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Chapitre 16 : Jeu de miroirs

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Par Bleiz

Trois servantes tournaient dans la chambre de Chidera, les bras chargés de draps colorés. La jeune femme, assise sur une longue banquette de velours rouge, les écoutait s’agiter. Le bruissement de leurs robes de coton lui rappelait celui des vagues. Leurs sandales tapaient discrètement sur la mosaïque, allant d’un carreau à l’autre avec une légèreté toute professionnelle. Parfois, les yeux baissés de Chidera repéraient au vol un éclat carmin, un pan turquoise vivement rattrapé et replié. Elles s’activaient en silence, soucieuses de ne pas déranger la concentration de leur jeune dame. À moins qu’elles ne craignent qu’un mot malheureux ne leur coûte leur position. Chidera penchait pour la deuxième raison.

Un nuage s’était glissé dans la villa Volindra. Il y avait rôdé au plus proche des plafonds, s’était nourri de la grisaille et de la petite foudre qui s’échappait par tous les pores de l’île, gonflant lentement de jour en jour, jusqu’à ce que son amas fiévreux et humide frôle de trop près le front de ses habitants. Car le maître de la tempête était le maître de toute autre chose en ces lieux, il était Léonide Volindra, et sa colère s’accumulait comme la pluie dans le ventre gris de l’orage.

Les négociations n’avançaient pas. La première discussion aurait aussi bien pu être la dernière : aucun progrès n’avait été fait. Un pas en avant, un pas en arrière, Galatéa proposait, l’Empire refusait. On suggérait des alternatives aux droits de douane, on faisait semblant de réfléchir, on calculait des sommes acceptables aux deux parties, puis soudain quelqu'un s’exclamait qu’on ne pouvait pas sérieusement envisager un marché pareil et que le camp d’en face devait revoir ses ambitions à la baisse, défaisant d’un mot le travail de plusieurs heures, voire de plusieurs jours. Cette drôle de danse se répétait à chaque séance, et les danseurs commençaient à se lasser de cette unique et irritante mélodie. Léonide, en particulier, semblait y voir une offense personnelle. Chidera la comprenait : après tant d’années à entretenir des liens d’amitié avec les Landes, à nourrir une relation forte avec son ambassadeur, à accepter des termes moins avantageux qu’ailleurs dans le seul but de garder le titre de nation alliée, cette tournure des évènements était pour le moins décevante. Elle ne pouvait même pas reprocher à sa mère son attitude : toute sa rage était contenue, ses gestes froids et tranchants envers les serviteurs et sa famille mais toujours égale face à la délégation.

Chidera ne la laisserait pas porter seule le poids des affaires. Elle était une Volindra, elle aussi, et pour le bien de la cité, elle était prête à endurer toutes les remarques acerbes, à passer toutes ses nuits à son bureau.

Elle aurait simplement aimé que son soutien soit plus apte à soulager le poids des épaules de Léonide.

Même sa maîtresse absente, la demeure restait étouffée. Deux heures qu’elle était partie pour une réunion d’urgence chez les Bellusuk, laissant Chidera derrière sans même lui avoir proposée de l’accompagner. Cela était pour le mieux, car la liste de ses devoirs ne se réduisait jamais : il y avait des détails à voir sur la nouvelle proposition d’accord entre les banques Volindra et les succursales des autres grandes familles à l’étranger, vérifier que les cargaisons arrivées de Ludu et de Ters la veille correspondent aux commandes, discuter avec le représentant du port pour organiser plus de rotations de la garde afin de rassurer les marins quant au possible retour du monstre…

Chidera avait beau se répéter la liste de tâches qui l’attendait, y penser et y repenser, elle ne parvenait pas à se lever de son siège. Sa concentration s’envolait dès qu’elle tentait de l’attacher à son travail. Elle ne parvenait qu’à penser à la mer qu’elle avait contemplée ce matin, à travers les vastes fenêtres du Manoir. Le remous distant, si différent du chaos des Gorges, la lumière dorée qui baignait le bleu cristallin… Le calme qu’elle y percevait. « C’est vrai, après tout, » songea-t-elle. « Tout bouge dans la cité, mais la mer reste la même. Comme j’aurais aimé être une de ces vagues, sans avoir à me battre ici ! » Or Chidera était une femme, pas une vague, et elle n’avait même plus de dieux à qui adresser ses prières.

