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Chapitre 20 : Journal de Iasonas - L'an 363

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Par Bleiz

Jour 360 de l’an 332 :

La nouvelle année approche. Avec la renaissance du soleil, j’aime à penser au chemin parcouru.

Admettons que j’ai tenu mes promesses. J’ai essayé, les dieux m’en soient témoins ! Je me suis comporté tel le grand prêtre que je suis, que j’imaginais, selon le modèle avec lequel j’ai grandi. J’ai porté la parole sacrée de la colline aux rivages. J’ai sacrifié les génisses et les chèvres, le bois de santal et les pièces d’or. J’ai déposé les offrandes sur les autels et j’ai nourri le feu des vasques. J’ai réglé les disputes des grandes familles, j’ai appris à connaître leurs membres. J’ai pris soin des plus petits des habitants, j’ai encouragé mes frères les prêtres à leur porter secours quand ils le pouvaient et à partager leur pain.

Mais la coupe que je porte aux nues est vide. Mes mains tachent le flambeau qu’elles allument. Car ma langue dit une chose et mon esprit en pense une autre. Je prêche les leçons des dieux, oui, je vante la sagesse de Maen – encore un signe, lui, il sait, il sait qui je suis vraiment, c’est pour ça qu’il ne s’est jamais montré à moi – je chante la douceur de Perlez, la force d’Andon, la sauvagerie de Heol. Mais mes lèvres ont beau s’agiter, c’est vers un seul être que mon âme est entièrement tournée. « Où est Ashtar ? » Voilà ce à quoi je pense, constamment.  Je récite les prières. « Est-ce qu’il me regarde ? » J’allume la vasque. « Peut-être qu’il m’observe depuis la coupole. » Les murmures émerveillés des fidèles s’élèvent devant les flammes bondissantes. « Là, regarde-moi. Ce feu, c’est moi. Je brûle pour toi. L’honnête flamme, pure, tremblant pour toi. »

Ma deuxième année en tant que premier serviteur des maîtres de Galatéa touche à sa fin. Pour celle qui vient, j’ose inscrire ici mon unique souhait : le revoir.

Jour 363 de l’an 332 :

Un froid terrible s’est abattu sur l’île. Nous ramassons des cadavres gelés sous les ponts. Un enfant, un Ruzdorn de la branche cadette, est tombé dans le canal. Ses nourrices l’ont sauvé mais le froid et l’eau avaient déjà fait leur œuvre. Une vie innocente s’est envolée et moi, je demeure. Comment ne pas y voir un signe ? On veut de moi quelque chose. J’aimerais seulement savoir de quoi il s’agit.

J’ai voulu demander à Maen la mission qu’il me réserve, mais il ne m’a pas répondu. Toutes les semaines, je reçois le rouleau de papier m’ordonnant de faire ceci, de réparer cela, de contacter tel seigneur étranger par le biais de telle famille. Le roi des dieux est bien cruel, en vérité, de m’ignorer ainsi. Mais la patience est le chemin qui mène à toutes les victoires : je serai bientôt récompensé. J’en ai l’intime conviction.

Les funérailles du petit Ruzdorn auront lieu demain. Sa mère m’a rendu visite. Elle m’a parlé de la vie du défunt, de son caractère, et m’a offert une fiole pleine d’huile rare. Elle se l’est procurée il y a de cela dix jours à peine, pour une fortune. Elle veut qu’on en frotte les pieds et les poignets de son enfant, qu’on en oigne son front. C’est un parfum très lourd pour un petit garçon. J’ai trouvé la demande déplacée mais n’ai rien dit, tant la dame m’a paru triste. Pour adoucir sa peine, j’ai promis que ce serait fait. Elle a semblé soulagée.

