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Chapitre 18 : L'enfant du temple

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Par Bleiz

La nuit avait été courte.

Le temps était passé trop vite, ou peut-être bien que Chidera avait été trop lente. Désormais, l’aube se glissait dans ses appartements, caressant les rideaux oubliés d’une teinte rose-orange. Elle sortait de la pénombre le cercle de bougies éteintes au milieu de la pièce. De la cire coulait de leurs socles de cuivre, parfois en gouttes suspendues, parfois en petites mares tièdes. Disposées à même le sol, sur des piles de livres ou sur le rebord d’une table basse, elles formaient une demi-couronne face au miroir. En leur centre, Chidera allongée par terre luttait contre le sommeil.

Le journal avait glissé de ses jambes aux petites heures du jour, puis, un peu plus tard, il n’avait cessé de lui tomber des mains. La jeune femme avait tenté de poursuivre son travail en dépit de tout, mais elle ne pouvait plus continuer. Ses yeux brûlaient et les mots devenaient flous, sa main gauche était raidie par une crampe. Sa nuque n’avait cessé de la lancer que lorsqu’elle avait posé la tête sur le sol. Alors seulement, acceptant sa défaite face à l’épuisement, Chidera s’était étendue sur le parquet. Depuis, elle comptait les étoiles peintes au plafond tandis que ses doigts grattaient distraitement le cuir du journal.

« Les dieux existent, » se dit-elle pour la centième fois. «  Non seulement ils existent, mais ils ont bien vécu dans le temple. Ils y étaient jusqu’à… il y a au moins vingt ans. »

Il ne fallait pas s’endormir, pas ici, à même le sol, avec le carnet exposé au vu et au sus de tous, sans quoi les servantes la trouveraient ainsi en venant la réveiller. Elle s’imaginait déjà réveillée en sursaut par leurs cris horrifiés. Non, elle aurait vraiment dû ramasser les chandelles, quitte à les fourrer en vrac dans un coin de la pièce, et se traîner jusque dans son lit. Mais elle n’en avait pas la force. Elle se contentait donc de reposer par terre, à réfléchir en laissant le jour venir.

Elle pensa soudain qu’elle faisait une bien mauvaise croyante. N’importe quel autre Galatéen aurait été extatique en lisant ce qu’elle avait découvert : un témoignage du grand prêtre rencontrant les dieux, les voyant, leur parlant ! Ojas en aurait pleuré, elle en était sûre. Mais elle avait beau eu déchiffrer le journal – les premières pages, à peine, tant traduire en gardant le carnet ouvert face au miroir s’était révélé être un exercice périlleux – elle n’avait pas ressenti l’élan sacré qu’elle aurait dû. Pas de bouffée de foi, pas de culpabilité face à ses doutes. Juste une écrasante vague de soulagement. Elle se demanda brièvement si cela faisait d’elle une mauvaise Galatéenne.

« Les dieux existent. Si je les retrouve – si ? quand ? – alors la cité tiendra une vraie chance de gagner contre les Landes… » D’ordinaire peu portée à la rêverie, Chidera se prit à imaginer l’armée impériale débarquant sur leurs côtes, hurlant et agitant leurs lances et leurs épées, avant de se retrouver nez à nez avec cinq figures inconnues, impossibles, implacables. Ce serait la résurrection de l’île, le mythe originel renaissant des cendres, avec Chidera comme artisan de la victoire…

Elle s’endormit le sourire aux lèvres.

Un hurlement strident la réveilla violemment quelques heures plus tard.

Chidera se redressa d’un bond. Elle grimaça face à la lumière qui inondait désormais ses appartements, avant de voir une servante, debout dans l’entrebâillure de la porte, l’air horrifié. Le verre qu’elle tenait était tombé, jonchant le parquet d’une multitude d’éclats de cristal.

— Du calme… grimaça Chidera en se relevant sur ses coudes.