— Laissez-moi, dit-elle tout à coup.

Les servantes échangèrent un regard, puis obéirent. La porte se referma doucement derrière elles, et Chidera resta seule dans la grande chambre.

Son regard resta perdu au sol encore quelques instants, jusqu’à ce que, avec un soupir las, elle s’étire et aille à son bureau.

— Bien, déclara-t-elle en frappant dans ses mains. Par où commencerons-nous ? L’Empire qui veut nous humilier, ou les dieux qui nous ont abandonnés ?

Machinalement, ses doigts prirent la clé qui se trouvait dans sa poche de veste et ouvrirent un petit tiroir. S’y trouvait le journal du grand prêtre, aussi illisible qu’au premier jour. Elle le prit et l’ouvrit avec la même précaution qu’elle dépliait des rubans de soie. Des heures, qu’elle avait passées à creuser chaque piste, des moments volés au creux de ses nuits déjà si courtes, à tenter de reconnaître les mots qui pouvaient se cacher dans l’encre, sans succès. Elle avait découvert plusieurs codes secrets, grâce aux explications des espions Volindra, mais aucun ne correspondait. Pourtant, aujourd’hui encore, elle reprenait le carnet et en fixait les pages, une après l’autre, sans en comprendre le contenu…

On toqua à la porte.

— Dame Chidera ? Pardonnez-moi de vous déranger, mais vous avez reçu du courrier.

C’était sa secrétaire. Chidera glissa le carnet sous une pile de feuilles de brouillon.

— Entre, Sheza.

Une jeune femme noire aux longs cheveux et au nez pointu entra. Elle portait dans ses mains un large plateau en argent, sur lequel reposaient trois lettres. Sa longue robe blanche, brodée aux épaules de noir et d’or, frissonna tandis qu’elle les lui apportait, et Chidera se prit à nouveau à penser à la mer.

— La première est arrivée peu de temps après votre retour, dit-elle en indiquant un carré de papier fermé à la cire bleu ciel. Les deux autres ont été livrées par des messagers à l’instant.

— Rien d’urgent ? demanda Chidera en prenant la première.

— Non, dame, pas à ma connaissance.

Peu de gens à Galatéa auraient utilisé une cire aussi claire. Cette nuance ne correspondait pas non plus à aucune des couleurs des grandes familles. Intriguée, Chidera fit sauter le cachet avec un mince ouvre-lettre en fer forgé et lut :

Chère Chidera,

Pardonnez-moi mon audace, voulez-vous ? La plume est le seul moyen qui me reste pour échanger avec vous, tant il est impossible de discuter lors de nos réunions quotidiennes. De plus, je me doute que votre très honorée mère n’aurait aucun scrupule à me noyer pour de bon, si j’essayais une nouvelle fois de vous parler en tête à tête… Je ne l’en blâme pas, mais ma détermination demeure. Voyez cela comme un autre de mes défauts landais.

Je n’abandonne pas l’idée d’un jour pouvoir visiter votre cité en votre compagnie, bien que là encore, je vous sais très occupée. Ce sera une activité pour des temps plus calmes. Mais Galatéa a trop de charmes pour que je m’avoue vaincu.

Ainsi, m’accorderiez-vous l’honneur d’être votre cavalier à la fête des Bellusuk, dans cinq jours ? Je me ferai un devoir de répondre à toutes vos questions, si vous acceptez d’entendre les miennes.

Amitiés,

Astor Duad-Govel

— De bonnes nouvelles, dame ?

— Pardon ? fit Chidera en relevant le nez de la lettre.

— Vous avez l’air contente.

Chidera se força à froncer les sourcils.

— Rien que de très normal. Le vicomte de Baroz mentionne un bal chez les Bellusuk, mais je n’ai rien entendu à ce sujet…

— Votre invitation doit être ici, dit la secrétaire en présentant à nouveau le plateau.

