Tout était bruits.
Des voix, partout, qui se mêlaient les unes aux autres comme de la poussière dans de la mélasse. Elles coulaient du haut de la colline, le long de la Voie Blanche, s’infiltraient dans les petites allées et les rues marchandes. Elles refluaient avec des relents d’égout, laissant leurs bulles grisâtres éclater en se cognant. Cette cacophonie poisseuse dégoulinait de toutes part. Elle menaçait de l’engloutir tout entier.
Il courait, ses doigts cramponnés à son capuchon comme un noyé à une corde. La sueur coulait sur ses avant-bras glacés. Ses jambes battaient les pavés à toute vitesse, désordonnées et furieuses et pourtant son coeur battait de manière régulière, comme insensible à la panique qui pénétrait le reste de son corps.
Une main fermement agrippée sur le tissu cachant son visage, l’autre maintenant sa cape autour de lui, il zigzaguait tant bien que mal dans la foule.
— Attends petit ! Reviens ! hurla l’homme derrière lui.
« Jan. Son nom est Jan. »
Il barra le nom de son esprit d’un trait d’encre.
— Laissez-moi passer, oui ! Hé, gamin !
Son appel se faisait plus distant au fur et à mesure que la distance et les gens les séparaient. Son cri retentit une dernière fois :
— Bon sang de – Mirage !
Personne ne l’entendit dans le brouhaha du marché.
Le jeune homme fila entre les passants, fuyant leurs regards curieux. Il remonta les rues poussiéreuses des quartiers d’artisans jusqu’à atteindre la veine principale. Alors il plongea dans l’anonymat de la masse.
La nouvelle semaine commençait et l’entièreté de Galatéa se déversait entre les stands, paniers aux bras. Des enfants trottinaient, pendus aux bras de leurs mères, et se réfugiaient dans leurs jupons colorés. De gros bonhommes négociaient ardemment les prix avec de petites servantes aux regards fermes et aux mentons relevés, tandis que des chapardeurs en guenilles profitaient de cette distraction pour dérober quelques fruits. De lourds chariots tirés à dos d’hommes sillonnaient pesamment la rue, soulevant des nuages de poussière où toussaient les marchands. Leurs étals bariolés, installés à même le sol, étaient aspergés de sable. Au milieu de cette scène quotidienne avançait le jeune homme. Il se faufilait entre les badauds et les étals, passait inaperçu sous sa cape. Ses yeux sombres fixaient loin devant lui.
Le nom noyait tous les autres sons.
Mirage. Trois syllabes pleines de vagues, lourdes d’ancres cachées. Il l’avait oublié en se réveillant, ce nouveau nom qu’on lui avait offert. Jan le lui avait rappelé. Avec lui étaient revenus les souvenirs de la veille, la plage déserte et la mer noire, sans fin, sans indice sur ce qui lui était arrivé.
Mirage. Mi-rage. Mi-ra-ge.
« Rage, mi, pas à demi. Ma rage à moi. » Des mots sans queue ni tête se bousculaient dans sa tête. Ils pulsaient sous son crâne comme des veines. Le regret nourrissait sa colère. Il n’aurait pas dû accepter, il n’aurait pas dû demander. C’était folie de sa part, une impulsion née de la brise marine et de sa propre faiblesse. Était-ce le fait de sentir l’air froid dans son dos, de voir le ciel s’étendre à l’infini au-dessus de lui pour ce qui lui semblait être la première fois ? Ce n’était que quelques lettres, une poignée de sons. Il avait aimé ces consonances qui se mourraient dans un chuintement. Il se maudissait de ne pas avoir vu les chaînes qu’elles portaient.
Il se glissa dans une ruelle. Là, collé contre un mur, les joues rougies par l’effort, il attendit. Puis, voyant que personne ne le suivait, ses épaules retombèrent et il put prendre une profonde inspiration. L’air chaud lui brûlait les narines et le réchauffait de l’intérieur. Il sortait refroidi sur ses lèvres. Avec le souffle lui parvinrent les relents âcres de détritus et d’urine du passage où il s’était caché. Il plaqua une main sur sa bouche pour ne pas vomir. Et la bile qui lui brûlait la gorge, la plante de ses pieds en feu d’avoir trop couru ! Depuis combien de temps n’avait-il pas cavalé ainsi ? Il ferma les yeux sous le coup d’un nouveau haut-le-cœur.
