Comme je le craignais, malheureusement, je pense que mon destin est finalement scellé. Oh, pas tant à cause de Marty. J’hésite entre une malédiction du Diable ou une plaisanterie des Voisins, qui n’aiment décidement pas quand je reste en place.
Comme attendu, mon idiot de petit frère a été rapidement relâché, les avocats de l’ancienne Catholic Association étant sur le coup. Pas d’exil imposé par la justice anglaise, mais il lui a quand même été conseillé de se mettre au vert, là où il n’attirera plus l’attention. Et évidemment, il n’a aucune idée d’où aller.
Oh, O’Connell, O’Connell, que ce nom me donne de l’urticaire désormais ! Depuis que le jeune réformiste est rentré à la maison, je n’entends que ce nom résonner dans toute la maison, entre les pleurs de joie et l’admiration sans borne. O’Connell le sauveur, O’Connell l’Emancipateur, O’Connell le Président tant qu’on y est ! Mère et Marty là-dessus sonnent de concert. Il est grand, il est fort et il vaincra l’Angleterre par ses propres armes. Ce qu’il ne faut pas entendre !
Ce que l’on n’entend pas, c’est sa pleuterie qui l’a fait renier la rébellion de 1798. Il ne jure que par les papiers… Et par les belles dames, de ce qu’on en dit. Arrêtons de voir comme un héros celui qui pense ne pas avoir besoin de se battre au sang face à un Empire, voulez-vous ? Au mieux il deviendra Roi d’Angleterre, rien de plus ! Il a déjà les mœurs d’Henry VIII…
Et pourtant j’avais réussi à garder mon travail. Mais voilà qu’après plusieurs jours à pleurer à la gloire d’O’Connell, ils ont sorti d’un placard la vieille carte que j’utilisais lors de mon tour d’Irlande pour cartographier les possibilités ! Même le vieux Richard en a soupiré de fatigue. Oh, ils ont bien tenté de me supplier pour les conseiller quelle région d’Irlande, par quel chemin… Comme si l’Irlande n’avait pas bougé en cinq ans, leur ai-je répondu ! J’espérai bien que cela suffirait pour qu’ils me laissent tranquille, mais c’était sans compter sur le comportement de cochon de Mère qui a définitivement hérité bien des choses de son père.
Oh people of heart, I pray pay attention
Listen to what I'm about to relate
Concerning a couple I overheard talking
As I was returning late home from a wake
As I rode along sure I saw an old woman
Who's sat in a gap, she was milking her cows
She was jigging that tune called:
"Make haste to the wedding"
Or some other ditty I can't tell you now
Ah, the next came along, it was a bold tinker
Who happened by change to be passing that way
The day being fine they sat down togethеr
What news of that mam, the old woman did say
Therе's no news at all man, replied the bold tinker
But the people all wish that he never had bin
He's a dammed of a rogue of a Daniel O'Connell
And he's now making babies in Dublin by steam
Mais aujourd’hui, Mère a trouvé le moyen de me faire fléchir. Je l’ai vue tout à l’heure, même en cuisinant, contempler ma vieille carte griffonnée. Et alors que j’allais en profiter pour gentiment la railler pour son obsession à trouver le meilleur endroit pour son idiot de fils, elle murmura : « Tu sais, la maison de Grand-Père… Elle doit encore être debout. »
J’ai failli m’étrangler en l’entendant prononcer ces mots. Elle qui avait fermement refusé, cinq ans auparavant, que je quitte de nouveau la maison, même en les prenant avec moi ! Elle qui avait assuré que sa vie désormais était en ville et que plus rien ne l’attendait ailleurs, elle qui affirmait avec toute la mauvaise foi possible que sa vie de jeune fille ne lui manquait pas, et qui simulait une vieillesse grave en s’inventant des varices aux jambes pour ne pas marcher ! C’est elle qui a fait en sorte que je reste cocher, envers et contre tout… Et maintenant elle m’avouait que nous avions une maison familiale, quelque part en campagne irlandaise ?
J’aurais pu être en colère, honnêtement. Je sens que je le suis depuis longtemps, maintenant. Mais en la voyant avouer un tel secret d’une voix blanche, je me suis simplement assis sur le tabouret à côté d’elle. La carte trempait dans les miettes de la table de la cuisine, et elle l’epousseta vaguement avant de me montrer une région au nord, presque à l’Ulster.
« Mère n’aurait jamais accepté de quitter sa maison. Mais quand elle est partie, et bien… Grand-père n’était plus assez en forme pour la tenir en bon état, et j’étais sa fille unique. Il nous a rejoint à Dublin les mains dans les poches, à contre-cœur, et jamais il n’aurait pu accepter revendre son ancienne vie. Je ne sais pas dans quel état elle doit être mais… Elle doit encore exister. Cette vieille maison. »
Elle murmurait tous ces mots comme pour elle-même. J’avais même grand peine à les comprendre. Mais doucement, je me suis entendu lui dire : « Et si on allait vérifier par nous-même ? »
La voilà maintenant avec Marty à s’agiter dans tous les sens, ne pas savoir quel vêtement prendre, quel chapeau, quel instrument, quel livre… Pour ma part, je sais très bien que ma réserve sera mon vieux chien, mon sac de voyage, mon whistle… Ainsi que mes chaussures et mon carnet, bien sûr. Je pourrais les aider mais je pense que les voir paniquer à l’idée d’un tel voyage de quelques semaines est ma vengeance. Une vengeance douce. Après tout, j’étais dans le même état qu’eux, il y a sept ans.
J’ai été bougon ces deux dernières semaines. Mais je ne saurai dire encore ce que je regrette. De devoir partir à nouveau sur les routes jouer au vagabond… Ou bien d’avoir attendu si longtemps avant de pouvoir le refaire. Mère, ta maison a intérêt à valoir le coup.