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Samedi 26 Mars 1825 – I’ll Tell Me Ma

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article 991
Par Pouiny

Cela fait maintenant quelques jours que nous sommes sur les routes. J’ai été nommé chef de l’expédition de part mon expérience, mais jamais aucun dirigeant n’a connu de peuple aussi récalcitrant ! Marty n’a toujours pas décroché le regard de ses chaussures, comme s’il maudissait chaque pas qu’il faisait. Il déteste l’eau, il déteste l’herbe, il déteste les insectes, et il détesterait probablement le ciel gris si Notre Père n’y était pas. C’est bien un garçon de la ville ! Même Mère semble vivre le voyage mieux que lui.

Comme Richard, elle a perdu dix ans depuis le départ ! La nostalgie me prend quand je le vois dévaler les plaines et courser les moutons comme aux premiers jours. Et Mère… Elle s’est plainte pour la première nuit en sac de couchage bien sûr. Mais les cheveux détachés, la face au vent, le jupon défait… Elle est belle, à n’en point douter. C’est donc ça, sa véritable nature, gâchée par la ville et le mariage. Je pense que je la préfère ainsi.

Elle passe son temps à me montrer le moindre relief et le moindre arbre un peu plus tordu que les autres en me demandant d’y passer. Heureusement que j’ai la carte et que l’on doit se trainer un rebelle avec nous ! Mon tour de l’Irlande n’aurait pas duré deux ans mais douze ! Même la mauvaise tête de Marty ne suffit pas à doucher son enthousiasme. Et puis, elle chante… Toute sa vie y passe. Même les chants les plus enfantins.

I'll tell me ma, when I get home

The boys won't leave the girls alone

Pulled me hair, and stole my comb

But that's alright, till I go home.

She is handsome, she is pretty

She is the belle of Belfast city

She is a-courting one, two, three

Pray, can you tell me who is she?

Et il faut voir ses yeux briller quand elle entonne ce refrain. Même Richard devant un os à moelle ne semble pas aussi excité. Pour ma part, je ne peux pas m’empêcher de sourire en la regardant déclamer ainsi en arrachant la moindre petite fleur comme si elles étaient des trésors. Mais il faut croire que cela n’émeut pas tout le monde, car aujourd’hui la mauvaise tête de Marty n’a pu s’empêcher de jurer, alors que nous évoluions dans les landes : « Mère, tu peux cesser de t’humilier de cette manière avec de telles inepties ? C’est absurde et ridicule ! Tu devrais avoir honte de te comporter de cette manière devant tes propres enfants. »

J’avoue, j’ai eu peur au départ que cela l’atteigne. Puis, en la voyant se tourner avec un regard mauvais vers Marty, j’eus plutôt peur pour la vie de mon frère. Mais non content de comprendre les signaux féminins, il rajouta : « De plus, tu ne connais pas les paroles. La belle de Belfast ? Jamais entendu parler. On parle de la belle de Dublin, dans cette chanson. »

Je me suis empressé qu’étant donné que la maison d’enfance de Mère était plus proche de Belfast, la capitale de l’Ulster, que de Dublin, il était plutôt logique que la chanson se soit modifié là-bas. Mais alors que Marty allait répliquer véhémence, elle intervint, subitement radoucie : « Ce n’est pas qu’une chanson, les garçons. C’est un jeu. Vous ne le connaissez pas ? »

Sans crier gare, elle nous prit les mains et forma un cercle. Marty tenta de se dégager, mais ma tête dut le décourager. Richard, sentant le jeu, est venu s’installer à l’interieur du cercle quand elle nous fit tourner en rythme.

I'll tell me ma, when I get home

The boys won't leave the girls alone

Pulled me hair, and stole my comb

But that's alright, till I go home.

She is handsome, she is pretty

She is the belle of Belfast city

She is a-courting one, two, three

Pray, can you tell me who is she?

Et alors que nous allions continuer à chanter, Mère cria mes initiales et me poussa hors du cercle ! surpris, Richard recula et de fait… pris ma place. La chanson reprit alors, avec un chien dubitatif à ma place et un Marty grognon qui se laissait faire moins par gentillesse que par obligation. Et quand le refrain revint, et bien, elle dit les initiales de quelqu’un d’autre et la musique tourna ainsi jusqu’à ce que mon frère n’en puisse plus. « C’est censé être un jeu, ou une danse ? Dans les deux cas, c’est très mauvais ! »

Pour toute réponse, Mère éclata de rire. Avec les yeux brillants, elle murmura comme pour elle-même : « c’est sans doute bête, mais tous les enfants apprécient devenir, pour l’espace d’une minute, la belle de Belfast. La belle de la grande ville, qui est si belle et si aimable qu’elle est dérangée par son succès. C’est un sort qui me faisait envie, quand j’étais petite fille. Et j’ai été si souvent choisie pour être la belle de Belfast… »

Elle resta un moment silencieux, avant de reprendre un rythme de marche soutenu. Elle ne souhaitait peut-être pas que nous la voyons pleurer. Dieu, que les femmes sont complexes, et les mères davantage !

Malgré toutes ces aventures, j’arrive à mener ma famille à bon port pour le moment. Nous passons par les plaines de meath, puis atteindrons le comté de Leitrim, qui est celui qui m’attendait si… si… A partir de là, je serai en terrain inconnu. La pression monte sur mes épaules, néanmoins je ne saurai dire si je le crains, ou si j’ai hâte de le découvrir, tout comme j’apprécie découvrir tous ces pans de vie de ma mère que j’ignorais jusque-là.

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