Ojas, figé devant les hautes grilles de la villa Volindra, hésitait. Une partie de lui voulait partir à la recherche du messager qui l’avait amené jusqu’ici ; l’autre lui intimait fermement de suivre les ordres et attendre qu’on vienne le trouver. Tiraillé, il se balançait d’un pied sur l’autre
Tout était encore sombre : le jour tardait. Frissonnant dans le froid de cette fin de nuit, Ojas croisa les bras sur sa poitrine, mais les laissa retomber aussitôt. Il ne voulait pas risquer de froisser sa meilleure chemise. Il eut une pensée pour sa cape, sagement pliée dans un placard. Dans l’urgence, il l’avait laissée derrière.
L’aube était encore loin quand on était venu toquer à sa porte. Les trois coups avaient percé le sommeil d’Ojas et l’avait fait bondir sur ses pieds. Les dix pas qu’il lui avait fallu pour aller de son atelier à la porte avaient été autant de dagues plongées dans sa poitrine : les pires scénarios lui avaient traversé l’esprit, chacun portant la même certitude du malheur. L’Empire avait découvert la supercherie et les attaquait, les dieux les abandonnaient à nouveau, l’incendie renaissait de ses cendres comme si l’année passée n’avait jamais eu lieu. La porte s’était ouverte et il n’avait trouvé qu’un homme encapuchonné. D’entre les pans de son manteau étaient apparues les rayures noir et or de ses maîtres.
— Dame Chidera requiert votre présence. Maintenant.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Ojas s’était habillé à la va-vite, ayant toutefois la présence d’esprit d’attraper ses vêtements les plus neufs. En passant devant sa chambre, il avait voulu prévenir Mirage qu’il s’en allait. Le souffle tranquille qui s’élevait de son lit l’en avait empêché. Alors il était sorti de chez lui, passant devant le serviteur impassible, et était allé réveiller Jan pour lui confier sa maison et son invité. Il avait laissé le pêcheur aux yeux bouffis de sommeil devant sa porte.
La tranquillité que lui avait apporté la présence de Jan chez lui n’avait toutefois pas duré. Le fait que les rues soient silencieuses ne le rassurait pas non plus. Au contraire : Galatéa muette alors que les Volindra agissaient dans l’ombre ne pouvait être que mauvais signe. Il avait demandé au serviteur ce que lui voulait sa dame. Celui-ci lui avait simplement répondu qu’il ne savait rien, hormis que Chidera avait exigé qu’on envoie le chercher à la première heure. À partir de ce moment, le charpentier n'avait eu de cesse d’envisager toutes les hypothèses, en particulier les pires.
Seul un malheur pouvait justifier tant de secret. Ojas n’était pas au courant des faits et gestes de la délégation, mais il savait que le banquet de bienvenue s’était tenu la veille. Quelque chose avait dû arriver. Son cœur avait raté un battement : peut-être Chidera avait-elle été blessée ? On disait que l’usage des poisons était chose commune à la cour impériale. L’idée lui avait coupé le souffle. Plusieurs minutes passèrent avant qu’il ne retrouve son sang-froid : si jamais une telle chose s’était produite, elle aurait fait mander un médecin, et non pas un obscur représentant de quartier. Néanmoins, l’image de la jeune femme alitée lui laissa un arrière-goût amer qui ne le quitta plus de tout le trajet.
Il y avait aussi la possibilité que les Volindra aient appris l’arrivée de Mirage. En vérité, il s’étonnait encore que personne ne soit venu le questionner là-dessus. Les pêcheurs avaient gardé le secret, accoutumé comme les autres à se taire. Il ne leur en était pas moins reconnaissant. Maen les récompenserait sûrement pour leur fidélité. Cela étant, les hommes des grandes familles étaient partout. Peut-être l’un d’entre eux les avait vu revenir de la plage… Mais cela ne justifiait pas pareille démarche. Ainsi, le mystère restait entier.
