Ojas n’aurait pas pu retenir le sourire qui étirait ses lèvres s’il l’avait voulu. La fierté lui gonfla le cœur à lui en faire mal. La jeune femme reprit :
— Et tu as raison. Je t’ai fait venir parce que j’ai besoin de ton aide.
— Tout ce que vous voulez !
Son empressement amusa à la Volindra.
— Ne dis jamais ça à quiconque d’autre, ils te prendraient au mot. Tu es commerçant, toi aussi, tu devrais savoir qu’on lit toujours un contrat avant de le signer.
— Dame, je suis plus artisan que marchand.
— Et plus artiste qu’artisan, je suis prête à le parier. Amoureux des arts et de la beauté, loin des livres de compte… Comment es-tu devenu représentant de quartier ? C’est généralement un rôle d’ambitieux.
— Mes voisins m’ont recommandé et, pour être honnête… Eh bien, je n’ai pas osé leur dire non, avoua Ojas avec un petit rire gêné.
C’était là faiblesse de caractère, et il aurait sans doute dû lui cacher ce défaut. Mais comment pourrait-il lui dissimuler quoi que ce soit, elle qui l’écoutait avec tant d’attention ? D’ailleurs, elle ne se moqua pas de lui.
— Je m’imaginais un scénario de ce genre, et elle secoua la tête avec une moue faussement exaspérée. Ah là là, Ojas ! Ne crains-tu pas d’être manipulé par les gens qui t’entourent ?
— Parfois, peut-être, et il se sentait léger et joyeux en lui parlant avec tant de franchise. Mais ce n’est pas le cas ici : mes amis voulaient mon soutien, alors je le leur ai donné. Si je peux être utile, pourquoi m’en priver ? Et puis, les dieux aiment ceux qui se dévouent aux autres.
— Et tu veux plaire aux dieux.
Il se tut, surpris. Quelle étrange remarque ! Qui à Galatéa ne voulait pas la faveur et la bénédiction des dieux ? L’espace d’un instant, il crut que la Volindra allait ajouter quelque chose. Elle avait l’air de vouloir élaborer sa réponse. Ses lèvres prirent un pli amer. Mais non, il avait dû mal voir : elle souriait à nouveau.
— Dans ce cas, je peux être franche avec toi. Est-ce que tu sais ce que j’ai proposé au Conseil pourpre, il y a quelques mois ?
Aussitôt, le charpentier se raidit. Tout le monde savait ce qu’elle avait osé suggérer. Partir à la recherche des dieux de l’île. Lentement, Ojas se réajusta dans son siège. Il pressentait ce qu’elle allait lui dire, tout en ne pouvant y croire. Il hocha la tête.
— Tu sais aussi que je n’ai pas obtenu gain de cause.
— Oui, et j’en suis bien désolé, dame…
— Chidera, le corrigea-t-elle en haussant les sourcils, faussement sévère.
— Oui… Je sais qu’ils ont rejeté votre idée, Chidera.
Son nom sonnait bizarrement dans sa bouche, comme s’il n’y avait pas sa place. La jeune femme, en revanche, parut satisfaite et elle reprit :
— Néanmoins, je ne compte pas abandonner. Je ne peux pas m’arrêter là, pas avec la menace de l’Empire à nos portes. Jusque-là, tous nos efforts pour trouver où ils sont partis se sont révélés en vain. Nous n’avons pas de piste. Tout du moins, nous n’en avions pas jusqu’à très récemment.
Elle prit un carnet parmi les dossiers et les livres empilés devant elle, se leva, fit le tour de son bureau et le lui tendit. Il le prit : petit, mais le cuir était de bonne qualité. Le lacet qui le maintenait fermé laissait tomber des petits morceaux de matériau pelé : il avait dû être beaucoup utilisé.
— Ceci, dit Chidera, est le journal de bord du grand prêtre Iasonas.
Ojas manqua de le laisser tomber. Il le rattrapa de justesse. Ses yeux écarquillés de stupeur dévisagèrent la jeune femme qui continuait :
— Il est écrit en code, mais nous avons de bonnes raisons de penser qu’il contient des indices sur la disparition des dieux, sur la raison de leur départ… Peut-être même contient-il des éléments qui nous permettraient de les localiser.
Elle s’arrêta, le temps de respirer. Ojas aurait aimé pouvoir faire de même. Il n’en croyait pas ses oreilles : Chidera allait retrouver les dieux ? Sa gorge était sèche, ses mains tremblaient autour du journal. Oui, si c’était elle – elle qui était capable de tout, qui n’avait peur de rien, ni du feu ni de la foule – alors peut-être… Peut-être ! Soudain, une idée lui traversa l’esprit et il s’exclama :
— Mais, l’Empire… !