Au son de sa voix, la servante se précipita vers elle et s’exclama :

— Dame ! Qu’est-ce qui vous est arrivé ? Êtes-vous souffrante ?

Tandis qu’elle parlait, Chidera glissa le journal sous sa cuisse, sans détourner son regard du sien. Le geste attira malgré tout l’attention de la servante. Alors la Volindra porta une main à son front et fronça les sourcils, et la jeune femme se désintéressa de ce qu’elle avait à peine vu.  Chidera souffla :

— Non, je vais bien. J’ai juste travaillé cette nuit et j’ai dû m’assoupir…

— Ici ? s’écria la servante en désignant le sol et les bougies, si loin du bureau.

— J’ai mal à la tête, murmura Chidera en se massant la tempe, glissant un coup d'oeil à la femme affolée.

— Ne bougez pas, je vais vous chercher de l’eau. Ou vous préférez que je fasse mander le docteur ? Oh dame, pardonnez-moi, mais quelle idée de travailler par terre !

— Non, non, pas de médecin, juste à boire. Et ne t’inquiète pas…, lâcha-t-elle en se frottant le front. Je n’ai pas la moindre envie de recommencer.

La servante lui sourit, quoiqu’avec inquiétude. Elle se releva et s’apprêtait à sortir quand la voix de Chidera s’éleva à nouveau :

— Ah, j’y pense. Quand tu reviendras, prends avec toi mes femmes de chambre. J’ai l’intention de rendre visite aux Qatiss, aujourd’hui.

Elle acquiesça et, après un dernier regard de reproche au verre qui jonchait le seuil, s’en fut.

Chidera attendit un peu. Lorsqu’elle fut sûre que le couloir était vide, elle bondit sur ses pieds et se pencha par la fenêtre : le cadran solaire installé dans les jardins indiquait dix heures. Si elle était rapide dans ses préparatifs, elle pourrait partir en début d’après-midi. Restait un problème : où ranger le carnet ? Dans son bureau, encore ? Cela risquait de susciter la curiosité, à force d’ouvrir et fermer continuellement le même tiroir. Caché dans son lit ou dans ses placards ? Trop dangereux, une servante pourrait le trouver accidentellement. Elle dut se rendre à l’évidence : elle allait devoir l’emmener avec elle chez les Qatiss. Elle avait beau croire en la fidélité de sa maisonnée, elle savait que la confiance était un faible rempart, et la loyauté une lame à double tranchant. Au moins, en le gardant sur sa personne, elle avait l’assurance que personne ne le trouverait : jamais on n’oserait poser la main sur une Volindra.

Elle déposa le journal sur son bureau, arrangea quelques feuilles afin qu’il soit dissimulé sans le paraître, et alla s’asseoir sur le divan. Ne restait plus qu’à attendre.

Le trajet jusqu’au domaine Qatiss était long. Ils étaient l’une des rares grandes familles à s’être installée sur la face Est de la colline, dans l’ombre du temple. Chidera aurait pu gagner du temps en faisant la route à cheval, mais officiellement, il n’y avait pas d’urgence, et elle ne montait que lorsqu’elle y était obligée. De plus, le palanquin lui offrait une certaine intimité qu’elle appréciait. La jeune femme somnola tout du long, passant ses brefs moments d’éveil à imaginer la réaction de la matriarche en entendant le récit de ses découvertes.

— Dame ? Nous sommes arrivés.

Chidera accepta la main du porteur et sortit. Elle admira un instant les vastes étendues d’herbe parsemées d’arbres et de fleurs sauvages qui entouraient la villa blanche. Ces jardins sauvages dégringolaient derrière la pierre, et s’élançaient vers la mer. Enfant, elle avait aimé y courir avec les autres jeunes héritiers. Cette époque lui paraissait si lointaine, désormais.

