Cazelain prenait le soleil sur un muret de pierres astucieusement empilées ; l’équilibre tenait dans sa conception où les plus petites coinçaient les grosses, aucun ciment n’intervenant dans ce parfait jeu d’emboitement. Je m’installai à son côté. Il ne dit rien. Les paupières closes, il faisait lentement tourner la bague bleu nuit qui ornait son majeur. J’en profitai pour observer tout mon soul la ligne de son menton, ses cheveux ébouriffés d’aspect si soyeux, son nez droit levé vers le ciel…
— Je suis jaloux, murmura-t-il.
— De quoi ?
Il ouvrit ses yeux qui emportaient partout la promesse d’un bel été.
— Le Roi n’aurait pas dû te délivrer d’aussi audacieuses avances.
Ma poitrine se comprima et de chaleureuses sensations prirent corps en moi. Je ne dis rien. Je le regardais, le feu aux joues. Il recula… avant de plonger vers moi, s’arrêtant au bord de mes lèvres. J’inspirai l’odeur de sa bouche. Fraiche. Sucrée.
— C’est à toi de combler le reste…
Sa voix était une plainte. Une pulsation intime m’abandonna au désir qu’il éveillait en moi depuis ce premier soir de Moisson. Sous les miennes, ses lèvres s’étirèrent.
— Je suis plus gourmand que cela.
Alors il me happa. M’embrassa. Ses doigts emmêlèrent mes cheveux tandis qu’il passait d’un baiser à l’autre, du tendre à l’audacieux. J’en voulus plus. Plus que sa bouche.
****
Bordel de merde !
Je m’éveillai, rouge de honte. Et de désir.
Non ! Pas de désir, faux, non.
Mon lit à baldaquin, ce lit trop grand, trop impérieux, fut seul témoin de ma consternation.
C’est un coup en traitre, fustigeai-je mon inconscient. Pourquoi ? Non !
S’il y avait bien une chose stupide à faire dans ma situation, ce serait de me meurtrir dans une ridicule passion à sens unique pour un séducteur.
C’est sa faute. Il est toujours à flirter à la limite de la convenance. Sale Loup.
J’écrasai un oreiller contre mon visage défait.
— Ôla, Luce ! entendis-je à travers la porte de ma chambre.
Quand ma Compagne entrait dans mes quartiers, c’est qu’il était plus que l’heure de se lever. Je roulai sur le côté en me promettant de garder ce songe pour moi et moi seule.
****
Je terminais de me brosser les cheveux devant un miroir au cadre travaillé en attendant le retour de Dana qui les natterait en tresses complexes. Le peigne était magnifique, ciselé dans un bois clair pourvu de dents espacées. Je portais une nouvelle robe, fermée par des lacets et cintrée sous la poitrine. Un cadeau de Cazelain - ce Loup insolent et matérialiste - qu’il avait fait ajouter dans le colis reçu la veille : papier épais, crayon graphite, gomme en mie de pain, pinceaux, aquarelles… Il y avait même un set d’essuies de différentes tailles d’une douceur exquise et un collier de petites perles ivoire qui ornait désormais mon cou. Je trouvai mon reflet plaisant à regarder, mais l’impression d’être déguisée ne me quittai pas.
On frappa quelques coups à la porte.
Étrange, Dana cogne une fois puis entre. Elle doit avoir les bras chargés.
Je me hâtai pour ne pas la faire attendre dans le froid du couloir et tirai fort sur la poignée car le bois avait gonflé ; le maitre galettier n’arriverait que le lendemain, nous ne bénéficiions pas encore du confort de mon royal présent.
— Sieur… !
— Damoiselle Luce.
Wolf Storm se tenait dans mon couloir.
— Vous voulez entrer ?
Il parut surpris.
— Pourquoi donc ?
— Pour… parler au chaud ?
— Je ne ressens pas froid, cela ira. Avez-vous passé une nuit suffisamment reposante ?
Je songeai à mon rêve du matin et me sentis confuse.
— Y aurait-il un problème ? s’enquit-il.
— Aucun, affirmai-je en sentant mon cœur s’affoler.
On n’a aucun contrôle sur ses rêves !
Je cachai mes mains nerveuses dans mon dos.
— En quoi puis-je vous être utile Sieur Wolf ? Wolf Storm ? Sieur Wolf Storm ? trébuchai-je sur les convenances.
Je ne suis qu’une indécrottable gaffeuse.
