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Chapitre 22 : Par une nuit d'été (2/2)

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Par Bleiz

Quand le palanquin s’arrêta enfin, Ojas sortit le premier. Le vent chaud le gifla. Il inspira profondément. Devant lui, les jardins des Bellusuk s’étendaient à perte de vue : des plantes luxuriantes s’accrochaient aux branches d’arbres lourds de fruits qui brillaient comme des joyaux dans la lumière des torches. Partout, des bosquets de fleurs roses, rouges, jaunes, blanches s’élevaient. Leur parfum était épais dans la nuit d’été, et elles se balançaient au rythme de l’orchestre. Des silhouettes richement vêtues se promenaient d’un pas lent au milieu de cette jungle apprivoisée.

Le charpentier ferma les yeux, aussi fort qu’il le put. Puis il se retourna et tendit la main vers Chidera. Disparues, les larmes qu’il avait cru déceler : la jeune femme arborait un charmant sourire. Les lourdes perles accrochées dans sa natte faisaient écho à celles autour de son cou. Elles se perdaient dans le tissu bleuté de sa robe qui cascadait en traîne derrière ses épaisses sandales. Elle ressemblait à une de ces vagues cristallines au moment où elles se dressent, avant de se jeter sur le sable. Ojas se rappela la plage qu’il avait arpentée en rêve, et la chimère qui l’y avait poursuivi.

— Chidera, à propos de mon rêve…

— Pas maintenant, lui dit-elle avec fermeté, mais sans perdre son masque de gaieté. Nous ne savons pas qui écoute.

— Je crois que j’avais tort. Je crois que c’est important, insista-t-il. Il y avait le monstre, et il me parlait.

Malgré elle, Chidera parut intéressée. Elle attrapa le col d’Ojas, comme pour le réajuster, et murmura :

— Que disait-il ?

— Il voulait que je lui donne "le dieu". Que je sentais comme lui, que…

Ojas porta une main à sa tête pour mieux réfléchir, mais une rapide tape de Chidera l’empêcha de ruiner le travail des caméristes Volindra. Il lui glissa un regard contrit et plaça ses mains derrière son dos.

— Il donnait l’impression que je savais où il était.

— Le dieu ? Un seul, pas plusieurs ? demanda Chidera en lissant l’écharpe qui tombait de son épaule.

Le charpentier acquiesça, et Chidera parut songeuse.

— Vous comprenez ce que ça signifie ?

— Peut-être…

— Et le carnet ? Vous avez pu…

— Chidera, vous voilà enfin ! s’écria une voix sucrée.

Une belle jeune femme en tenue mauve et argent, parée comme une reine des sirènes, marchait droit sur eux. Elle avait la chevelure noire et soyeuse des filles de l’île, et la peau brune comme de l’écorce liquide. Ses yeux étaient verts et sombres, ornés de larges cils, qui passèrent de Chidera à Ojas. Ils l’examinèrent des pieds à la tête, et Ojas réprima un frisson.

— Ça alors, s’exclama-t-elle en portant des doigts lourds de bagues devant sa bouche. Mais qui est votre cavalier ?

— Séléné, je suis ravie de vous voir aussi, répondit la Volindra en passant son bras sous celui d’Ojas. Permettez-moi de vous présenter Ojas, fils de Metello. Il est représentant de quartier au Conseil pourpre. Ojas, voici Séléné Bellusuk, fille de notre hôte pour la soirée.

— C’est un honneur, dame, dit aussitôt Ojas en se fendant d’une courte révérence.

Cette fois, la surprise de Séléné ne fut pas feinte. Elle reposa son regard inquisiteur sur le jeune homme :

— Enchantée… Mais dites-moi, Chidera, j’étais persuadée que le vicomte était censé vous accompagner. À moins que… ?

— Oh oui, c’est le cas, répondit l’héritière avec désinvolture. Mais deux valent mieux qu’un, vous ne pensez pas ?