Jour 364 de l’an 332 :

J’ai récité les derniers rites pour l’enfant Ruzdorn. Il y avait beaucoup de monde, y compris des habitants de tous les quartiers. Cela m’a surpris ; je ne savais pas les Ruzdorn si populaires. Mais enfin tout est fait, et l’enfant doit maintenant être guidé vers l’Île immortelle par le grand Andon. Depuis mes appartements, j’ai vu les canaux couverts de pétales de fleurs et de bateaux-jouets. Ils savent pourtant que la chair reste ici, que seul l’âme s’en va. Je me demande ce que pensent les dieux de cette coutume.

Le temple est vide. J’ai dit aux autres de retourner à leurs dortoirs, que je prierai l’enfant seul durant la nuit. La vasque centrale me permet d’y voir assez pour écrire ces mots.

En face de moi se dresse l’autel d’Ashtar. Il est couvert de fleurs, de bijoux en or, en os, en bois. Un enfant y a déposé une flûte, grossièrement taillée dans du roseau, pendant que ses parents devaient avoir le dos tourné. Je l’enlèverais bien, car un tel objet est une offense à sa grandeur, mais elle appartient à Ashtar désormais. À la place, je lui ai offert l’huile. J’espère qu’elle lui plaira.

Jour 365 de l’an 332 :

Ma prière a été exaucée ! Je sais désormais pourquoi je vis : pour être auprès de mon dieu !

J’avais bien cru sentir sa présence la nuit dernière, mais qui peut réellement savoir ce qui se passe derrière le voile du réel et de l’invisible ? Il fallait que j’en ai le cœur net : j’ai passé une seconde nuit seul dans le temple. La salle de prières était vide, mes frères s’étant retiré pour la nuit. Ils m’ont félicité pour mon zèle. Moi, je marchais comme un sourd dont seule la vue lui donne le monde, et ce que je voyais, c’était la vasque orange et rouge. Les statues de bois dans les couloirs montaient la garde. Les autels de marbre m’attendaient.

Longtemps, j’ai prié. Je suis resté à terre, à genoux, jusqu’à ne plus sentir le sang dans mes cuisses, jusqu’à perdre la sensation de mon corps, à m’en éloigner enfin pour rejoindre celui que j’appelais à mi-voix. Son nom psalmodié a fini par me répondre.

Il était aussi parfait que dans mon souvenir – non, c’est faux, c’est mensonge, il était bien plus beau. Je hais ce mot ! Il ne suffit pas ! Je voudrais déchirer ces lettres qui n’arrivent pas à la cheville de mon dieu ! Même sa tunique de lin violet, œuvre d’art tissée par Perlez, sans doute, était effacée par son éclat. Sa peau est une mélodie, la lumière qui s’y reflète en arrache des notes toujours nouvelles. Son regard est une langue de feu qui m’enserre la gorge et me prend la taille, les reins. La courbe de sa nuque est une ancre marine qui m’attache à lui. Et ses mains, deux colombes qui tenaient l’huile de la veille. Il l’a ouverte et l’a faite couler sur ses poignets. Il s’en est frotté le cou avec.

Moi, je restais par terre, bouche bée. Puis il m’a remercié de l’offrande, m’a demandé comment je me l’étais procurée. Je n’ai pas eu le cœur de lui dire d’où elle venait, alors j’ai menti. Pieux mensonge ! Simple masque pour ne pas troubler sa paix ! Il a hoché la tête sans me questionner. Encore un crime que je tairai à jamais.

Il m’a parlé, encore et encore. J’ai répondu à toutes ses questions. Il s’est amusé de mes réactions. Puis le jour traître est venu. Il est parti, mais pas avant de m’avoir fait promettre de revenir la nuit suivante.

Je me serais immolé dans le feu s’il l’avait demandé. Je l’aurais fait si j’avais cru que cela lui tirerait un sourire. Mais moi mort, qui resterait pour l’adorer ? Personne d’autre ne peut comprendre ce dont il a besoin ; moi non plus, pas encore, mais moi seul peut le voir et l’approcher. Il n’y a personne d’autre dans ce monde plus à même de le servir.

Je serai son ami, son confident, le pilier de chair qui portera la foudre dans ses bras.

Bientôt, l’Amour verra le feu en moi.

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