— Sieur Wolf me suffit, s’amusa-t-il. Je viens vous proposer une sortie, la visite d’un site intéressant. C’est en bord de mer, sur les falaises ; le lieu se nomme le Gouffre. C’est un voyage facile, accessible par le Pont du Domaine ; celui-ci n’est associé qu’à ces Terres.
L’excitation m’arracha un sourire décadent. Qu’une onde douloureuse dégagée par mon visiteur vint légèrement émousser.
— Navré, murmura Wolf en se détournant, prêt à reculer.
— Non.
Je lui attrapai le bras sans réfléchir. Du moins en avais-je eu l’idée ; ma main ne l’atteint pas ; la sienne, brûlante, l’arrêta net dans son élan. Il serra un peu trop fort et se mit à gronder. Je regardai d’un air interdit l’homme masqué qui me toisait de haut. Il me relâcha aussitôt et n’eut plus rien de menaçant.
— Vous… vous ne me ferez rien, vous faites cela malgré vous… Est-ce bien vrai ? murmurai-je.
Il se recula dans les ombres froides du couloir.
Comme un fantôme, un fantôme d’Opéra.
— Je vais envoyer Tom auprès de Dana pour l’avertir de ce changement dans votre programme. Nous ne partirons que tous les deux pour des questions d’économie ; ni vous ni moi ne devons rémunérer nos passages. Navré, mais il vous faudra changer de tenue pour marcher en sûreté sur les rochers.
Et ce fut tout. Je refermai la porte en m’arc-boutant sur le panneau puis je me précipitai devant le feu pour me réchauffer les os. Le Gouffre… J’en frissonnai d’aise.
****
Dana revint peu après dans un calme apparent mais elle était insatisfaite.
— Tom est venu m’avertir d’un changement impromptu.
Le ton était neutre mais ses narines s’étaient dilatées.
— Tout de même, sans escorte, hors des sentiers battus, se fissura-t-elle.
Elle soupira en tirant sur son gilet.
— Gageons que cela ne s’ébruite pas, ta réputation pourrait en souffrir.
J’haussai un sourcil agacé.
— Parce qu’il est maudit ?
— Non, Luce, parce qu’on pourrait penser que le Sieur Protecteur te courtise, et dans ta position d’Invitée, cela implicite que tu souhaiterais entrer au sein du Clan du Loup de façon hâtive.
Mes joues rivalisèrent avec les braises du feu quand revinrent à moi les conditions pour appartenir tout de suite à un Clan.
— S’il n’y avait cet argument sensé de trésorerie, ressassa ma Compagne. Luce, si tu me le demandes, sache que je suis prête à m’imposer pour vous accompagner.
Je me tournai vers elle, oscillant entre la reconnaissance et l’agacement.
— Je… Merci Dana, mais cela ira.
Elle fronça du nez. Ses yeux dérivèrent sur le carnet de croquis que j’avais laissé trainer sur l’accoudoir de la causeuse - l’arche d’entrée du jardin du Temple des loups, alourdi de trilles végétales telles qu’elles pourraient être au prochain printemps.
— Je vous accompagnerai jusqu’au Pont et j’y attendrai votre retour, décida-t-elle.
Puis elle s’activa en extrayant de ma volumineuse armoire une paire de collants et un pantalon bouffant.
J’enfilai écharpe, bonnet et une paire de gant en cuir tanné quand elle revint à la charge :
— Nourris-tu le moindre regret d’avoir émis ce vœu de voyages et de découvertes ?
— Dana, je suis toute excitée !
À l’aide d’une broche, elle maintint fermés les pans du châle épais emprunté sur mon conseil dans mes affaires - j’avais peur qu’elle prenne froid ; j’avais tenté de la détourner de cette idée de nous attendre dehors mais rien n’y avait fait.
— Les promesses de fêtes et de nouvelles rencontres n’ont jamais éveillé d’aussi joyeux prémices en toi, releva-t-elle.
— Je devrais m’en excuser ?
— L’on est comme on est. Je cherche simplement à te cerner du mieux que je le puisse ; c’est mon rôle de Compagne.
Nous en restâmes là. Dans le froid des couloirs, je me demandais dans quelle mesure je les frustrais, elle et Cazelain. Mais peut-être n’avaient-ils aucune attente à mon égard. Et quand bien même ils en auraient, peut-être me trompais-je dans leur interprétation.