Séléné, bouche bée, dévisagea Chidera comme si elle la voyait pour la première fois. Ojas n’avait jamais été plus heureux de devoir se taire.

— Il est temps pour nous d’entrer. Mais merci d’être venue nous accueillir, c’était très aimable de votre part, ronronna Chidera en glissant son bras sous celui d’Ojas. Oh, et jolie robe, d’ailleurs.

Sur ces mots, ils s’en furent, laissant derrière eux une Séléné complètement déboussolée. Une fois le choc estompé, Ojas parvint à grincer entre ses dents :

— C’était quoi, ça ?!

— Ça, mon cher, c’était un duel. Et j’ai gagné.

— Maen tout-puissant…

— Garde tes prières pour le reste de la soirée. Nous allons en avoir besoin.

Ils dépassèrent les premières rangées de citronniers et de pommiers, de géraniums et de houx savamment taillés. Ils entrèrent dans la première rotonde extérieure : l’orchestre entamait une musique joyeuse et légère, qui encourageait les invités à la danse. Ojas reconnut d’un rapide coup d’œil le vert des Qatiss, les armes des Serza, un homme presque aussi grand que lui qui devait être l’ambassadeur des Landes, et d’autres nobles familles qu’il n’avait jamais aperçues que de loin, tous revêtus d’habits fantastiques. Son cœur se mit à tambouriner dans sa poitrine. Comme si elle sentait sa peur, Chidera resserra sa prise sur son avant-bras. Un serviteur des Bellusuk se plaça à leur gauche et déclara d’une voix forte :

— La jeune dame Chidera Volindra, et son cavalier, Ojas, représentant du quartier des Cordes !

Tous les yeux se braquèrent sur eux.

L’espace d’un instant, Ojas crut qu’il allait s’évanouir. Mais la présence de Chidera à ses côtés – solaire, confiante, inébranlable – l’en empêcha. Il se redressa, gardant le port haut : il réalisa qu’ainsi, il dominait les autres convives d’une bonne tête.

Chidera l’entraîna avec lui, tandis les murmures se répandaient autour d’eux. La chaleur du soir lui collait à la peau. Ojas avait l’impression de laisser des traînées de fumée dans leur sillage. Mais la Volindra, elle, agissait comme à son habitude : elle marchait lentement sur les mosaïques aux couleurs légèrement fanées par le temps et les pas des danseurs, offrait un signe de tête à quelqu’un, un sourire à un autre. Elle les emmena vers une dame âgée, dont le chignon blanc était orné d’un large peigne en écailles de tortue. Elle portait un châle transparent qui recouvrait de pâles épaules courbées et une robe ingénieusement cousue, mélange d’algues et d’animaux en perles de verre. Chidera fendit la petite cour qui l’entourait.

— Bonsoir, dame Qatiss, dit la jeune femme, et Ojas sentit le sang s’évaporer de ses veines à ce nom si célèbre.

— Oui, c’est un bon soir, ma chère, répliqua la dame en prenant le verre que lui tendait un serviteur. Que vous avez décidé d’améliorer, de toute évidence !

— Précisément ! Dame, voici Ojas, fils de Metello. Il est membre depuis peu au Conseil pourpre. Surtout, c’est un de mes amis.

— Tiens donc ? fit la Qatiss. Penchez-vous donc un peu, jeune homme, que je vous vois. Je refuse de risquer un torticolis pour vos beaux yeux !

— Ah, oui, bien sûr madame, bafouilla Ojas.

Plié en deux, et toujours plus grand que la matriarche, il attendit que celle-ci finisse son examen, l’esprit parcouru des pensées les plus absurdes : « Elle va me tordre le nez. Et si j’avais une mauvaise haleine ? Ou alors elle va faire comme le vieux Kasun des tanneries, elle va me trouver une rougeur ou un grain de beauté et décréter que je suis mourant. Bon sang, c’est la mère Qatiss, la Qatiss aux milles barques ! »

— En voilà un joli garçon, finit-elle par décréter avec satisfaction. Elle lui tapota la joue et ajouta : Et docile. Comment est-ce que notre petite Chidera est parvenu à vous convaincre de venir ici ?

