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Chapitre 17 : Journal de Iasonas - Les premiers jours

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Par Bleiz

Jour 21 de l’année 361 :

La cérémonie a eu lieu. Je n’aurais pas pu rêver d’un plus beau sacre. Tous mes frères et sœurs du temple et tout le peuple de Galatéa se sont réunis pour ce jour de fête. Désormais, toutes les générations me connaîtront comme Iasonas, grand prêtre du saint temple sur la colline, haut serviteur des Cinq. Puissants sont les dieux de ma cité ! Que leurs noms soient vénérés d’âge en âge !

Mes nouveaux appartements se trouvent en dessous du quartier des dieux. Ils sont aussi beaux que dans mon souvenir. Il est loin, le temps où je nettoyais les sols et lavais les draps du grand Péliac. Mes jours d’apprenti sont derrière moi, et celui que je peux désormais appeler mon prédécesseur est mort. Andon a guidé son âme à travers les courants du Monde éternel. Il repose désormais sur les rivages de l’Île immortelle. À mon tour de servir les dieux.

Jour 24 de l’année 361 :

Cette nuit, j’ai fait un rêve. Le grand Ashtar lui-même m’a visité. Il a caché son visage d’ivoire et de lumière mais il m’a parlé. À l’instar des grands prêtres avant moi, je vais avoir l’indicible honneur de rencontrer les dieux. Quand sa voix céleste a résonné, j’ai pleuré de bonheur. Je me suis réveillé la face couverte de larmes et l’âme en fête.

Je dois discuter avec les chefs des grandes familles cette après-midi.  La réunion est prévue depuis que Péliac m’a annoncé comme successeur. Il faudra écouter leurs plaintes et leurs demandes, entendre leurs projets pour la cité et trier le bien du mal. Ces gens ne font pas attention aux enfants de Galatéa. Ils ne retiennent rien des enseignements des dieux. Puisse Maen, puissant parmi les puissants, me donner la sagesse nécessaire pour les guider tous, et la patience de tenir jusqu’à la tombée du jour.

Jour 25 de l’année 361 :

Il n’y a pas de vivant plus heureux que moi, car mes yeux ont vu la déesse aux yeux rouges, Celle-qui-Voit, bien-aimée Perlez, née de l’encre de la nuit !

J’ai grimpé les marches de l’escalier secret reliant mes appartements à la coupole. Maen le Bâtisseur a orné leur domaine de toutes sortes de pierreries. Il y a enfermé les étoiles. La lumière danse à toute heure pour les maîtres de Galatéa.

Les cinq portes des dieux étaient fermées. Je me suis agenouillé et j’ai prié. Puis Perlez est venue et m’a autorisé à la regarder. Elle était identique à ses statues, et pourtant si différente ! J’ai reconnu son auréole de cheveux crépus et brillants comme l’or noir, sa peau plus sombre et plus lisse que l’onyx, ses yeux surtout, deux vrais rubis ouverts sur le passé et le futur. Mais aucune statue, aucun tableau n'ont su capturer la musique de ses gestes ou la douceur de son cœur envers les fils de chair. Elle m’a souri et j’ai cru mourir. Elle m’a trouvé jeune. Qu’est-ce que quarante années pour un immortel ? Je lui ai juré ma fidélité et ma dévotion, en suivant les paroles rituelles. Elle a accepté mon serment m’a demandé de veiller sur les pauvres et les faibles. C’est là une des missions du temple et nous l’avons toujours fait, aussi ses propos m’ont surpris. Mais sans doute se rappelle-t-elle des malheurs du passé, quand les prêtres et les grandes familles avaient manqué à leurs devoirs. J’ai promis à nouveau et elle eut l’air satisfaite. Demain, un autre dieu me bénira.

En tant que serviteur, j’adore et je vénère chaque dieu également. Mais l’enfant que j’étais attend Maen avec le plus d’impatience. Aîné des dieux, roi de l’île ! Puisse-t-il me juger à la hauteur de la tâche !

Jour 26 de l’année 361 :

J’ai dû faire face aujourd’hui à mon premier défi. Les Bellusuk et les Ruzdorn voulaient se battre pour un lopin de terre. Ou plutôt leurs héritiers. Les jeunes manquent de perspective. C’est à leurs parents de leur montrer l'exemple. Or les leurs les laissaient faire, sous prétexte de leur faire gagner en expérience. J’ai dû intervenir : dans un mois, je rendrai jugement à qui appartiennent les vignes à l’est de la colline, au-delà des murs de la cité. Les pâturages sont presque vides à cette période de l’année, mais la survie de beaucoup en dépend. Je peux au moins compter sur les Qatiss dans cette affaire. Ils ont l’air plus sensible à la parole divine que leurs pairs, la dame Kaoutar en particulier. Ils ont appuyé mon souhait et c’est grâce à eux que je vais pouvoir maintenir la paix sur l’île.

