side_navigation keyboard_arrow_up

Chapitre 19 : Nul reproche

visibility 1
article 3,6k
Par Bleiz

Le chant des vagues faisait sourire Ojas. Qu’importait-il que ce fût un rêve ? Le sommeil lui était doux : pas de péril ni de tristesse, pas de passé ni d’avenir. Il n’existait que la chaleur du sable qui se glissait entre ses orteils et l’infinité bleue de la mer-ciel, azur lumineux sans désir ni jugement. Il n’y avait que ce soleil de minuit sur sa peau et la vague certitude que bientôt, Mirage non loin le rejoindrait. Dans son dos, il savait que les contours de Galatéa se dessinaient : des rebords de pierres sans début ni fin, des couleurs comme des taches d’huile sur une feuille. « J’ai hâte qu’il arrive, » pensa le charpentier en passant ses mains derrière son dos. Il lui semblait que son père marchait ainsi, quand il était en vie, et Ojas se sentait content de l’imiter. Qu’est-ce que la mort face à l’éternité de l’endormi ? Rien ; pour un peu, s’il l’avait voulu, Ojas aurait fait demi-tour et l’aurait trouvé attablé dans le salon, avec sa mère dans la cuisine et le chahut de ses sœurs dans la pièce d’à côté.

Le passé n’étant pas, et l’avenir n’ayant de sens sans lui, ne restait que le présent qui se déversait comme un sablier sans fond sous ses pieds. Alors Ojas marchait sur la plage, avec la hâte tranquille de celui qui attend que son compagnon le rejoigne.

À la manière des rêves, lui parvenait un chœur de prêtres. Bien loin, derrière les nuages, peut-être un écho de l’île éternelle, on chantait les œuvres du panthéon. Grave, vibrant jusque dans l’os, Ojas instrument de la volonté divine bourdonnait dans l’air marin. Les paroles lui échappaient, et pourtant il les connaissait. Il murmurait les notes à voix basse.

« Vivement qu’il vienne, » se dit à nouveau le jeune homme. Presque, dans l’indicible, il discernait la fine silhouette de son invité apparaître. Il portait des atours plus beaux qu’il n’aurait jamais pu lui offrir, de l’argent et du lin, des perles aux hanches et des diadèmes de nacre cernant ses tempes. Son visage était plus radieux que l’aurore naissante, son sourire valait toutes les promesses d’un jour nouveau. De l’or brillait dans ses yeux : le sang du soleil coulait dans ses iris. Il courait vers lui, tout en rires et en cris de flûte. Ses pas légers ne laissaient nulle empreinte dans le sable mouillé. À peine Ojas essaya-t-il de fixer l’apparition qu’elle disparut. « Il ne va pas tarder, » se rassura-t-il.

À l’horizon un nuage apparaissait. Blanc puis gris, il s’étirait comme une fleur de coton. Ojas sentit poindre l’inquiétude. Alors il ralentit, souhaitant que l’orage s’en aille. Or le ciel l’ignorait et devenait de plus en plus sombre, et cela n’avait pas de sens. Peut-être Mirage capricieux avait-il décidé de se balader ailleurs. Ojas le suivrait ; il n’avait envie de rien d’autre. Il fit demi-tour.

La chimère, spectre noir à la silhouette vacillante comme le gaz, l’attendait.

— Bonjour, enfant d’homme, le salua la bête.

Ce son troublant et rocailleux fit frémir le bleu du monde. Les grains de sable tressautèrent en l’entendant.

Elle avait l’apparence qu’on lui avait décrite, et pourtant différente. On lui avait parlé d’un chien noir ; il trouvait un cabot à la gueule déchirée comme un soldat ayant embrassé un canon à pleine bouche. De la chair rougeâtre bordait une gueule pleine à craquer de crocs. Et quelle gueule ! Une mâchoire de loup qui s’étirait comme une bouche d’homme. La créature souriait : ses babines de grand brûlé remontaient jusqu’à ses oreilles. Ses pupilles fendues comme ceux d’une chèvre, et avaient le jaune de l’œuf crevé. De ses incisives gouttait du sang noir. Il tombait dans le sable avec un sifflement acide.

Ba-boum. Ba-boum. Ba-boum. Son cœur battait comme un tambour.

« Cours ! » lui criait son corps, mais Ojas empêtré de sommeil restait pétrifié.

— Je viens de loin, et longtemps j’ai cherché ce que ton île cache, dit la chimère.