La deuxième lettre portait un sceau violet. En la décachetant, un léger parfum de rose s’éleva. Avec son élégante calligraphie, Séléné Bellusuk écrivait :

Chère Chidera,

J’espère que vous vous portez bien, malgré le terrible incident de la semaine dernière. Quelle frayeur vous nous avez faite, en tombant ainsi à l’eau avec le vicomte ! Heureusement, celui-ci m’a assuré qu’il n’était pas malade, et je prie Heol pour que vous ayez également gardé la santé.

Si vous vous sentez mieux, je serai heureuse de vous voir à notre bal. Celui-ci aura lieu dans cinq jours et le thème est l’océan. Votre billet d’invitation se trouve dans l’enveloppe.

Sincères salutations,

Séléné Bellusuk

Chidera émit un reniflement amusé. « Séléné, ton manque de subtilité ne manquera jamais de m’étonner, » pensa-t-elle en relisant le message. Elle admirait presque sa manière de l’informer qu’elle avait, elle aussi, un contact direct avec le fils de l’ambassadeur tout en admettant ne pas avoir pris de nouvelles de Chidera après sa chute dans les Gorges.  Quoique le plus beau restait l’annonce des festivités, seulement cinq jours au préalable.

— Sheza, appela-t-elle, préviens nos couturières qu’une tenue est nécessaire.

— Bien, dame. Pour quand celle-ci doit être prête ?

— Cinq jours, déclara Chidera avec un grand sourire.

La secrétaire cligna des yeux, une fois.

— Et le thème du bal est la mer ! ajouta la jeune femme avec entrain.

Sheza hocha lentement la tête, les yeux rivés sur le bureau.

— Une idée originale.

— N’est-ce pas ? Vivre sur une île donne une telle inspiration à certains.

Les deux jeunes femmes se regardèrent, avant de pouffer de rire. Puis Sheza s’éclaircit la gorge et fit une courte révérence :

— Je vais prévenir nos ateliers de se mettre au travail immédiatement. Avez-vous des demandes particulières à leur communiquer ?

— Qu’ils m’épargnent les sirènes et les poissons, étant donné que tout le monde aura l’idée de porter des écailles. Et attention aux matériaux : avec cette chaleur, je ne veux pas courir le risque d’un étourdissement.

— Bien, dame. Tout sera fait selon vos ordres.

Sheza s’éclipsa, mais pas sans que Chidera n’ait remarqué le sourire discret qui étirait encore ses lèvres.

Elle reporta son attention sur l’invitation de Séléné. Le délai était en vérité bien court, mais Chidera en soupçonnait les raisons. D’ordinaire, une des grandes familles donnait toujours un bal à cette période de l’année, afin de célébrer la signature du traité. Ils avaient dû tergiverser sur la nécessité ou non de le maintenir en dépit de l’état des négociations, avant de décider que oui. Ashtar soit loué, les Volindra avaient leurs propres couturières et surtout, leurs propres fournisseurs. Galatéa allait bientôt manquer de soie et de perles.

Enfin, elle prit la dernière lettre. Elle reconnut le sceau des Qatiss au premier coup d’œil : la cire verte était frappée d’un emblème en forme de tortue. Que pouvait bien lui vouloir la dame Qatiss ? Son cœur se mit à battre plus fort.  « Les dieux, » comprit-elle en un éclair. « Bien sûr que c’est ce qu’elle veut, connaître l’avancée de mes recherches et ce que j’ai trouvé dans le journal. » Elle se frotta vivement la nuque, comme pour en chasser le frisson qui venait de la parcourir, et lut :

Ma petite Chidera,

On m’a informée de votre baignade dans les Gorges. Je regrette de ne pas avoir pu vous rendre visite en personne suite à ce terrible accident, mais votre mère m’a gentiment informée que vous aviez avant tout besoin de repos, et je n’ai donc pas voulu vous déranger. Néanmoins, j’aimerais m’assurer de votre bonne santé. Les réunions pour le traité ne sont pas le lieu pour ça. Passez donc au domaine Qatiss quand vous aurez le temps. Il me tarde de vous revoir, et je sais que Rani aussi.

À bientôt,

Kaoutar Qatiss

Un pli amer creusa son front. C’était officiel : elle était mandée par la matriarche, et pas moyen d’y échapper. Pire encore, la missive mentionnait la petite-fille Qatiss, et pas n’importe laquelle. Chidera jeta la feuille de papier sur son bureau et se laissa retomber contre le dossier de son fauteuil avec le sentiment que tout échappait à son contrôle.