Elle lissa du plat de sa main le sari framboise qu’elle avait revêtu pour l’occasion, passa le doigt sur le liseré vert et doré des fleurs qui y étaient brodées. Un cerceau d’or avait été planté dans sa chevelure : on avait défait ses tresses, et sa chevelure encadrait désormais son visage d’une sombre et brillante auréole. Elle s’avança vers l’entrée où l’attendait un jeune serviteur en livrée verte.

— Dame Chidera, ma maîtresse se fait une joie de vous recevoir. Il se trouve qu’un invité la retient en ce moment même ; voudriez-vous bien attendre dans le petit salon qu’elle termine ?

Le soleil brillait, une brise en atténuait la chaleur. Des merles chantaient dans les oliviers qui bordaient la demeure. Oui, c’était une belle journée en vérité, et Chidera toute légère de sa victoire sur le grand prêtre se sentait d’humeur généreuse.

— Ce ne sera pas la peine, répondit-elle. Amenez-moi donc à la jeune dame Rani, plutôt.

Chidera suivit son guide silencieux à travers la demeure Qatiss. À tous les tournants, sur tous les murs, ce n’était que tapisseries et sculptures, peintures enfermées dans des cadres de bois laqué et fleurs de verre dans des vases en cristal. Parmi ces chefs-d’œuvre, la Volindra reconnut d’anciennes possessions du temple. Personne n’avait jamais pris la peine de chercher les multiples opportunistes de l’incendie, chacun trop occupé à récupérer sa part. Il y avait là une injustice, pensa Chidera avec un certain malaise, à ce que ces pièces autrefois destinés aux yeux de tous soient réservés à une poignée d’élus.

Mais la villa regorgeait de ses beautés propres : la jeune femme put observer tout au long de sa marche des bas-reliefs gravés d’une main de maître. Ici, c’était Ashtar jouant un tour à Heol et provoquant sa dévastatrice furie, là, c’était Maen utilisant sa magie pour aider Andon pris au piège de sables mouvants. Et là-bas, quelle était cette scène ? N’était-ce pas Perlez faisant résonner sa dernière mélodie, avant que le roi des dieux ne lui interdise de jamais entonner le moindre chant ? Les mythes d’antan refluaient un par un dans sa mémoire.

Les artisans avaient glissé leurs signatures dans les recoins, en dessous des symboles divins : l’aigle d’Andon, la lune d’Ashtar, le phoque de Heol, l’œil ouvert de Perlez et le sceptre de Maen. Parfois aussi, au milieu des dieux et de leurs marques, on avait inscrit le symbole de Galatéa, et Chidera se demanda si cette répétition à outrance trouvait sa racine dans un sentiment d’illégitimité des Qatiss. Après tout, il était vrai que cette famille avait des liens de sang avec les Landes. Ils n’étaient pas natifs de l’île, même s’ils se trouvaient sur son sol depuis des siècles. Mais ces liens étaient si distants que plus personne ne s’en souvenait, pas même Chidera. À vrai dire, les Bellusuk auraient pu apprendre une chose ou deux du patriotisme des Qatiss…

Ils marchaient depuis un moment à présent, et Chidera commençait à regretter sa décision. Elle n’avait pas le souvenir que, enfant, Rani se soit trouvée si loin du bâtiment principal. Toutefois le serviteur avançait sans hésitation vers l’aile gauche, passant sans un mot devant ses confrères dont la présence se faisait de plus en plus rare. Inconsciemment, la Volindra caressa la poche où était caché le carnet de Iasonas. Par les hautes fenêtres qui rythmaient les couloirs, elle pouvait désormais apercevoir un grand canal qui se jetait dans l’océan. « Son flot est moins fort que celui des Gorges, » se dit-elle face au tumulte bleu sombre qui descendait la colline.

— Dame Chidera, dit alors le serviteur en s’arrêtant. Voici les appartements de dame Rani.

La porte qu’il lui montrait était à dix bons mètres d’eux. La jeune femme attendit un instant, les sourcils levés, avant de s’exclamer :

— Suis-je censée entrer sans que l’on me présente ? Est-ce là l’étiquette de la maison Qatiss ? J’en suis très étonnée.

