, mon corps était bien endolori, mais il y avait là, face à moi, la plus superbe et la plus grande des abbayes que je n’avais jamais vues de ma vie.
Enveloppée par la brume, encerclée par la pierre, quelques croix de tombes parsemaient ses alentours. Non, elle était bien trop belle, et surtout en bien trop bon état pour que j’ose lui passer devant sans la saluer. Serait-ce… La seule abbaye encore debout en Irlande ? Tomberais-je enfin sur une Église qui aurait survécu aux affres du temps, ou alors ai-je sans le vouloir voyagé dans le passé, vers une époque où ce genre d’édifice haut et somptueux était monnaie courante dans les verdures irlandaises ?
Cela faisait longtemps que je n’avais plus autant marché, si bien que j’eus l’impression de me mouvoir dans un rêve. Mais plus j’approchais, et plus le monument me surplombait, cachant le maigre filet de lumière du soleil. Il était comme une ombre et pourtant, ses larges fenêtres brillaient de mille feux. Et j’étais tant subjugué par sa beauté que je ne vis pas le vieil homme derrière la barrière de pierre s’occupant des tombes du jardin. Il fallut qu’il s’éclaircisse la gorge pour que je le remarque. J’eus un mouvement de recul, surpris. Mais il ne put retenir un petit rire.
Il eut l’air presque aussi étonné que moi de me trouver là. On se regarda sans mot dire, ne sachant quoi vraiment s’adresser. Une bonne journée, peut-être ? Mais mes pensées se bousculaient tant que tout ce qui sortit de ma bouche, après quelques minutes de silence, fut : « Je peux rentrer ? » D’un signe de tête, il a accepté. Alors, j’ai passé le portail de fer reliant les murs de pierres.
Et pour le reste de la journée, je l’ai suivi sans un mot. M’avait-il oublié ? Sans même me regarder un seul instant, il continua ses habitudes dans un mutisme absolu. Il fit à manger après s’être occupé des tombes et du jardin, me tendant tout juste une assiette du bout des doigts. Puis il alla prier, pendant bien une heure. Et il passa le balai dans toute la vaste et vide abbaye. Pas une fois je ne croiserai une autre personne que lui dans toute l’immensité du lieu. Nos pas résonnaient entre les murs de pierre. Un murmure ici aurait eu l’écho d’un cri. Il me mena alors au jardin intérieur, cerclé de quatre couloirs séparés par des colonnes. Les fleurs y fleurissaient avec tranquillité, protégées du vent et du gel. Il s’occupa de chacune d’entre elles, une par une. Il chuchota des mots que je ne pus comprendre. Parlait-il anglais, gaélique ? Je n’aurais su le dire.
Et c’est ainsi que le soir tomba, et qu’il sortit de nouveau chercher quelques buches de bois. En en saisissant une particulièrement grosse, il trébucha, et je le soutins du mieux que je pus. Son regard scintilla de surprise, comme s’il m’avait déjà oublié, ou bien qu’il fût étonné que je ne sois pas parti. Son corps voûté se redressa quelque peu, semblant se redonner contenance. C’est qu’il faut dire qu’il avait l’air très âgé. Sans un mot, il baissa la tête et me laissa prendre sa bûche des mains. Et en me tournant le dos, il alla d’un pas tranquille vers une grande cheminée.
Il alluma un feu léger et s’affaissa dans un fauteuil sûrement bien plus vieux que lui. Je ne pus m’empêcher de me racler la gorge de gêne ; il n’y avait nulle part où s’assoir ailleurs dans cette grande pièce presque vide. Il me toisa de haut en bas, à nouveau surpris que je sois là ; mais il se leva en hâte et revint avec plusieurs coussins gigantesques. J’étais tellement décontenancé par le silence de mon compère, je n’aurais osé ne pas le respecter pour le remercier. Avec un signe de tête, j’ai pris ce qu’il me donnait et me posa dessus. Il retrouva sa place dans le vieux fauteuil. Et de cette manière, notre veillée commença.