Passant des Cordes au Tir, de la Voie Blanche aux sinueux canaux d’Émeraude, le messager et Ojas avaient fini par atteindre les hauteurs des quartiers bourgeois. Le charpentier n’avait pas pu admirer longtemps la propreté des rues et les boutiques aux toits si bien soignés ; un chemin détourné les avait éloignés des passages marchands. Ils étaient passés par des terres en friche et des champs pleins de blé. La route pavée avait été marquée du symbole de Galatéa, auquel avait été accolé celui des Volindra. Il avait fallu une demi-heure encore pour traverser l’épaisse forêt de pins qui s’était élevée de part et d’autre de la route. Enfin le chemin s’était arrêté. Là, dans le matin qui s’éveillait peu à peu, Ojas avait pu voir pour la première fois la villa Volindra.
Ses contours se détachaient progressivement dans la demi-clarté, s’arrachaient à la pénombre. Des braises somnolaient dans les vasques sacrificielles postées aux colonnes qui rythmaient l’entrée : trente auréoles rougeâtres battaient la pierre blanche. Une dizaine de fenêtres perçaient sa façade, glissées sous un toit parfaitement plat. Deux tourelles carrées s’élevaient à droite et à gauche, comme deux cornes de taureau. Il s’était approché des hautes grilles de fer forgé pour mieux voir : l’entrée était si loin ! Des jardins accueillaient d’abord les visiteurs. Un bassin avait été creusé en leur centre. Ojas apercevait le dos scintillant des carpes rouges et blanches briser la surface des eaux transparentes. Les murs qui entouraient la demeure s’étendaient à perte de vue. Ojas avait entendu dire, une fois, que les terres des Volindra s’étendaient sur plus de quatre-vingt hectares : à l’époque, il ne l’avait pas cru.
Cette maison de géants, aux racines emmêlées à celles de Galatéa même, le laissait bouche bée. Sa main était venue serrer l’une des barres du grillage, comme pour s’assurer que ce qu’il voyait était bien réel. Mais même le métal froid contre sa paume ne parvenait pas à le convaincre : il l’entraînait juste plus profondément dans ce qui ne pouvait être qu’un rêve.
Il devait bien le croire pourtant, car derrière les murs de pierre et de marbre de ce gigantesque palais, quelque part dans le dédale de couloirs, de salons et de chambres, se trouvait Chidera Volindra. Elle était bien réelle, elle. Quoi qu’il en avait douté par le passé : il la revoyait, debout dans les flammes, ses cheveux glissant de son capuchon noir et frappant l’air comme des fouets alors qu’elle cherchait une sortie hors de cette grange qui s’effondrait sur elle-même. Et cette autre fois encore, il y a quelques mois à peine, toute vêtue de bleue, dressée au centre de l’assemblée du Conseil pourpre et expliquant à ses pairs l’absolu besoin de partir à la recherche des dieux… Toujours droite, toujours fière dans l’adversité. « Pour quoi quelqu’un comme elle pourrait avoir besoin de quelqu’un comme moi ? » se demanda-t-il, les yeux dévorant toujours l’immense villa.
— Monsieur ?
Le serviteur avait surgi des ombres. Il lui fit signe de le suivre.
— Par ici.
— Ah, très bien. Merci, balbutia Ojas.
Ils quittèrent l’entrée principale et entreprirent de longer le mur. Apparut alors une porte en bois, discrètement rattachée à la muraille par des bandes de fer noir. Ils passèrent par cette entrée des domestiques. Un chemin de terre les guida jusqu’à une autre porte dans le bâtiment principal. Ojas suivit le serviteur avec un temps de retard, fasciné par les vignes lourdes de grappes et les buissons de roses.
Béat il avait été devant l’extérieur de la demeure, béat il resta face à l’intérieur. Partout les murs arboraient des couleurs, des motifs, des fresques: chasseurs, nymphes, oiseaux et fleurs apparaissaient le long des couloirs. Ojas levait le nez pour suivre l’envol des hirondelles de peinture, se tordait le cou pour étudier les oliviers qui poussaient dans le marbre et les sirènes discrètement gravées dans les poutres du plafond, tant et si bien qu’il dut accélérer le pas plus d’une fois pour ne pas perdre tout à fait son guide. À plusieurs occasions, il dut se reprendre pour ne pas aller toucher les sculptures et vérifier de ses propres mains la qualité du bois utilisé. Dans son esprit toutefois, il choisissait ses instruments pour recréer ce qu’il voyait. Il estimait avec quelques calculs rapides le coût des matériaux, le temps que telle ou telle œuvre lui prendrait, lui, seul, dans son atelier, et son cœur se gonflait de joie et d’envie à l’idée de pareils projets. Il était si bien perdu dans sa contemplation qu’il fut surpris quand la voix du serviteur s’éleva :
— Dame Chidera, dit-il en se présentant devant deux grands battants de bois vernis. Votre visiteur est là.
