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Chapitre 22 : Par une nuit d'été (1/2)

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Par Bleiz

Les parois du palanquin vacillaient. Elles vibraient au rythme des porteurs dont les pas, lourds dans la montée, s’écrasaient bruyamment sur les pavés.

Le monde d’Ojas se réduisait désormais à cette boîte dans laquelle on l’avait poussé. Pourtant, l’extérieur s’infiltrait dans cet espace étroit : sur les murs de velours sombre défilaient des silhouettes grotesques, déformées par les flambeaux des rues et le tremblement des rideaux lilas. Les gens dehors ne se ressemblaient plus, une fois leur ombre projetée sur la paroi intérieure. Le murmure des rues de nuit s’enfonçait difficilement dans l’enclave ; il s’y faisait avaler par la pesante atmosphère.

Ojas trouvait dans le silence une multitude de questions. En premier lieu : comment quelque chose qui se trouvait à l’extérieur pouvait être à l’intérieur tout à la fois ? Ces ombres, c’étaient les gens et pourtant pas tout à fait. Peut-être que lui aussi, le vrai lui, se tenait dehors, adossé aux murs de briques pâles dans la nuit tombante, et l’homme dans le palanquin n’était qu’un écho déformé de lui-même.

Seulement Ojas avait trop conscience des sursauts de la boîte sous ses pieds et du tressautement du plafond trop bas pour lui, de l’huile qui plaquait ses cheveux en arrière, de la fraîcheur paralysante du satin – pas blanc, pas beige, écru, lui avait-on dit – contre sa peau, de l’effluve musqué qui s’enroulait autour de ses poignets. Chidera lui avait dit qu’il ressemblait à un prince. Ojas, lui, n’arrivait pas à reconnaître l’homme dans le miroir.

— Nous arriverons bientôt, annonça Chidera.

Elle se tenait sur la banquette face à lui, les plis de sa robe cascadant jusqu’au sol en vagues, brillant dans la pénombre. Le journal du grand prêtre reposait ouvert sur ses genoux. Son visage maquillé à la perfection affichait une grande concentration – et une totale absence de remords. Il était surpris qu’elle ait pris la peine de lui parler : ils n’avaient pas échangé un mot depuis leur départ.

Ojas se demanda, et pas pour la première fois, ce que la jeune femme pensait vraiment. Il avait beau essayer, il ne la comprenait plus, et en venait à douter de l’avoir jamais véritablement comprise. Ni sa froideur soudaine, comme une lame sous sa politesse, ni la suspicion qui perçait derrière ses mots, n’avait de sens à ses yeux. Il avait beau scruter son visage à la recherche d’un indice, elle demeurait impénétrable. Il ne voyait d’elle que le masque.

Le charpentier l’observa encore un peu, ruminant ses doutes et son ressentiment. Il finit par lâcher :

— C’est une mauvaise idée, Chidera.

— Tu me l’as déjà dit, dit-elle en tournant une page.

— Je n’ai pas l’impression que vous m’écoutiez.

— Je sais que c’est ce que tu crois, lui répondit-elle avec une patience exaspérante, mais je te promets que c’est faux. Tu n’as rien à craindre : tu m’accompagnes en ta qualité de représentant de quartier, donc comme membre du Conseil pourpre. Personne ne trouvera à redire à ta présence chez les Bellusuk, surtout avec moi à tes côtés. Quant au reste, ta tenue t’aidera à te fondre dans le décor – une chance que les tenues de cérémonie de mon oncle soient restées dans la demeure familiale. Un peu vieillies, mais suffisamment grandes, et puis rien qui ne se corrige avec quelques accessoires… Bref : tu as l’apparence adéquate et l’entourage nécessaire. Fais-moi confiance.

— Confiance ? Vous – je… !

Il balbutiait de colère. Les mots lui échappaient, comme toujours, parce qu’il n’était qu’un pauvre charpentier qui ne savait pas parler, et si ce n’était pas là le signe qu’il avait raison ! Il se mordit la langue dans sa hâte ; un sifflement de douleur lui échappa. Chidera releva enfin la tête du carnet. En d’autres circonstances, Ojas l’aurait cru inquiète pour lui. Mais il ne sentait plus capable de croire en quoi que ce soit.

— Chidera, je vous en prie, reprit-il d’une voix étranglée. Il n’est pas trop tard. Arrêtez-vous ici, je descendrai. Je remonterai à pied jusqu’à chez vous, je rendrai les vêtements et je repartirai chez moi.