— Dame Rani n’aime pas être dérangée, répondit simplement l’homme.

— Sait-elle au moins que je suis là ? L’a-t-on prévenue de ma visite ?

Le serviteur parut gêné.

— Comme je vous ai dit, nous essayons autant que possible de ne pas perturber le repos de notre jeune dame…

— C’est bon, j’ai compris, le coupa Chidera avec un geste agacé. Partez ; je me débrouillerai.

Il se plia en une grande révérence et détala avec toute la retenue d’un homme poursuivi par une meute de loups. Chidera le regarda s’enfuir, partagée entre l’horreur et l’amusement.

La porte de Rani avait été peinte en vert, comme la plupart dans la demeure Qatiss, à ceci près que la sienne était recouverte de symboles : en s’en rapprochant, Chidera réalisa qu’il s’agissait des motifs qu’on brodait sur les vêtements des jeunes enfants, afin de les protéger des mauvais esprits et des maladies. « Grand Maen, si vous me faites sortir de là vivante et en un seul morceau, je vous jure que je ferai un effort pour croire en vous, » se promit-elle en toquant. Ah, mais les dieux existaient, elle en avait la preuve désormais. « Eh bien je serai extrêmement polie et vous traiterai avec tous les honneurs que vous méritez quand je vous retrouverai, » ajouta-t-elle rapidement.

— Entrez, lança une voix qu’elle connaissait, et qui lui était étrangère toute à la fois.

Chidera poussa la porte et pénétra dans une grande chambre aux murs rouges, étouffant de coussins et d’encens. Une table basse couverte de morceaux de tissus en vrac se trouvait directement face à l’entrée ; une dizaine d’aiguilles se dressaient, plantées dans la pile bariolée. Partout, un fouillis sans nom régnait : des vêtements avaient été jetés par terre et s’accumulaient en piles, des feuilles volantes étaient posées çà et là, vierges ou couvertes de croquis à moitié finis. Un siège avait été renversé, et partout, partout, les symboles des dieux apparaissaient : gravés dans le bois des chaises, griffonnés sur le papier, grattés dans les tapisseries… De l’encre tachait le sol par endroits. Comment une pièce aussi grande pouvait paraître aussi exigüe ? Cela dépassait l’entendement.

Chidera lutta pour ne pas montrer son choc ; elle prit une profonde inspiration et tourna sur elle-même, absorbant toujours plus le décor et les détails de la pièce. Quelqu’un avait essayé d’apporter une touche apaisante en décorant les appartements d’un vase bleu pâle ici, d’un tableau de fleurs d’automne là. Vains efforts : on les remarquait à peine dans l’atmosphère rouge et brune. La Volindra avait l’impression de marcher dans un cœur battant.

Des trois fenêtres qui perçaient le mur du fond, une seule n’était pas cachée par les tentures – vert sombre, nota Chidera. C’était celle la plus à gauche : elle était ouverte et on y apercevait un bout de ciel, s'en échappaient le bruissement de l’eau et les cris des mouettes.

Assise sur le rebord, Rani Qatiss brodait une lourde bannière qui tombait de ses genoux. Sa robe de coton cobalt la détachait de ces lieux si lourds, comme si elle avait pris un peu de la mer depuis sa fenêtre pour l’enrouler sur ses épaules. Elle ressemblait à l’enfant que Chidera avait connu. Elle avait gardé la blondeur des cheveux, la peau pâle et cette étrange couleur d’yeux qui lui rappelait les algues décolorées qui flottaient parfois à la surface de l’eau, ou les racines des lotus effleurant la surface des lacs. Mais Chidera ne pouvait imaginer la petite fille d’antan dans ce lieu où, déjà, elle suffoquait. Elle envisageait de faire demi-tour quand Rani l’aperçut enfin.

— Chidera… ? lâcha-t-elle en écarquillant les yeux. Par Andon, c’est vraiment toi ! Ça alors !