Tout était de la faute d’Ojas.
Le visage du charpentier lui revint en mémoire, et avec lui la profonde envie d’arracher ce sourire hésitant de ses propres mains. Il était à blâmer, lui, lui et la stupidité de Mirage. Il aurait dû saisir l’opportunité la nuit dernière. Il y avait eu des bateaux arrimés ; un seul d’entre eux l’aurait emporté loin d’ici. Mais il y avait eu Ojas, Ojas qui ne s’était pas laissé convaincre – cette seule pensée suffit à réveiller toute sa rage – et qui lui avait chuchoté que tout irait bien, qu’il avait tout son temps, qu’il pourrait revenir. Surtout, il lui avait fait croire qu’il ne craignait rien. Ses ongles crissèrent contre la pierre chaude du mur. Le matin était venu et il s’était retrouvé seul. L’autre était parti, sans prévenir ! Et comme si cela ne suffisait pas, il lui avait donné un gardien. Mirage était tombé nez à nez avec l’inconnu qu’il lui avait laissé : un petit homme trapu qui sentait l’algue, l’alcool et la sueur. Jan, qu’il s’appelait, et Jan avait ri face à sa surprise. Il s’était moqué de lui. « Ne sors pas, petit, » qu’il lui avait dit, ce pêcheur aux mains grossières couvertes de cicatrices, « c’est dangereux dehors. »
Le jeune homme fit un effort pour apaiser sa respiration. Il fallait chasser la bile qui lui montait en bouche. Pourtant il ressassait les paroles de Jan comme pour mieux en goûter le poison. Où était le danger dont il parlait ? La ville entière était dehors. Ça bavardait, ça ricanait, ça négociait… Mirage posait sur les passants un regard plein de morne furie. Ces gens étaient de simples personnes, sans importance ni menace. Ils étaient tous habillés pareils, des robes et des chemises colorées, bizarrement brodées au col et aux manches, similaire à celle qu’il portait. Des animaux, des plantes, des motifs géométriques … Quant à la prétendue protection divine que les symboles lui apportaient, il ne préférait pas y penser. Sa main émergea pourtant de sous sa cape, révélant les fils bleus et violets qui couraient sur les manches blanches.
— La bénédiction de Maen, murmura-t-il par devers lui, avant de laisser retomber son bras et de souffler : Quel tas d’idioties.
La chemise de Mirage était propre, il pouvait se satisfaire de cela au moins. En revanche, le pantalon était de toile grossière, et trop court : il pouvait sentir le vent sur ses chevilles. Surtout, ses pieds étaient couverts d’une épaisse couche de poussière et d’autres boues qu’il préférait ne pas reconnaître. Même sa cape était rapiécée. En revanche, celle-ci sentait bon. Elle sentait le bois et la cire. Il y enfouit le nez un instant.
Le calme lui revint petit à petit.
Oui, sans doute qu’Ojas n’avait pas fait exprès de l’offenser. S’il lui avait envoyé cette pauvre excuse de garde-chiourme qu’était Jan, c’était sans doute parce qu’il s’inquiétait pour lui, par excès de bonté.
Bénis soient les cœurs généreux et les simples d’esprit. Personne n’était plus utile qu’eux.
Ojas lui avait montré le chemin jusqu’à la mer. Qu’importe qu’il ait voulu l’enfermer, que ce soit par désir de le protéger ou de le garder pour lui seul : il était dehors. Ses souhaits et ses motivations n’avaient plus aucune espèce d’importance.
Rasséréné, Mirage sortit de la ruelle. Il ignora les coups d’œil surpris que son capuchon rabaissé lui attirait, jusqu’à ce que plus personne ne lui prête attention. Hier, ils avaient pris à droite pour aller à la plage, puis tout droit, puis encore à droite… À moins que ce ne fut à gauche ? Il leva le nez vers l’horizon. En se mettant sur la pointe des pieds, il pouvait apercevoir le bout des mâts qui dodelinaient, juste au-dessus de la ligne des toits. Bientôt, il serait au port. Il ne lui restait plus qu’à trouver le chemin.