— Elle m’a demandé de venir, alors j’ai dit oui.

— Vous aviez donc envie de vous joindre à notre petite fête ?

— Oh, non ! s’exclama-t-il.

Il faillit rentrer la tête dans les épaules sous le poids du regard désapprobateur des convives qui l’avaient entendu. Mais la dame Qatiss, elle, éclata de rire.

— Voilà ce qu’on appelle un cri du cœur ! Ma chère, je suis bien contente que vous nous l’ayez amené. Ojas, vous allez être le centre de toutes les attentions !

« C’est bien ma crainte, » pensa-t-il en grimaçant un sourire. Toutefois, il se sentait un peu mieux, soulagé par la bonne humeur de cette vieille femme et, surtout, par la fierté que les yeux de Chidera contenaient à son égard. Un serviteur apparut aux côtés de celle-ci, plateau en argent dans les mains. Elle prit la petite enveloppe qui s’y trouvait et, après un signe de tête, s’éloigna de l’assemblée.

— Et qu’est-ce que vous faites dans la vie, mon petit ? Outre vos activités de représentant ?

— Oh, dit Ojas en s’arrachant du dos de Chidera. Je suis charpentier. Et ébéniste.

— Allons bon ! Vous savez, il y a deux, trois armoires chez moi qui mériteraient une révision. Je pensais aussi faire construire une annexe, une sorte d’atelier et de lieu de jeux pour mes petits-enfants. Qu’est-ce que vous en pensez ?

— Eh bien, je trouve que c’est une bonne idée, lança le jeune homme sans détacher son regard de la Volindra.

De loin, il avait du mal à voir l’expression de Chidera. Il était pourtant sûr que son expression s’assombrissait.

— Vous aimeriez être responsable d’un tel projet, Ojas ?

Ojas se tourna vers elle. Avait-il mal entendu ? Mais non : la vieille femme le regardait de sous ses cils, buvant à petites gorgées de son verre en cristal. Elle attendait sa réponse, et Ojas sentait confusément qu’il s’agissait de plus qu’une simple offre de travail. Il réfléchit un instant, puis dit :

— Ce serait avec plaisir, dame, mais je dois vous avouer n’avoir jamais travaillé sur un chantier aussi… Il hésita avant de lâcher : …noble. Néanmoins, si vous voulez des conseils ou juste mon opinion, ce serait un honneur pour moi.

La dame Qatiss l’observa encore un peu. L’anxiété reprit Ojas. N’avait-il pas été trop direct en lui offrant son expertise ? Après tout, il n’était qu’un pauvre charpentier, et elle… Mais la voix étrangement musicale de la vieille femme coupa net ses inquiétudes :

— Grand, serviable, et honnête avec ça. Je comprends mieux pourquoi Chidera vous a choisi.

Il ouvrait la bouche pour la remercier quand la Volindra réapparut.

— Dame, j’ai besoin d’une faveur.

— Dites-moi, fit la matriarche.

— Pourriez-vous présenter Ojas aux invités ?

—Pardon ? s’exclama ce dernier.

« Je le savais, » se dit-t-il en sentant la panique le gagner. « Il est arrivé quelque chose. » Il aurait donné cher pour lire le contenu de la missive, mais Chidera la tenait fermement dans son poing. Le papier en était froissé. Comme si elle lisait dans ses pensées, elle cacha sa main sous l’autre et dit :

— J’ai reçu un message urgent concernant notre… chasse au trésor. Je dois partir.

— Ma foi, si c’est urgent. Allez-y, très chère ; je m’occuperai bien de votre ami.

— Attendez un peu ! s’écria Ojas en suivant la jeune femme qui, déjà, se dirigeait vers la sortie.