Il y eut un temps, où Ojas crut entendre un bruissement de papiers et de livres qu’on referme. Puis une voix claire, féminine, répondit :
— Fais-le entrer.
Le serviteur poussa la porte et Ojas entra à sa suite.
Un tapis rouge, vert et doré tapissait la majorité de la large pièce. Il flottait une bonne odeur de bois et d’encens qui lui rappelait un peu son atelier. Au fond, placé devant deux murs couverts de livres, se trouvait un large bureau. Chidera Volindra y était assise. Sa plume crissa contre le papier une dernière fois avant qu’elle ne la repose dans l’encrier.
— Ojas, dit-elle en se tournant enfin vers lui. Bienvenue.
Vêtue d’une tunique blanche et d’un large pantalon assorti, elle ne portait que deux bracelets dorés aux poignets. Ojas se demanda confusément si la simplicité de sa tenue avait été préparée pour le mettre à l’aise. Elle se leva et lui dit avec un air amène :
— Viens, prend place. Ça fait longtemps que nous ne nous sommes pas vus.
— Dame, c’est un plaisir de vous revoir…
— Dame ? répéta-t-elle, et son sourire s’élargit. Serions-nous étrangers l’un à l’autre, pour que tu m’appelles ainsi ? Non, Ojas, pas de ça. Je ne l’accepterai pas. Viens, viens t’asseoir ! Ekir, lança-t-elle à l’adresse du messager, laisse-nous.
Le serviteur fit sa révérence et prit son congé. Les portes se refermèrent derrière lui sans un bruit.
Ojas serra les doigts sur l’anse de son sac et alla s’installer sur la chaise que lui présentait la jeune femme. Les pieds étaient d’acajou, le siège et le dossier recouverts d’une étoffe brillante et rose qu’Ojas ne connaissait pas mais qui lui donnait des sueurs froides rien qu’en s’asseyant dessus. Néanmoins il s’exécuta, incapable de refuser quoi que ce soit à l’expression enthousiaste de son interlocutrice. Elle lui paraissait pourtant quelque peu fatiguée : de faibles cernes creusaient le dessous de ses yeux. Rien d’étonnant, à en juger par les piles de documents amoncelés sur la table. De petites taches d’encre maculaient son pouce et son index gauches.
— Je suis content de vous voir, dit-il tout à trac.
Il l’avait déjà dit, se rappela-t-il, et se sentit idiot. Chidera acquiesça.
— Moi aussi. Et je te suis très reconnaissante d’avoir accepté mon invitation. J’ai conscience que la méthode employée était pour le moins inhabituelle.
— Non, ne vous en faites pas ! s’écria-t-il. Ce n’est rien.
Il hésita un instant, mais le visage de Chidera était si ouvert, son regard si franc qu’il osa ajouter :
— Je me suis dit que vous deviez vous trouver dans une situation difficile, pour faire appel à moi. Enfin ! Pas que vous ayez besoin de mon aide ! Vous avez largement les moyens de vous débrouiller seule. Bien que vous ayez tout à fait le droit de demander l’appui de qui bon vous semble ! Mais justement, vous êtes… Et je suis…
Ses mots s’emmêlaient, sa langue lui faisait défaut. Rougissant de honte face à son audace et sa maladresse, il finit par lâcher :
— Je suis à votre service.
La Volindra, qui avait écouté avec attention ce discours tout en nœuds, prit un air songeur. Elle scrutait le visage du charpentier comme pour y chercher la moindre trace de mensonge et paraissait bien étonnée de n’en trouver aucune. Ojas l’avait déjà vue ainsi. L’espace d’un instant, la Chidera de ses souvenirs, couverte de cendres, remplaça la Chidera immaculée qui lui faisait face.
— Oui, dit-elle, et l’illusion se dissipa. Je sais que je peux compter sur toi.