Elle descendit de la fenêtre et reposa son ouvrage sur un fauteuil en velours avant que la Volindra n'ait le temps de voir les symboles inscrits dessus. Chidera remarqua alors que sa robe était vide d’ornements, sa tenue sans le moindre accessoire. Ses pieds étaient nus. « Qu’est-ce qu’une Qatiss fait habillée ainsi ? » se dit Chidera horrifiée. Elle se força à garder une expression impassible : le visage de Rani s’illuminait au fur et à mesure qu’elle s’approchait d’elle.

— Je ne savais pas… balbutia-t-elle, les mains tendues vers l’invitée mais aussitôt rétractées. On ne m’avait pas dit que tu viendrais.

— Je passais dans les parages, mentit Chidera.

— Quel bonheur ! s’écria Rani en prenant finalement les mains de la jeune femme. Bénis soient les dieux ! Viens, viens, assied-toi…

Bon gré, mal gré, Chidera se laissa faire. Elles s’installèrent dans un divin cramoisi.

— Il y a si longtemps que nous ne sommes pas vues… dit Rani en la dévisageant avec insistance. Vraiment, ce doit être l’œuvre des dieux que tu sois passée aujourd’hui.

— Sans doute, oui, répondit machinalement Chidera en croisant les mains sur ses genoux.

Son regard tomba sur un petit meuble à l’extrémité de la pièce : de là venait le parfum d’encens. Quatre bâtons avaient été allumés, leurs volutes sombres s’enroulant autour de statuettes des protecteurs de la cité. Une minuscule vasque brûlait.

— Je vois que tu pries Andon, remarqua Chidera à la vue des multiples symboles du dieu. J’ai toujours cru que tu préférais Maen.

— Oh… dit Rani. Elle parut un instant troublée, mais bien vite elle se ressaisit et un sourire cachottier fleurit sur ses lèvres : Disons que je me sens plus proche d’Andon, ces temps-ci.

Le silence retomba. Jamais Chidera n’avait autant regretté une décision. Voilà à quoi la menait la spontanéité ! Elle s’était crue charitable, et voilà qu’elle était à présent prise au piège de cette conversation. « Peut-être qu’un valet va bientôt arriver pour me dire que dame Qatiss veut me voir, » espéra-t-elle, avant de se rappeler que les serviteurs osaient à peine s’approcher de la porte. Elle cherchait une excuse pour partir quand Rani reprit, les yeux dans le vague :

— L’année dernière a été si dure. Toute cette souffrance, tous ces malheurs…

— C’est vrai, acquiesça Chidera en repensant aux difficultés pour acheminer des vivres jusqu’à Galatéa après l’incendie.

— Beaucoup de gens sont morts.

— En effet.

— Et le silence des dieux… quelle terreur…

— Certes, dit Chidera en envisageant de s’enfuir par la fenêtre.

— Mais nous avons persévéré. La foi nous a portés, malgré tout. Je sais que tu me comprends, déclara-t-elle en se tournant vers la Volindra. Grand-mère m’a tout dit sur ton plan pour les retrouver. J’étais dans une telle colère quand le Conseil pourpre a refusé de donner son accord !

Chidera hocha la tête, faute de réponse qui puisse suivre l’intensité de Rani. Celle-ci ajouta alors :

— Mais tu n’as pas abandonné. N’est-ce pas ? Impossible de mettre un tel projet de côté juste parce qu’on te l’ordonne.

Elle paraissait plus solide, brusquement. Son regard était plus clair. Chidera se demanda un instant si dame Qatiss n’avait pas averti sa petite-fille de ses agissements. Rani poursuivit :

— Tu as dû poursuivre tes recherches de ton côté. Pas la peine de me le cacher, nous sommes amies... Et puis, j’aurais fait la même chose.

Chidera dit prudemment :

— La venue de la délégation m’a empêchée de vraiment enquêter… Mais j’admets que j’ai encore l’intention de découvrir la vérité.