La musique étouffa sa voix. Cela n’empêcha pas les autres invités de se tourner vers ce géant en habits somptueux, qui courrait derrière la jeune Volindra. Mais Ojas n’en avait cure. « Vous ne pouvez pas partir comme ça, pas après m’avoir convaincu de venir avec vous, dit que vous resteriez à mes côtés. » Sa gorge se serrait à nouveau, la sueur coulait dans le creux de son dos. « Je suis un intrus ici et vous êtes la seule personne que je connaisse. Vous ne pouvez pas… ! »

— Chidera ! cria-t-il alors que celle-ci passait les grilles de la demeure Bellusuk.

Elle fit volte-face.

— Ne me laissez pas ici.

— Ojas, je suis désolée, mais je dois y aller.

— Vous aviez dit que vous resteriez avec moi !

— Bon sang, Ojas ! siffla-t-elle. Tu crois vraiment que je partirais si je n’avais pas d’autre choix ?

— Je ne sais plus quoi croire ! s’exclama-t-il en ouvrant les bras avec désespoir. Tous, vous me cachez des choses : Mirage, vous, tout le monde ! Vous me demandez de vous faire confiance mais vous ne me dites rien ! Qu’est-ce que je suis censée faire ? Suivre vos ordres sans jamais poser de questions ?

— Ce serait plus simple, oui, marmonna Chidera en réajustant son collier de perles.

— Eh bien non ! explosa Ojas. Ce n’est pas possible ! Ça ne marche pas comme ça, pas entre nous ! Et vous le savez aussi bien que moi, alors… Il hésita, le souffle court, avant de s’écrier : Soit vous me dites ce qui se passe, soit je pars !

— Ojas, dit Chidera en se rapprochant de lui, ce n’est vraiment pas le bon moment…

— Il n’y a pas de bon moment ! Tout va mal ! Nous sommes tous en danger, au bord de la guerre, et vous voulez sauver la cité à la force de vos seuls bras ! Maintenant est le seul moment que nous ayons, alors dites-moi tout. Maintenant ! répéta-t-il.

Le silence retomba. Ils se fixèrent : Ojas furibond et blessé, Chidera trop stupéfaite pour être offensée. Jusqu’à ce que celle-ci éclate d’un rire nerveux. Le jeune homme sentit sa colère disparaître aussitôt, remplacée par l’inquiétude.

— Oui, tu as raison, dit la Volindra. Je sais que tu as raison, mais ce n’est pas si simple. Je n’ai pas le temps…

— Dites-moi juste ce que vous vous apprêtez à faire, alors.

— Seulement si tu promets de rester et de les distraire, comme prévu.

— Bien, d’accord, abdiqua-t-il, épuisé par son éclat de voix. Promis.

Chidera se rapprocha de lui. Ses iris brunes tremblaient comme des disques en plein vol.

— Le fils de l’ambassadeur m’a envoyé un message pour me proposer un rendez-vous secret.

— Et c’est pour ça que-

— Dans le temple. Il est en chemin vers le temple.

Ojas eut à peine le temps de comprendre ce qu’elle lui disait que déjà, elle tournait les talons. Soudain, elle se ravisa, et revint vers lui. Elle le prit par les bras, serrant de toutes ses forces. Instinctivement, Ojas copia son geste.

— Je suis désolée, chuchota-t-elle. Mais tu es le seul en qui j’aie confiance.

Seulement alors elle le lâcha et s’en alla. En un clin d’œil, son palanquin arriva et elle s’engouffra dedans. Ojas resta seul encore quelques minutes, digérant avec peine la terrible nouvelle que Chidera venait de lui apprendre. « Elle est seule, » pensa-t-il d’abord. Puis il réalisa : « Elle compte sur moi. »

Il lissa l’écharpe de soie sur son épaule, réajusta son col, et retourna dans la demeure Bellusuk.

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