Pourtant, tandis qu’il descendait le long du fleuve, la voix d’Ojas lui revenait en mémoire. « Partir pour aller où ? » lui chuchotait-il de ce même ton inquiet qui lui donnait envie de le repousser d’un geste de la main. « Personne d’autre n’a été retrouvé sur la plage. » Mirage accéléra le pas, sans parvenir à fuir le souvenir du charpentier. Il soufflait avec une douceur insupportable : « Tu es encore trop faible. » Et Mirage, dont les jambes commençaient à trembler sous son poids et sa respiration s’alourdir par l’effort, se mordit la lèvre pour étouffer sa frustration. Il se focalisa sur la brûlure de ses poumons. Se concentrer sur cette unique sensation l’aida à avancer ; pour un temps seulement.
Il s’arrêta près d’un stand en bois. Juste à temps : le sol se mettait à tourner sous ses pieds. Il ferma les yeux, se força à déglutir. Le monde valsait derrière ses paupières ; il serra les poings pour se rattacher à lui-même. Ses ongles se plantèrent dans ses paumes pour y creuser un nouveau centre d’équilibre. Rien à faire : la nausée l’avait repris. Lentement, Mirage se plia en deux. Ses mains vinrent s’agripper à ses genoux. Le tissu rêche sous ses doigts accentua son envie de vomir. Il fronça les sourcils et se força à inspirer profondément. Mais au lieu de le soulager, l’exercice éclaircit ses autres sens. Les voix autour de lui devinrent plus claires. Elles étaient grasses, geignardes, aigües, irritantes, et Mirage se serait bouché les oreilles si elles n’avaient pas eu le mérite de chasser celle qui le pourchassait. Trois hommes notamment, à l’étal dont l’ombre le cachait, étaient plongés en pleine discussion. Il en saisissait des bribes :
— Des nouvelles de la délégation ?
— Pas grand-chose, à part le banquet des Serza. Paraît que ç’a été une sacrée fête.
— Combien ça leur a coûté, à ton avis ? lança l’un, songeur.
— Ah ! Je veux même pas savoir. Pas comme si on pouvait imaginer une somme pareille… Ç’a dû leur coûter un bras, et pt’êt même une jambe, tiens.
— Qu’est-ce qu’on s’en tape du banquet ! rétorqua leur compère. Vous avez pas entendu la nouvelle ?
— Tu parles du gars qu’on a retrouvé ce matin du côté de la Baie des Larmes ? Bah, comme d’habitude non, un ivrogne qui a dû se frotter à la mauvaise personne ?
— C’est de plus en plus mal famé, depuis quelques temps, confirma le commerçant en mordillant un cure-dent.
— Non, insista l’autre, c’était bizarre cette fois. Mon frère, vous savez qu’il s’est engagé dans la garde portuaire ?
— Ah, donc c’est mes taxes qui lui paient à boire ! C’est bon à savoir ça.
— Tais-toi un peu, c’est sérieux ! Il faisait partie de la patrouille qui est tombé sur le corps. Il m’a dit qu’il avait jamais rien vu de pareil. Et pourtant, il a travaillé dans le quartier des Rigoles.
Il baissa la voix, et Mirage se surprit à tendre l’oreille :
— Apparemment, le type était déchiqueté de partout. Il lui manquait des bouts de tous les côtés. Le visage, l’épaule, le ventre… Une vraie boucherie. Calem a manqué de gerber deux fois avant de finir son histoire.
— Quoi, mais c’était un chien ? demanda le deuxième homme.
— Jamais vu un chien faire autant de dégâts. J’vous l’dis, les amis : une mort suspecte alors que la délégation vient de débarquer ? Ça peut pas être une coïncidence !