De sa bouche sortaient mille voix, chœur d’hommes et de femmes des quatre coins de la terre s’exprimant à l’unisson.

— Toi qui sais, dis-moi où est le sang divin que je cherche. Quand je l’aurai bu, je partirai.

« Il en veut aux dieux, » réalisa confusément le charpentier. Il fit un pas en arrière, ou plutôt il le voulut, mais le rêve ne le laissa pas s’éloigner. La plage le ramena à l’endroit qu’il venait de quitter.

Il repensa au temple et au message d’adieu de Perlez. « Et si c’était ça, la menace qu’elle craignait ? » Ojas se sentit soulagé de ne rien savoir.

— Je ne sais pas, dit-il calmement. Ils sont partis. Ils sont saufs. Tu ne peux rien contre eux !

Être brave en étant endormi ne coûtait rien. Que pouvait un monstre dans le creux du sommeil ?

— Menteur, gronda la bête.

Un horrible craquement retentit. Les longues pattes de la chimère s’étirèrent. Des os de charbon poussant vers le ciel, haut comme des troncs, sur lequel était monté un cou rachitique. La lourde gueule pleine de dents comme des lames pendait pesamment de cette structure monstrueuse, et claqua un coup sec. La terre trembla. « Il va me tuer, » pensa Ojas en voyant la bête grandir et grandir, « il va me manger, » et tout en lui se fendilla, mains, bras, jambes. Espoir. Ses tempes vrillaient de peur. Il sentait son crâne trembler sous la peau, les muscles de la mâchoire tendus à se briser.

— Je ne sais pas ! répéta-t-il en reculant.

Mais marcher lui transperçait la moelle, parler lui broyait la poitrine.

— Je sens l’eau et les fleurs, j’entends son cœur sans pouls, dit le monstre en déroulant sa longue langue rose de sa mâchoire sanguinolente. Je la veux sur ma langue. Donne-moi ton dieu, petit d’homme, et tu seras sauf.

Ojas tira de toutes ses forces sur ses jambes, força ses pieds à s’arracher au sol. Au prix d’un énorme effort, il parvint à se détourner de la bête. Il courut.

Il ne fallait pas emmener la créature vers l’intérieur de la cité. Fuir, alors, mais où ? La plage s’étendait à l’infini et il avait beau accélérer, tout autour de lui ralentissait. Une odeur d’œuf pourri se levait.

À bout de souffle, désespéré, il tourna la tête pour voir s’il l’avait semé. Or de chimère il n’y avait plus ; une jeune femme se tenait à sa place.

— Ojas ? l’appela-t-elle.

Celui-ci s’arrêta net.

Il l’avait reconnue.

— Sépidé, souffla le charpentier.

Sa petite sœur le dévisageait de ses grands yeux noirs étonnés. La gorge d’Ojas se noua.

Elle n’avait pas changé : figée dans ses dix-sept ans, toujours cette lourde natte noire qui reposait sur une épaule, ces joues rondes qu’elle trouvait trop enfantines. Il remarqua à peine que sous ses pieds coulait un flot noir aux reflets irisés.

Aussitôt il fit demi-tour pour se précipiter vers elle. Mais au fur et à mesure qu’il se rapprochait, Sépidé fronçait les sourcils.

— Pourquoi m’as-tu abandonnée ?

— Non, non, murmura-t-il en tentant de la prendre dans ses bras. Je ne savais pas-

— Tu as sauvé cette fille, grinça-t-elle. Mais moi, tu m’as laissée mourir.

— Je ne voulais pas, je ne savais pas où tu étais ! protesta Ojas avec désespoir.

— Tu étais mon frère et tu devais me protéger.

— Pardon !

— Tu ne peux rien faire, Ojas. Tu ne peux pas sauver Galatéa, tu ne peux pas battre l’Empire. Même Chidera ne veut plus de ton aide. Tu n’es même pas capable de retrouver la famille de ton ami le sans-nom.

Le sang noir recouvrait le sable et leur engloutissait désormais les pieds. Le marasme sombre bouillonnait comme une fontaine et se déversait dans l’eau en grandes plaques brillantes.  Instinctivement, Ojas savait que la cité était recouverte de la même substance. L’odeur de soufre devint insoutenable.

— Fais ce que tu dois, Ojas, dit Sépidé tandis que le liquide coulait à contre-rebours et remontait le long de ses jambes, tachait sa robe et son cou.

Alors le sang prit feu, et Sépidé avec. Un hurlement aigu déchira l’air.

— Non ! rugit Ojas.