Le feu crépitant me fournit du courage. Malgré tout, le son de ma poitrine résonnant avec force entre les pierres me surprit. « Vous êtes seul, ici ? » Je lui ai demandé. « Il n’y a personne d’autre qui vit avec vous ? »
Il prit une grande inspiration. Une braise grésilla, et je pensais pendant un instant qu’il allait, comme le reste de la journée, m’ignorer. Mais il me répondit d’une voix chevrotante. En un souffle, il me raconta toute sa vie.
Il était berger, il y a longtemps, dans les environs. Mais il n’était encore qu’un enfant quand son père l’emmena en études à l’abbaye. Il était si jeune qu’il ne se souvient plus que de la sensation rugueuse de la laine, et de la main sèche de son père contre la sienne. Ils étaient nombreux, autrefois ; plus de huit cents, qu’il y avait de tracé dans les registres. Nombre d’enfants comme lui avaient ici appris à lire, écrire, prier, chanter… Bientôt, sa vie entière fut régie par les cloches de la chapelle. Puis il y eut des saccages, des meurtres, des expulsions. En 1760 fut demandé à tous les moines de quitter les lieux, et tous le firent. Mais pas lui. Il n’avait plus rien d’autre que ces murs et ces cloches. Il avait nulle part où aller, qu’il m’a dit. Cet endroit, c’est ma maison et ma dernière demeure, je ne peux l’abandonner ainsi. Alors il est resté, et depuis lors, il est devenu le dernier moine de l’Abbaye de Quin. Il s’occupa des cloches, du jardin, des moutons. Mais il est vieux maintenant, alors il n’a plus la force de faire tout ce qu’il faisait jadis. Les moutons sont partis dans d’autres pâturages, et désormais, il vit de la charité des personnes habitant aux alentours et s’occupe des tombes de ceux qui vivaient là avant lui. Et le soir, quand il n’a pas d’invité, il s’efforce d’écrire son dernier message sur une pierre.
« J’ai demandé à des gens non loin de s’en charger quand je ne serai plus, m’a-t-il dit. J’ai pu inscrire mon nom, et une épitaphe, mais je ne saurai jamais écrire la date… »
Il me montra la plaque. Elle était légère, discrète et clairsemée. Il y avait gravé « John Hogan, né en 1740. Plus aimé des bêtes que des hommes, il fut premièrement berger, puis le dernier des moines. »
Et alors que je frôlais du doigt la gravure, il sortit un whistle de sa poche. Immédiatement un air lent et mélancolique en sorti, un de ces airs qui pleurent plus qu’ils ne chantent. Un de ces airs lourds que les paysans font s’étendre pendant les longues journées de pâturage, pour faire passer le temps et tromper leur tristesse. Ses mains tremblaient sur le whistle, créant de nouvelles notes entre celles de la mélodie. Lui qui avait eu le souffle court, voilà maintenant qu’il s’étirait en une phrase sans fin. C’était un grand whistler, à n’en pas douter.
C’est ainsi que, sans réfléchir, comme pris d’un élan, j’ai saisi ma flûte de ma poche également. Et jusqu’au lever du soleil, je l’ai accompagné, dans cette mélodie et les autres. Un léger sourire sembla se dégager de son visage émacié. Pour une nuit, il n’était plus seul.
Quand quelques rayons du jour ont commencé à se refléter dans une des fenêtres de l’abbaye, le vieil homme rangea son whistle et se leva sans m’adresser un regard. À nouveau, il s’en allait pour le cimetière, là où l’on s’était rencontré la veille au soir. C’était presque comme s’il n’avait déjà plus souvenir de ma présence. Alors, en silence… Je suis reparti. Richard m’attendait là, endormi de l’autre côté du portail. Il se redressa vivement en m’apercevant et courut en trombe vers l’ailleurs. Mais avant de m’enfuir, j’ai quand même adressé un dernier un regard à cet homme dont la silhouette courbée continuait de s’occuper des tombes, comme un jour sans fin. Que puisse ce moine trouver la paix et la compagnie en son cœur et dans l’au-delà.