Encore cet Empire dont lui avait parlé Ojas. Mirage se releva avec difficulté. Il se moquait de ces querelles et de ces morts. Mieux, une part de lui s’en réjouissait. Il aurait voulu l’île vidée de ses habitants, nettoyée de ces bruits et de ses odeurs. S’il avait pu, il aurait balayé la cité d’un revers de la main. Il s’imagina les bâtiments s’écraser sous sa force, tomber en poussière et débris dans l’océan. Il visualisa le marbre du temple couler dans les eaux du port. Il sourit. L’idée chassait sa nausée. Même en sachant l’entreprise impossible, il s’en sentait plus léger. Il sortit des ombres sans se faire voir et reprit sa route.
Il n’aurait plus à souffrir cette ville pour bien longtemps. Il lui suffisait de trouver le port.
Mais au bout de quelques minutes de marche, un reflet scintillant attira son regard. Au milieu des épices, des fruits et des légumes, des poulets s’agitant follement dans leurs cages et des tissus, un vieil homme enturbanné avait disposé sa marchandise sur un tapis aux couleurs fanées. Assis par terre, il scrutait les clients potentiels, cherchant à déceler ceux qui seraient intéressés ou suffisamment faibles pour céder à ses apostrophes. Parfois, une quinte de toux lui raclait les poumons mais, bien vite, il repartait à l’attaque pour appâter le chaland, sans grand succès. Oubliant un instant son but, Mirage s’agenouilla devant le tapis. Il y avait là des bracelets de coquillages, de petits peignes en os et en nacre, des chaînes où étaient accrochés de fins pendentifs en verre coloré… Il crut même voir de l’ambre véritable dans les bagues et une topaze incrustée dans la poignée d’un miroir de poche. Le jeune homme murmura :
— Ça fait longtemps que je n’ai pas vu de si belles choses.
— Je te le fais pas dire ! se rengorgea le marchand. Tiens, celui-là : une broche en forme de grappe de raisin. Regarde comme elle brille ! On dirait une vraie !
Mirage plissa le nez. C’était bien des améthystes, quoique de mauvaise qualité. En les polissant, elles devraient retrouver un certain éclat. Cependant il pouvait déjà dire qu’elles ne seraient jamais l’égale de certaines pierres précieuses, moins rares mais mieux travaillées.
— J’ai vu mieux, remarqua-t-il distraitement. Dis-moi, par où dois-je aller pour trouver le port ?
— J’ai l’air d’un guide touristique ? répliqua le vieil homme vexé. Tu m’as pris pour qui ? Je vends mes produits, c’est tout. C’est trois sous pour le peigne, quatre pour les bracelets, dix pour le miroir et quinze pour la broche. Si ça te convient pas, va-t’en !
La monnaie de Galatéa lui était inconnue, comme toutes les autres. Il n’avait aucun souvenir là-dessus. Néanmoins il doutait que ce joli bric-à-brac vaille le premier prix annoncé par cet escroc. Celui-ci le regardait désormais d’un sale œil. Cependant, la broche lui plaisait bien. Il tendit le bras pour l’examiner de plus près mais le marchand le frappa pour l’en empêcher :
— Eh, bas les pattes ! On touche avec les yeux… Surtout que toi, t’as pas l’air d’avoir un sou vaillant, marmonna-t-il en observant la tenue de Mirage.
Mirage regarda confusément le dos de sa main, là où l’homme l’avait tapé. La peau était rouge. Ce n’était rien, pas grand-chose. Il n’avait même pas eu mal.
Le temps sembla s’arrêter. Il avait vaguement conscience du tumulte du marché autour de lui mais les sons lui parvenaient avec difficulté, comme s’il s’était trouvé sous l’eau. Il ne parvenait pas à se détacher de la tache rouge qui s’étendait sur sa main blanche. Lentement, ses yeux remontèrent jusqu’à croiser ceux du marchand. Ses oreilles n’entendaient plus ce que le monde lui disait.
Il ne restait que les battements de son cœur dans sa poitrine, comme autant d’éclairs, et le lent grondement de sa rage.
Mirage releva la tête. Il pinça le rebord de son capuchon et, lentement, le tira en arrière. Le tissu remonta ; son visage apparut. Il se vit dans les yeux soudain écarquillés du marchand : un masque d’albâtre percé de pupilles d’encre et d’une bouche rouge et brillante. Le vieil homme voulut dire quelque chose. Sa langue refusa de lui obéir. Tout en lui était tendu vers le jeune homme. Mirage roula la nuque et sentit le regard de l’autre s’attacher à son mouvement.