— Exact, dit aussitôt Chidera. La délégation arrive au pire des moments. Cependant, nous ne pouvons pas prendre le risque de nous retrouver désarmés face à l’Empire s’il changeait d’avis et décidait de ne pas renouveler le traité de paix. Ojas, tu n’as pas d’éducation militaire, mais tu sais bien que nous n’avons pas d’armée. Quelques milices au service des grandes familles, beaucoup de mercenaires que nous payons à prix d’or, mais rien qui nous permettra de tenir face aux soldats impériaux. Notre salut est dans le retour des dieux. Or nous ne pouvons pas attendre qu’ils reviennent d’eux-mêmes. Il en va de la sécurité de Galatéa.
Les paroles de Chidera le firent frissonner. Il opina en silence, les rouages de son esprit tournant à pleine allure pour comprendre et accepter tout ce qu’elle lui avait révélé. Ne restait plus qu’une question à poser, même s’il en devinait la réponse.
— Pourquoi me montrer tout ça ? souffla-t-il.
— Parce que j’ai besoin de quelqu’un en qui j’ai confiance pour travailler avec moi. La délégation ne peut pas savoir ce que je prépare. Tu seras mes mains et mes jambes, Ojas, et ensemble, si nous joignons nos forces, nous aurons une chance de sauver notre cité.
Il aurait voulu lui expliquer qu’il était la dernière personne à pouvoir accomplir une tâche aussi importante. Qu’il n’était qu’un artisan, même pas le meilleur, à peine bon, et que quelqu’un comme lui n’avait rien à offrir à une personne comme elle. Cependant Chidera avait planté son regard dans le sien, et le feu qui s’y trouvait lui nouait la gorge. Elle le regardait ; il avait pourtant l’impression qu’elle voyait bien au-delà de lui. Ojas ne pouvait pas lutter contre un feu pareil. Le silence s’étira. Chidera le rompit :
— Tu as peur ? Je ne t’estimerai pas moins si c’est le cas.
— Non, murmura-t-il. Le pire est déjà arrivé. Chidera… Je ne sais pas si je suis celui qu’il vous faut. Je ne suis pas à la hauteur.
— Pas à la hauteur ? répéta-t-elle en se penchant vers lui. Tu te trompes. Tu es courageux, Ojas, plus que tu ne le penses. L’homme qui est venu à mon secours est quelqu’un de fort. Quelqu’un de bien. Si tu savais à quel point les hommes honnêtes sont rares, tu ne serais pas si sévère avec toi-même. Surtout, et elle posa sa main sur son épaule, tu es celui que je choisis. Si tu n’as pas confiance en toi, aie confiance en moi.
« Ce n’est pas la question ! » voulait-il s’écrier. Il voulait lui expliquer que ses actions lors de l’incendie ne disaient rien de son caractère, qu’il avait eu peur cette nuit-là, et que s’il ne l’avait pas vue pétrifiée dans ce bâtiment englouti dans les flammes, il aurait fui vers la mer comme les autres. Il aurait voulu lui dire qu’il voyait encore le dôme de pierre s’effondrer sur la colline dans ses rêves, qu’il entendait le chœur de lamentations de Galatéa s’élever de toutes parts même un an après, et que la lumière du jour ne suffisait pas à repousser ses cauchemars.
« Elle a besoin de moi, » pensa-t-il malgré tout. Il se revit l’attraper et la tirer hors de la grange, courir à l’extérieur. Il se rappela le craquement de fin du monde dans leur dos, alors qu’ils toussaient de la bave noire, et revit la bâtisse de bois s’effondrer sur elle-même. L’horreur sur son visage alors qu’elle comprenait qu’elle avait frôlé la mort. La jeune femme en face de lui, dans le bureau silencieux, n’affichait qu’un masque de détermination. Brusquement, il se demanda si ces beaux sentiments ne cachaient pas un peu de ce vieux désespoir.
« Maen, maître des hommes, père de justice. Faites que ce soit la bonne décision. »
— Très bien, dit-il. D’accord. Je vous aiderai.
Le soulagement de Chidera à ces mots était presque palpable.
— Merci, Ojas. Vraiment.