Il se précipita vers elle malgré les flammes qui montaient de toutes parts. Le sable brûlait, l’océan était couvert de feu rouge et de fumée noire. Derrière, il le sentait, Galatéa brûlait elle aussi.

Il prit Sépidé par les épaules, ignorant le feu qui déchirait ses manches et lui rongeait la chair et les os. Mais déjà le visage de sa sœur se défaisait : la peau était racornie comme du parchemin jeté dans la cheminée, les doigts tremblants d’Ojas poussaient dans les muscles fondus comme dans du beurre.

Sépidé claqua ses mâchoires d’os blanc et articula de ses lèvres sanglantes :

— Les dieux, Ojas… Les dieux…

— Ojas ! Ojas, réveille-toi !

Il ouvrit brusquement les yeux et se redressa d’un bond. Haletant, il mit quelques temps à comprendre où il se trouvait : sur sa couchette, par terre, dans son atelier. Mirage était agenouillé devant lui.

— Quelle heure est-il ? demanda le charpentier d’une voix rauque.

— Il fait encore nuit.

— Je t’ai réveillé ?

— Non. Je n’arrivais pas à dormir, puis je t’ai entendu crier.

Ojas passa une main sur son visage ; il la retira couverte de sueur.

— Je suis désolé, murmura-t-il.

Mirage, silencieux, scrutait son expression. Était-ce dû à l’absence de lumière ? Son regard lui parut plus perçant qu’à l’ordinaire. Ojas aurait voulu échapper à ce couloir où l’enfermaient les yeux de Mirage. Ojas aurait aimé rester ainsi toujours.

Des bribes de rêve lui revinrent soudain en mémoire : la plage déserte, le ciel et la mer unis d’un même bleu, Mirage paré comme un prince… Suivis de la chimère, de sa sœur, du feu. Il laissa retomber sa tête sur son genou. « Pourquoi est-ce que je ne peux pas passer à autre chose, comme tout le monde ? » se demanda-t-il. Il avait envie de hurler, de pleurer. N’importe quoi pour que les souvenirs s’effacent.

— Tu as fait un cauchemar, dit finalement Mirage. Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Je ne sais pas, murmura Ojas. C’était un rêve normal, puis… j’ai vu la chimère, je crois ? Ma sœur aussi… Et puis tout a pris feu. C’est idiot, murmura-t-il avec un petit rire qui sonnait faux. Je n’ai jamais vu le monstre, en plus.

Entre-temps, Mirage s’était assis à côté de lui pour mieux l’écouter. Ses doigts frôlaient ceux du charpentier ; la peau du jeune homme était froide et douce.

— À quoi il ressemblait, dans ton rêve ?

— À un chien, juste comme racontent les gens. Enfin, presque, se corrigea-t-il. Il avait le museau déchiré. On voyait toutes ses dents et ses gencives. Il était dans un sale état.

Peut-être qu’en se penchant discrètement, l’air de rien, Ojas parviendrait à toucher la main de Mirage. Pas la prendre, non, il ne voulait pas aller jusque-là ; mais juste rendre ce contact un peu plus réel, un peu plus longtemps…

— Tu veux que je reste avec toi ? proposa Mirage.

Ojas manqua de s’étrangler avec sa salive. Il toussa, s’éclaircit la gorge, cligna des yeux deux ou trois fois pour s’assurer qu’il était bel et bien réveillé, puis se força à rire :

— Ah, ne plaisante pas, Mirage. Non, non, c’est pas la peine. Je ne suis pas un enfant ! Tu ne devrais pas faire des blagues comme ça.

— Je ne plaisante pas, dit le jeune homme, l’air grave. J’ai déjà eu des cauchemars. Je me suis toujours senti mieux quand j’avais quelqu’un à côté de moi.

— Qui ? demanda Ojas sans réfléchir.

Mirage haussa les épaules.

— Ma famille, j’imagine ? Un amant ? Je ne crois pas avoir eu beaucoup d’amis.

— Tu m’as moi, maintenant, rétorqua le charpentier d’une voix mal assurée.

— Et toi, tu m’as moi. Alors, tu veux que je reste ?

Comme c’était étrange, de voir Mirage si soucieux, si gentil ! Ojas en était tout déboussolé. Sa confusion grandit quand le jeune homme glissa ses doigts entre les siens. Il le fixait de sous ses cils, et ses prunelles étaient si profondes, si brillantes…

Ojas retira sa main comme s’il l’avait brûlé.

