side_navigation keyboard_arrow_up

Samedi 12 Mars 1825 - The Right of Man

visibility 0
article 932
Par Pouiny

Mon Dieu ! 100 plumes et toute l’encre de l’Autre Monde ne suffirait pas pour retirer toute la poussière accumulée sur ce carnet. Il faut dire qu’à part arpenter les rues de Dublin en long et en large, je n’ai guère voyagé… Et cela aurait pu rester ainsi, à vrai dire. Cela aurait pu rester ainsi… Si mon idiot de petit frère ne s’en était pas mêlé.

Je ne sais pas si je reprendrai mon voyage. Quelque chose commençait à se construire dans ma vie depuis le départ de Père. Je m’occupe des chevaux, je fais la discussion, je raconte des histoires aux voyageurs, je leur pose des questions et je gagne deux punt la semaine en salaire et pourboire. Le vendredi soir, j’emprunte un cheval du travail pour aller rejoindre Marty sur le port, et je le suis dans les meilleures adresses de Dublin. On boit, on chante, on crie, on joue. Mais peut-être étais-je le seul à qui cela convenait ?

Ce soir, mon frère n’est pas à la maison. Ce soir, le samedi 12 Mars 1825 a 19h25, mon frère s’est fait arrêter par la police anglaise pour « participation à une association illégale ». Depuis quand il s’intéresse à la politique, cet imbécile ?

Et pourtant, la soirée commençait comme d’habitude. Il m’avait emmené dans un pub caché dans une ruelle, m’assurant que c’était le plus beau bijou caché de la ville. Et moi, naïvement, je l’ai cru. J’ai commandé de la bière avec le pourboire de la journée, et le temps que je tourne les yeux, Marty parlait déjà avec quelques collègues à lui semblait-il. Ne voulant pas le déranger, je suis resté en retrait pour écouter ceux qui braillaient au loin avec vaguement un whistle et un fiddle, me demandant quand j’allais me motiver à me joindre à eux. Quand tout d’un coup, le silence. Complet. Total. Des peelers avaient fait irruption dans le pub, arme à la main.

Tout le monde s’est figé comme dans un seul homme. L’ambiance qui régna me paru si glaciale que ce fut comme si quelqu’un avait éteint la lumière. Les Anglais nous dévisageaient encore pire que si nous étions des bêtes de ferme, avec mépris et dégoût. De leur regard noir, ils balayaient la salle du regard avec, quand même, un peu de fierté d’avoir un trouvé un repère à rat. Après quelques secondes, l’un d’eux cria :

« Que ceux qui font partis de la Catholic Association se dénoncent maintenant, ou bien nous tirerons dans le tas ! »

Les hommes qui entouraient Marty se regardèrent. Avec stupéfaction, j’ai commencé à comprendre quand ils firent tous un pas vers les peelers. Un sourire carnassier se dessina sur le visage grossier de celui qui venait de menacer.

« Bien ! Au nom de la loi, je vous arrête pour participation à une activité illégale menaçant la couronne et trouble à l’ordre public ! N’opposez aucune résistance ou ce seront vos camarades qui en paieront le prix. »

Marty me jeta un regard, un seul. Il n’était même pas suppliant. Il avait peur, mais il était fier. Il ne tenta même pas de tirer sur les menottes qu’on lui enfila. Puis il sortit, lui et ses comparses, sans un regard en arrière. Ils rentrèrent dans un Black Maria et… l’un des peelers se sentit pousser des ailes. Il tira un coup tonitruant, atteignant en pleine tête le portrait accroché au comptoir. Avec un rire gras, il cria à l’assemblée :

« Daniel O’Connell suivra, vous verrez ! »

Et en riant toujours, il nous laissa dans notre sidération. Le Portrait désormais sans tête était celui de Theobald Wolfe Tones. L’initiateur de la rébellion de 1798, celui qui a voulu nous donner les droits de l’homme, et qui est mort en se tranchant la gorge dans sa cellule après l’échec de sa révolution manquée.

C’est bien la preuve que les sasannachs ne comprennent rien. O’Connell est un homme bien, il ne se perdrait pas dans de telles explosions de rage contre une couronne indestructible. Depuis deux ans, son association réunissait tous les catholiques d’Irlande et aidait les plus démunis. Aucune action de front, aucune vie perdue pour des idées. Mais une puissance si grande qu’il y a quelques jours, le gouvernant a rendu cette association illégale. Il fallait vraiment être idiot pour tenter de se réunir sans attendre la réponse d’O’Connell a cette prohibition…

Mère pleure depuis qu’elle a appris la nouvelle. Elle écrit des lettres dans tous les sens pour demander de l’aide : O’Connell, Sheil, Wyse… tout le beau monde de Dublin y passe. Pour ma part, je ne peux m’empêcher de lui en vouloir. Pourquoi ne m’a-t-il rien dit ? Pourquoi diable a-t-il fallu qu’il agisse seul ? Se rend-il au moins compte des risques et des bouleversements qu’il va causer dans ma vie et celle de Mère ? Qui voudra encore embaucher des catholiques dont un membre de la famille a fait de la prison ?

Mère me dit que ça ira. Qu’O’Connell ne laissera pas un de ses membres croupir de façon injuste. Elle répète qu’il trouvera des avocats, qu’il sera libéré, que ce n’est qu’une question de temps. Mais ce n’est pas ce qui m’importe. Non, la véritable question est : qu’est-ce que l’on deviendra si nos employeurs apprennent cette histoire ?

Commentaires

forum Fond et forme doux
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.