Il lui sourit, et bien qu’il fût presque certain qu’il grimaçait plus qu’autre chose, il se sentait malgré tout plus léger. Chidera, elle, passait déjà à la suite. Le temps de se frotter les yeux du revers de la main pour en chasser la fatigue, et elle retournait à son bureau pour y récupérer quelque chose. C’était une chevalière, à la tête carrée, arborant le cercle mi- onyx, mi- or des Volindra. Il le retourna : en dessous avait été gravée un oiseau.
— C’est mon insigne particulière, expliqua Chidera en croisant les bras. Elle est unique, et te servira de passe-droit. Si jamais on te pose la question dans tes déplacements, tu n’auras qu’à dire que je t’ai dépêché pour examiner les réparations nécessaires.
— Nécessaires à quoi ? demanda Ojas.
— N’importe, dit-elle en haussant les épaules. Il y a toujours des problèmes d’infrastructure, surtout depuis l’incendie. Personne ne te questionnera si tu dis que le Conseil pourpre souhaite avoir une liste précise des dommages des lieux où tu passeras. Ça t’ouvrira même des portes… Et puis, ça te permettra de circuler relativement discrètement. Garde-la avec toi en toutes circonstances. En particulier dans notre première étape.
— Qui est ?
— Le temple. Il y a des gardes devant, des hommes des Serza et des Qatiss, quelques-uns à nous également, mais personne n’y est entré depuis des mois. Peu importe que nous ayons déjà fouillé, dit-elle en empêchant Ojas de protester. Je veux que tu vérifies le moindre recoin à la recherche d’un détail. Je suis certaine qu’on a manqué quelque chose là-bas…
Sa voix s’effaça aux oreilles du charpentier. Incapable d’articuler une réponse cohérente, Ojas se contenta de hocher la tête. La bague pesait lourdement dans sa paume. Un si petit objet, porteur de tant de pouvoir… L’idée le dépassait complètement. La mission qui venait avec plus encore. Lui, Ojas, allait pénétrer dans la demeure des dieux. « Sauf qu’ils n’y sont plus, » se rappela-t-il. « Plus personne n’y est : ni les gardes, ni les serviteurs, ni le grand prêtre. Personne. Je vais être seul là-bas. » Un frisson le parcourut. Chidera se fiait suffisamment à lui pour lui demander un tel service. Il devait réussir. L’échec n’était pas une option.
Il fallut que Chidera lui tapote l’épaule pour qu’il reprenne ses esprits. Il balbutia :
— Quoi, comment ?
— Je disais que si tu as besoin de quelque chose, n’hésite pas, répéta-t-elle. Que ce soit des fonds, une lettre de recommandation, n’importe. À partir de maintenant, tu es mon allié. Demande-moi ce que tu veux, conclut-elle avec un grand sourire.
Ojas s’apprêtait à répondre qu’il n’avait besoin de rien quand une pensée l’arrêta. Il s’éclaircit la gorge :
— Eh bien, à vrai dire… Chidera lui fit un signe d’encouragement, et il poursuivit : J’ai recueilli quelqu’un, il y a quelques jours.
— C’est généreux de ta part.
— Je ne sais pas… C’est juste que, il n’est pas de Galatéa. À ces mots, la Volindra haussa les sourcils, mais garda le silence. On l’a trouvé sur la plage et Jan – c’est un ami à moi, un pêcheur – me l’a amené, comme je suis le représentant des Cordes. Il était évanoui mais maintenant, il s’est réveillé. Le problème, c’est qu’il ne se souvient de rien, même pas de son nom. Nous avons cherché un peu, mais sans succès…
— Et tu aimerais que je me renseigne sur une potentielle disparition, compléta Chidera.
— Retrouver sa famille, si possible. Il n’est pas blessé, mais être seul, sans se rappeler qui il est… Ojas fronça les sourcils en repensant à l’expression étrange de Mirage quand ils s’étaient retrouvés sur la plage, à ses yeux fouillant la mer. Je crois qu’il doit en souffrir beaucoup.
Chidera posa un doigt sur ses lèvres, bras croisés, et parut réfléchir un instant. Alors qu’Ojas commençait à regretter son audace, Chidera s’exclama :
— Très bien. Faisons comme ça. Je me renseignerai sur ton invité et te ferai savoir dès que je trouverai quelque chose. Tu dis qu’il vit chez toi ?
— Oui, c’est ça, dit Ojas soulagé. Des amis sont avec lui en ce moment. Mais il était très agité, hier…
Le jeune homme se tourna vers la grande fenêtre du bureau. On y voyait l’océan.
— J’espère qu’il va bien.