Il savait qu’il poussait sa chance. Déjà, les premiers signes d’agacement apparaissaient chez la jeune femme. Mais il n’avait pas le choix. Ses pensées se déchaînaient sous son crâne. À l’infini, il se répétait : « Elle ne me fait pas confiance. Elle ne m’aime pas. Pire, elle ne me respecte pas. Elle sait plus que moi, elle voit des choses que j’ignore, et si j’obéis, son plan réussira, probablement. Mais moi, moi, j’échouerai. Je vais arriver devant tous ces grands et je vais me ridiculiser, parce qu’ils ne sont pas idiots et qu’il n’y a pas assez de soie dans ce monde pour cacher qui je suis vraiment. Ils vont se moquer de moi – et ils auront raison, parce que je n’ai rien à faire dans un endroit pareil. Dieux, je ne veux pas. Je ne veux pas… ! »

La Chidera d’aujourd’hui était différente de celle qu’il avait sauvée lors de l’incendie, aux antipodes de la jeune femme qui plaisantait avec lui et le traitait avec une politesse affectueuse qu'il avait su ne pas mériter. Mais parce que cette Chidera là avait été son repère et son espoir pendant plus d'un an, il se devait d'être honnête avec elle, quel que soit le prix à payer.

Il murmura, les mains jointes entre ses genoux :

— Chidera. S’il vous plaît.  

Elle comprenait ce qu’il voulait dire ; il le vit, l’espace d’un instant, cet éclair dans ses yeux. Elle prit le temps de réfléchir. Ojas retint son souffle, le cœur battant.

— Nous serons accueillis par les serviteurs des Bellusuk en arrivant, dit-elle en se penchant sur le carnet. Ne les salue pas. D’ailleurs, n’adresse la parole en premier à personne d’autre que moi ; nous ne pouvons pas prendre le risque de déplaire aux autres convives…

Elle continua à prodiguer ses conseils, lisant un coup l’écriture serrée du journal qu’Ojas ne pouvait déchiffrer, un coup une feuille recouverte de signes inscrits d’une plume élégante qui dépassait des pages.

Ojas en aurait pleuré.

Au lieu de quoi, il tourna la tête vers le carrousel des ombres qui tournait sur le mur du palanquin. Sa longue chemise pâle le serrait au dos ; il roula lentement des épaules pour ne pas craquer les coutures. La sensation ne disparut pas pour autant. Il étouffait dans ses beaux habits.

— Est-ce que vous pouvez au moins me dire où vous avez envoyé Mirage ?

Chidera s’interrompit. Cette fois, elle referma le carnet.

— Pourquoi veux-tu savoir ça ?

— Comment ça, pourquoi ? s’exclama Ojas, éberlué. Mais enfin-

— Que crois-tu que je lui fasse ? poursuivit-elle sans même paraitre l’entendre. Que penses-tu exactement que j’essaye de faire ?

— Rien, je suis juste inquiet ! Mirage est malade, amnésique ! Il est seul sur cette île-

— Et moi, ne suis-je pas seule aussi ?! rugit Chidera.

Son beau visage s’était tordu de rage. Son menton tremblait. Ojas eut un mouvement de recul involontaire. Le voyant faire, elle se redressa, elle qui s’était inconsciemment penchée vers lui. Elle leva les yeux vers le plafond, battit des cils. Puis elle prit une profonde inspiration et lâcha :

— Mirage est rentré aux Cordes. Je l’ai fait accompagner par un de mes gens. Tu n’as pas à t’inquiéter pour lui.

— Chidera, murmura le charpentier, je ne voulais pas…

— À ta place, je m’inquiéterais de lui. Il cache quelque chose – et je saurai bientôt de quoi il s’agit. Si tu sais quoi que ce soit, tu ferais mieux de me le dire maintenant.

— Je vous ai dit tout ce que je savais tout à l’heure, dans vos appartements. Enfin, j’ai rêvé de la chimère, et de ma sœur… De l’incendie. Ce n’était qu’un bête rêve, bafouilla-t-il. Pour ce qui est de Mirage… Je vous promets que je ne sais rien. Mais j’ai peur pour lui. Chidera, j’ai peur, tout court. Rien ne va, depuis un an, tout change, et en même temps, rien ne change ! Vous êtes la seule personne à être restée… vous, pendant tout ce temps. Et maintenant, vous aussi vous êtes différente.

Chidera le fixait en silence. Ses yeux brillaient peut-être – difficile à dire avec la lumière fuyante.

— Je suis là, l’assura-t-il. Vous n’êtes pas seule. Je ne peux pas vous aider comme… je ne sais pas qui, mais je peux vous écouter. Qu’est-ce qui se passe ?

Il attendit qu’elle parle. Quand elle prit la parole, ce fut pour dire :

— Quand nous arriverons, tu sortiras le premier, et tu m’aideras à descendre. C’est ce qu’on attend de son cavalier.

Le reste du trajet se fit en silence.

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