Combien de temps s’était écoulée depuis sa dernière rencontre avec Rani Qatiss ? Un an, peut-être deux ? Cela remontait à avant l’incendie, bien avant. Chidera se rappelait d’après-midis d’enfance autour d’une tasse de thé, dans un salon étouffé de coussins et de tapis, où l’encens flottait bas et s’enroulait en volutes autour des bougies placées partout autour des deux demoiselles. Rani avait toujours été une fille fragile, élevée comme une plante en serre. Ses longs cheveux étaient si blonds qu’ils en paraissaient blancs, formant un voile autour de son visage anguleux. Chidera avait du mal à se souvenir de ses traits ; cela remontait à si longtemps, et il s’était passé tant de choses. Mais elle se souvenait de ses yeux verts d’eau, qui lui mangeaient le visage, si pâles et troubles, comme l’écho constant d’un appel à l’aide. « Des poumons fragiles et un esprit qui l’est plus encore, » avait dit une fois Léonide à son sujet. Chidera avait trouvé cela cruel, sur le coup. Aujourd’hui, elle se demandait si sa mère n’avait pas vu juste.

— Pas le choix, de toute façon, murmura-t-elle en tapotant la table de ses ongles.

Soudain, une vague de frustration la submergea. Rien n’allait dans son sens. On la bousculait de part et d’autre, chacun demandant des résultats sans se soucier de l’aider, tandis que Chidera seule se débattait pour les avoir. Elle ne savait pas ce qui l’irritait le plus : que tout le monde ait des exigences à son égard, ou qu’elle ne parvienne pas à les satisfaire et à les dépasser.

Elle prit le carnet du grand prêtre et se leva brusquement de son siège. Elle se mit à arpenter la pièce de long en large, laissant la colère s’installer et grandir. Finalement, elle se planta face à un grand miroir de pied et prit son reflet à partie :

— Pourquoi ? Pourquoi faut-il que tout se casse la figure à la minute où j’entre sur scène ? Je viens à peine d’être nommée membre du Conseil pourpre et voilà que, pour la première fois de toute l’histoire de Galatéa, l’Empire refuse de signer le traité de paix. Et qu’un monstre apparaît de nulle part ! Oh, et le temple, bien sûr, comment ne pas parler du temple ! Pourquoi est-ce que tout s’écrase et s’effondre autour de moi ? Je viens à peine de commencer !

Elle sentait sa colère aller crescendo, mais impossible de se retenir.

— Et ce maudit carnet ! Elle ouvrit grand le journal et le présenta au miroir : Quel genre de fou crée un code aussi complexe ? Quelles horreurs faut-il commettre pour vouloir cacher à ce point ses propres pensées ?! Imbécile de Iasonas, maudit prêtre de mes deux-

Elle s’arrêta net.

Là, dans le miroir, apparaissaient des signes qu’elle reconnaissait.

Elle courut jusqu’à son reflet. Ses doigts serraient les pages avec plus de force que de raison, froissant le papier, mais elle ne le remarqua pas. Elle ne voyait que les signes qui s’étalaient sur le journal reflété devant elle, des signes qu’elle ne comprenait pas entièrement mais qu’elle avait déjà vus. L’écriture était penchée, volontairement difficile à déchiffrer, mais elle avait déjà vu ces symboles parmi les exemples que l’un des agents des Volindra lui avait présentés.

Ce fou de Iasonas avait rédigé l'entièreté de son journal à l'envers.

— Oh, Maen, souffla-t-elle, les yeux écarquillés. Oh, oh, oh Maen !

Chidera bondit jusqu’à son bureau. Elle renversa une pile de livres ; les ouvrages s’écrasèrent au sol avec fracas. Chidera enjamba le tas et rafla une feuille et un stylet. Les objets coincés sous le coude, l’autre attrapant le calepin que lui avaient confié les espions Volindra, elle fonça jusqu’au miroir et ouvrit le journal à la première page. Le cœur battant à tout rompre, elle s’assit par terre et entreprit de déchiffrer le carnet, lettre après lettre, mot après mot.

Jusqu’à ce qu’enfin apparaissent les pensées du grand prêtre.

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