— Non ! Non, merci ! Je peux dormir tout seul, tout va bien ! Merci, vraiment, c’est… très généreux de ta part. Va te recoucher, insista-t-il quand l’autre, stupéfait, ne bougea pas. Tout va bien maintenant. Je me souviens à peine de ce dont j’ai rêvé !

Voilà au moins qui était vrai. Quand Mirage s’en fût allé, non sans lui avoir jeté un dernier regard blessé, Ojas retomba dans sa couchette et fixa le plafond.

Il ne repensa pas à la chimère jusqu’au lendemain.

Le matin suivant, alors qu’il sortait de chez lui, Mirage l’appela :

— Où vas-tu ?

— Juste faire un tour, répondit Ojas, un pied dehors. Discuter avec les voisins, voir s’il y a des choses à réparer…

Noter et reporter les doléances des habitants était l’une des tâches principales d’un représentant de quartier. C’était, et de loin, celle qu’Ojas préférait. Parler avec les autres et résoudre leurs problèmes lui donnait un sentiment de satisfaction qu’il trouvait rarement ailleurs. Tailler, couper et sculpter le bois était un plaisir douloureux à cause de son manque de talent ; venir en aide aux siens apaisait cette souffrance.

— J’arrive, lança Mirage en attrapant sa cape.

Ni une, ni deux, les deux hommes se retrouvèrent côte à côte dans la rue bruyante d’animation.

Ojas n’aurait échangé sa place pour rien au monde. Au contraire ! Il se réjouissait de la nouvelle attention que lui portait Mirage. Seulement, une petite voix à l’arrière de sa tête lui répétait que ce changement d’attitude était très étrange. Était-ce un élan de pitié, après l’avoir vu s’effondrer dans le temple ? Ojas espérait que non – d’ailleurs, s’il était parfaitement honnête, c’était peu probable de la part de son invité. Alors quoi ? Ojas n’avait rien à offrir qu’il ne lui avait déjà donné : sa maison, son temps, son amitié. Rien, hormis la promesse de retrouver sa famille qu’il n’avait toujours pas tenue.

« Tu ne peux même pas aider ton ami le sans-nom, » avait sifflé Sépidé, et elle avait raison. L’estomac d’Ojas se tordit.

— Mirage… est-ce que tout va bien ? lança-t-il tout à trac.

— Pourquoi est-ce que ça n’irait pas ?

— Eh bien, tes souvenirs… Enfin, personne ne m’a rapporté de débris de la plage. Il n’y a pas eu de recherches d’autres disparus non plus.

Encore un détail étrange. Un navire ne coulait pas sans laisser de traces : la cargaison s’échouait sur les côtes, des survivants et des corps remontaient à la surface, les marins faisaient passer le mot de port en port qu’un bâtiment de leur compagnie avait disparu. Mais Mirage était le seul à s’être échoué, et personne ne semblait le chercher, ni lui, ni les siens, ni leur embarcation.

Pour la première fois, Ojas se demanda si Mirage ne lui cachait pas quelque chose.

— Oh, répondait celui-ci, le visage dissimulé par son capuchon. Je m’en doutais.

— Mais tu n’as pas envie de continuer tes recherches ? insista le charpentier. Tu étais tellement décidé à repartir, au début…

— Je pense, dit lentement Mirage après un moment de réflexion, que je vais les retrouver. Ma famille, je veux dire. Appelle ça une intuition, un vœux pieux, le destin… n’importe. Je ne sais pas combien de temps ça prendra, mais ça finira par arriver. Et, en attendant, la compagnie n’est pas mauvaise, ajouta-t-il en coulant un regard vers son hôte.

Ojas hocha faiblement la tête.

« Tu ne crois pas au destin, » pensa-t-il en regardant le jeune homme lui retourner son sourire. « Tu as déjà du mal à croire que Jan ne veut pas t’empoisonner quand il te donne part de sa pêche, ou que Maïa est sincère quand elle dit qu’elle ne veut pas être payée pour coudre tes chemises. Tu ne crois qu’en ta propre force. »

Cette fois, il en était sûr. Mirage lui cachait quelque chose. Il n’y avait pas d’autre explication pour cette assurance.

Son cœur se fendit un peu.

Qu’avait fait Ojas pour qu’il lui mente ? Était-il si peu digne de confiance ? Que pouvait-il faire pour que Mirage se confie à lui ?

— Qu’est-ce qui s’est passé quand tu as vu la chimère ? Sur le port ?