— Je le savais ! exulta Rani en joignant ses mains en prière. Oh Chidera, je suis tellement heureuse. Tu sais, j’ai l’impression que l’île entière tourne le dos à notre foi. Alors que la vérité est qu’il s’agit juste d’une épreuve, un passage nécessaire vers la grandeur renouvelée de Galatéa. Mais toi et moi, nous pensons la même chose !

Voilà des mots qui ne figuraient dans aucun discours du temple, et certainement pas dans les textes du Conseil pourpre. Le malaise de Chidera s’intensifiait de minute en minute. « D’où est-ce qu’elle sort ces idées ? » se demanda-t-elle.

— Quand tu parles d’épreuve…

— Chidera, la coupa Rani en se rapprochant d’elle. Tu n’as pas à t’inquiéter.

Sa voix se fit murmure, et Chidera dut tendre l’oreille pour entendre ce qu’elle chuchotait :

— Les dieux sont plus proches qu’il n’y paraît.

Les yeux de Rani brillaient. Elle se mordait la lèvre pour contenir son enthousiasme.

Chidera aurait pu l’étrangler.

« Si cette cinglé sait où sont passés les dieux alors que la moitié de l’île les cherche depuis un an, je la tue. » Mais non, impossible : une fanatique comme elle aurait tout révélé depuis longtemps. Néanmoins, Chidera demanda :

— Rani, est-ce que tu es en train de me dire… ?

— Les cristaux du temple sont un bon moyen de le savoir, lança Rani en reprenant un ton normal. Ils brillent toujours aussi forts, alors que cela fait un an qu’ils sont partis.

L’espoir de Chidera s’envola. Sa déception dût se voir, car Rani insista :

— Ce ne sont pas de simples cristaux, Chidera. C’est l’âme des dieux qui s’expriment à travers eux.

— Je n’ai pas le souvenir qu’un prêtre ait jamais dit ça.

— Tu n’as pas assisté à toutes les cérémonies.

— Je ne peux pas dire le contraire, soupira Chidera avant de forcer un sourire.

Elle se leva. La voyant faire, Rani bondit sur ses pieds et s’écria :

— Que fais-tu ?

— Je dois y aller, répondit Chidera en s’éloignant lentement. Je dois me préparer pour la prochaine réunion avec la délégation impériale.

— Mais tu viens à peine d’arriver !

— Nous nous reverrons bientôt, l’assura Chidera d’un ton apaisant. Au bal des Bellusuk, peut-être ?

Rani se balança d’un pied sur l’autre. Elle se tordait désormais les mains.

— Je ne suis pas sûre d’y aller, dit-elle d’une voix hésitante.

— C’est dommage, lâcha Chidera en ouvrant la porte. Si c’est le cas, je reviendrai te voir.

— Tu promets ?

— Bien sûr, dit la jeune femme après un temps.

Elle passa dans le couloir et salua Rani d’un dernier signe de tête. La porte se referma sur la silhouette cobalt, droite, les bras ballants au milieu du désordre rouge et brun.

« Voilà qui complique singulièrement les choses, » pensa Chidera en remontant le couloir d'un pas vif. La folle ferveur de Rani ne pouvait venir de nulle part, pas un an après la chute du temple. Celle-ci ne sortant pas de chez elle, et les prêtres ayant été plus ou moins décimés, la source de son changement de comportement ne pouvait venir que du domaine. Chidera ne croyait pas que dame Qatiss soit de cette trempe, trop rationnelle pour jamais tomber dans un tel mysticisme. Mais sa famille était nombreuse, et elle-même n’était pas éternelle. D’ailleurs, qui savait quelles informations elle transmettait aux siens ? La Volindra caressa le journal dans sa poche ; impossible désormais de prendre le risque de révéler son contenu à la matriarche. Les Qatiss ne pouvaient plus être considérés comme des alliés fiables.

Chidera était à nouveau seule.

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