Alors Mirage sourit et ce sourire n’avait rien de bon.
— Marchand, dit-il, et sa voix brillait comme le miel, coulait comme le vin, sais-tu ce que tu viens de faire ?
Bouche bée, le vieil homme secoua la tête, les yeux rivés sur le jeune homme.
— Tu m’as frappé, articula ce dernier avec lenteur. Tu m’as fait mal.
Il caressa le revers de sa main avec l’autre. La marque avait presque entièrement disparu ; le visage du marchand s’affaissa en voyant la peau pourtant à peine rougie.
— Pardon, bredouilla le marchand.
— Personne, et sa voix brillait comme le fer, coulait comme le sang, personne ne me fait mal. Jamais plus.
Ses yeux noirs s’étaient plantés dans les siens et ne les lâchaient plus. L’espace d’un instant, les pupilles du marchand tentèrent de se détourner et elles vrillèrent dans le blanc de ses globes oculaires. Son cou se crispa.
— Pardon. Pardon !
Il cligna des paupières, une fois. Puis ses yeux restèrent grand ouverts, incapables de se détacher de la figure devant lui malgré le vent qui lui brûlait la rétine, malgré les larmes qui perlaient sur le rebord de ses cils. Mirage tapota son menton du bout des doigts, l’air de réfléchir.
— Tu pourrais trouver le moyen de te faire pardonner. Dis-moi comment aller jusqu’au port.
L’homme tremblait de tout son corps. La chair molle de ses joues était agitée de soubresauts tandis que ses yeux, grand ouverts, restaient entièrement tournés vers le masque parfait du jeune homme. Il ouvrit la bouche, hésita. Mirage fronça les sourcils ; la bouche du vieillard se tordit de douleur.
— Il faut descendre la Voie, puis prendre à gauche après le passage des deux Alouettes, murmura-t-il, les dents serrés et la poitrine se soulevant de plus en plus rapidement. Après, c’est tout droit.
Mirage sourit. C’était un beau sourire, joyeux, tout en lèvres roses et en fossettes. Le marchand laissa couler une larme de soulagement à sa vue.
— Maintenant, donne-moi la broche, et il déroula sa main devant lui.
Sans cesser de chuchoter des excuses incohérentes, le marchand y lâcha le bijou. Seulement alors Mirage détacha ses yeux des siens. L’homme retomba de tout son poids en avant. Ses bras ballants s’écrasèrent sur ses produits. Mirage soupesa la broche violette avant de la glisser dans sa poche.
— Ça fera l’affaire. Bonne journée, dit-il en se levant, et il s’en fut comme si de rien n’était.
Il replaça son capuchon en place s’en alla d’un pas léger, sans un regard en arrière pour l’homme qui semblait reprendre ses esprits et regardait autour de lui, hébété.
Mirage faisait jouer la lumière dans les améthystes. Le soleil s’y brisait en lignes violettes qui s’étiraient autour de lui. Il retourna la broche dans tous les sens, cherchant les différentes formes qu’il pouvait créer. Un soupir de contentement lui échappa. Les choses rentraient enfin dans l’ordre. Il jeta négligemment l’accessoire près d’un tas de détritus et descendit la Voie avec un regain d’entrain.
Derrière lui, cachée dans l’obscurité d’une ruelle, une bête renifla l’objet tombé à ses pieds. Elle s’arrêta net. Deux yeux jaunes se posèrent sur Mirage, le suivirent jusqu’à ce qu’il tourne et disparaisse.
Une personne passa devant la ruelle. L’animal se colla contre le mur. Soudain, l’homme partit dans un éclat de rire. Il renversa la tête en arrière, fit un pas. Le soleil le toucha et son ombre s’étala sur les dalles : la bête y entra. Elle s’y enfonça, de plus en plus profondément, jusqu’à disparaître. L’homme frissonna et reprit sa marche, avant de soudainement changer d’avis. Il se dirigea vers le port, l’ombre lourde. Ne resta dans la ruelle que la broche et une légère odeur de soufre.