Même à travers la cape, il pouvait voir les épaules de Mirage se raidir. Il ne voulait pas le forcer, il détestait sa langue qui parlait sans réfléchir aux conséquences, mais il ne pouvait se retenir.

— Je l’ai vue, elle m’a vu, j’ai couru, ironisa Mirage en observant les passants. Pourquoi ?

— Je repensais à mon rêve.

L’explosion de lumière qui avait aveuglé la cité restait inexpliquée. Chacun y allait de sa théorie, mais le mystère restait entier. « Sauf pour Mirage. Il sait, n’est-ce pas ? » pensa Ojas en fermant le poing sur sa chemise. « Il a vu des choses que personne ne sait. » Sauf Chidera, peut-être.

Que lui avait révélé Mirage, quand elle l’avait interrogé ?

Pourquoi ni l’un, ni l’autre ne l’avait informé de ce qui avait été dit ?

— Elle ne m’a pas répondu.

— Quoi ? Qui ? demanda Mirage, perdu par ces revirements.

— Chidera. Je lui ai envoyé un message sur notre… découverte, et elle ne m’a pas répondu. Ça fait déjà cinq jours. Je n’ai pas donné de détails, pas par écrit, mais j’ai dit que c’était urgent. Pourquoi est-ce qu’elle n’a pas répondu ?

— Peut-être qu’elle n’a pas eu le temps ? suggéra Mirage en faisant la moue. Ça occupe, de faire des ronds de jambes devant la délégation – d’ailleurs, ça n’avance pas, cette histoire de traité, pas vrai ?

— Justement ! Raison de plus pour accélérer les recherches de tu-sais-qui. Ça n’a pas de sens, murmura-t-il.

Mirage l’observa sans rien dire. Ils étaient plantés au milieu de la rue, les voisins d’Ojas le saluant d’un geste ou lui lançant de petits mots qu’il n’entendait plus. Sa main perdue dans sa barbe, il fixait le sol comme s’il avait détenu les réponses à ses questions. Mirage se rapprocha de lui et chuchota :

— Tu veux savoir ce que j’en pense ?

— Évidemment !

— Tu as raison : sa priorité, c’est retrouver les dieux. Si elle ne t’a pas contacté, soit c’est parce qu’elle a peur des espions…

— Soit parce qu’elle ne me fait plus confiance, compléta le charpentier avec un mouvement de désespoir.

— Quoi ? Non, ne sois pas ridicule. Je pense plutôt qu’elle ne veut pas qu’on sache que tu travailles pour elle sur ce point particulier : toute l’île sait qu’elle te sponsorise, mais seulement dans le cadre du Conseil. En ayant recours à toi trop souvent, elle risque d’attirer l’attention de l’Empire sur toi. Ça, ou alors elle a trouvé un autre indice de son côté. Peu probable, mais qui sait… Ojas, tu m’écoutes ?

Non, Ojas ne l’écoutait plus. La chimère l’avait empoisonné de ses mots. Il ne pensait qu’à son inutilité, à ses échecs. Il se rongeait les ongles désormais, le regard absent. Il fallut que Mirage tire sur sa manche pour qu’il revienne à la réalité.

— Pardon, bredouilla-t-il. Je ne sais pas quoi faire. Je veux que Chidera sache ce qu’on a trouvé, c’est trop important pour qu’on le garde pour nous. Comment est-ce qu’elle peut continuer les recherches sans savoir ça ? Il faut qu’elle sache !

— D’accord, dit simplement le jeune homme. Allons-y, dans ce cas.

— Hein ? dit bêtement Ojas.

Déjà Mirage s’éloignait. Il lança par-dessus son épaule.

— On va chez elle ! Tu veux lui parler, alors allons-y. On pourra aussi lui demander ce qu’elle fait, à t’ignorer ainsi !

Il marmonna quelque chose sur la grossièreté des puissants qu’Ojas ne comprit pas tout à fait. Le charpentier avait à nouveau le cœur serré, d’un sentiment bien différent cette fois. La mince silhouette du jeune homme lui tournait le dos, marchant d’un pas décidé. Rien n’avait jamais l’air de l’impressionner, et tout ce qui impressionnait Ojas devenait petit à côté de Mirage. Comme si le monde ne pouvait qu’abdiquer face à sa ténacité et se mettre à sa hauteur.

Ojas entreprit de le suivre. Il n’oublierait pas les secrets que Mirage gardait par devers lui. Mais qu’importe, se disait-il en marchant à nouveau auprès de lui.

Il pouvait bien attendre un peu.

Commentaires

forum Fond et forme exigeant
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.