L’heure est venue et passée ! Peut-on être plus heureux que moi ? Impossible. Ce soir, c’est le grand Andon qui m’a honoré de sa présence. Dieu des flots, gardien des mers, guide des âmes après la mort ! J’ai tremblé en le sentant approcher. Ses pieds sont d’airain, ses yeux perçants comme une lame. Lui aussi ne ressemble que peu à l’art qu’on en fait. Aucun pigment ne peut contenir la tempête contenue par le dieu des mers. Il m’a jaugé, longtemps. Je suis resté prostré à terre. J’aurais voulu ne jamais me relever. Finalement, il m’a fait me redresser : son regard a mis mon âme à nu. Qu’a-t-il vu ? Mes fautes sont écrites dans ma chair. Il m’a ouvert en deux sans faire couler le moindre sang. Il sait qui je suis. Son masque d’humain est resté impassible mais je suis son loyal serviteur et je sais ce qu’il pense : je suis un être misérable aux appétits dévorants. Mais il a aussi vu mon sacrifice, la vie que j’ai laissé derrière moi en entrant dans le temple, et c’est pourquoi il a accepté mon serment. Il m’a ordonné de faire ouvrir le barrage dans douze jours et je le ferai. Puis il est parti sans un mot. Je suis resté longtemps à trembler dans le parfum d’orage et d’écume. Mais je suis de retour dans ma chambre et demain, je serai meilleur qu’aujourd’hui. J’espère un jour satisfaire les dieux par ma conduite et servir d’exemple à tous les enfants de Galatéa.

Jour 27 de l’année 361 :

Je ne sais pas si je survivrai à cette semaine. Ma vie ne tient plus qu’à un fil. Péliac a fait le mauvais choix en me nommant. Je ne suis pas assez fort pour soutenir l’attention des dieux.

La déesse Heol est venue ce soir. Une enfant ! Une fille ! Mille bêtes sauvages dans un si petit corps. Ses cheveux châtains bouclaient le long de son petit cou et flottaient d’une brise perpétuelle. Son visage rond et blanc, ses joues roses d’avoir trop couru, son nez délicat… Ses yeux ! Deux perles bleues ! Elle a l’étrange élégance des créatures de l’Autre monde. Pourtant, tout en elle ressemble à une fillette de dix ans, pas plus. Mais alors que j’étais à genoux, j’ai glissé un regard dans sa direction. Je n’aurais pas dû. J’aurais dû attendre son signal, comme avec les autres.

Ses yeux d’aigle ont croisé les miens et aussitôt, j’ai senti la morsure d’un lion m’arracher la nuque. J’ai hurlé. J’ai senti ses griffes lacérer la chair de mon dos. Ses mâchoires ont fait craquer mon crâne dans un bruit terrible. J’étais au sol, mes ongles se déchiraient sur la pierre froide pendant que la bête me dévorait la cervelle.

Puis j’ai cligné des yeux et j’étais intact. Elle me regardait avec mécontentement et j’ai su qu’elle m’avait puni pour lui avoir manqué de respect. Je l’ai suppliée jusqu’à ce qu’elle m’accorde son pardon.

Heol m’a ensuite traité avec l’innocence de n’importe quel enfançon. Elle a joué avec la capuche de ma robe, admiré les broderies colorées qui l’ornaient, m’a parlé avec l’enthousiasme des petits pour les jeux qu’elle réserve aux fils et filles d’hommes qu’elle décide de bénir, ses ignorants petits camarades de jeux. Voilà une grande protectrice qu’ils ont. Elle a fait venir des chouettes, des souris et des lézards et leur a donné des ordres, et les animaux ont obéi car eux savent mieux que moi qui est leur maître. Et pendant qu’elle parlait, je frémissais de chaque geste, j’écoutais avec attention, parce que l’être en face de moi n’était pas un enfant mais bien une déesse. Ce masque d’innocence ne me fera plus jamais oublier la divinité de sang et d’eau vive qu’elle est vraiment.

Elle a accepté mon serment, avec légèreté. C’était plus que ce que je ne mérite. Comment oserai-je faire face à Ashtar et Maen ? Si demain, je reste seul dans les quartiers des dieux, si aucun ne m’honore de sa présence, alors je saurai que je dois quitter le temple.

Jour 28 de l’an 361 :

Ashtar est venu.

Il m’a parlé. Je l’ai écouté.

Je l’ai regardé.

Il m’a touché la joue du bout des doigts et il a ri.

Je ne serai plus jamais le même.

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