J’ai mal à la tête et je n’ai pas encore rejoint Sieur Wolf… Espérons que l’autre Bestiole n’en rajoute pas une couche.
****
Le Gouffre.
J’avais déjà vu des paysages similaires… Et qu’importe si les noms de ces régions ne me revenaient pas, j’en avais déjà vu et j’avais toujours aimé cela. Cette certitude décupla mon plaisir. Je vibrais.
Autour des rochers en partie immergés, la mer descendante était huileuse, azur, émeraude, canard,…
Le glaz…
Ce mot enfoui dans ma mémoire ne s’était pas joint au départ des autres. En vérité, je me souvenais de tant de choses… Il était bon de se le rappeler.
Le glaz était une invention d’un peuple des côtes. Un mot inventé au service de la mer. À lui seul, il évoquait toutes les nuances des eaux salées, mouvantes et changeantes. Ces teintes qui se fondaient les unes aux autres, se modulant dans la lumière. Et lorsque cette palette à rendre un peintre fou s’explosait contre un rocher, elle contentait tout le monde en se fondant dans les blancs. Écumants. Moussants. Puis les eaux retrouvaient leurs tons bleutés et repartaient à l’assaut des grèves et d’autres rochers, poussées par les vents et les courants.
Tantôt tranquilles, tantôt sauvages, si ces eaux vous happaient, vous en restiez prisonniers. Leur va-et-vient était un cache-cache hors du temps et je ne me lassais pas de les regarder. Wolf Storm en faisant autant ; assis sur un autre rocher d’où il me tournait le dos, lui même contemplait, lui même se perdait.
Je m’éloignait du Gouffre pour un autre point de vue, moins chaotique, moins bruyant. Je choisis une longue et large roche, un peu creusée, granuleuse sous les doigts, habillée d’un champignon doré qui fleurissait en étoile sur ses parties les plus exposées. Je m’allongeai et fermai les yeux, me laissant bercer par la douce claque de l’eau. Le soleil jusqu’ici timide s’échauffa soudain en une douce percée ; j’eus chaud sous mes multiples couches.
Dingue. Le luxe…
Je soupirai d’aise et savourai de sentir mes muscles se relâcher.
****
Des poils soyeux me chatouillèrent les narines. Je les repoussai en souriant. Pourtant, en relevant les paupières, je ne vis rien. Sinon Wolf Storm qui hésitait à me prendre par les épaules.
— Il est temps de rentrer.
Cette voix rauque.
Je me redressai en me frottant les yeux, gênée de m’être assoupie. Des gouttes s’écrasèrent sur mes joues. J’étais gelée ; je frissonnai, mais ce fut lui qui éternua.
— Navré. J’étais dans mes pensées, je n’ai pas été attentif au temps. Il semblerait que le froid ait eu raison de nous.
En silence, nous prîmes le chemin inverse à vives enjambées.
On a à peine échangé, c’était pourtant une bonne occasion.
C’était avec Wolf Storm que je préférais parler ; il me laissait citer mon monde contrairement à Dana et il ne m’embrouillait pas en flirtant ou en rendant ses mots nébuleux. À l’aller, il m’avait expliqué que les Terres des Loups étaient riches de différents paysages : champs, clairières, forêts, marais, landes marines et… ça. Une fin abrupte sur les mers du Nord-Ouest. Puis il s’était tu. Le Gouffre s’était chargé du reste de la conversation.
Le Pont. C’est parfait, mes os commencent à claquer.
La pluie s’était muée en grêle légère.
— Cette sortie vous a plu ? murmura Wolf Storm en s’arrêtant sous un pin massif.
— Énormément, dis-je en le rejoignant sous les branches, j’aurais plaisir à pouvoir revenir seule.
Il fronça ses traits et passa une paume sur l’écorce rugueuse de l’arbre.
— Vous sentez-vous privée de trop de liberté ?
— Pourquoi me demandez-vous cela ? m’étonnai-je.
— Vous avez encore un statut d’Invitée, je ne peux vous autoriser à vous déplacer seule sur ces terres. Mais cette situation n’aura qu’un temps et sera bientôt derrière vous.
C’est une allusion ?
Sans attendre de réponse, il s’avança jusqu’au Pont de pierre. Il dénuda son poignet et le frotta sur la troisième dalle en partant du bas, celle qu’on avait peinte en jaune. L’air, au centre du pont, se concentra et se mit à onduler.
C’était une allusion ?
Wolf Storm venait-il de sous-entendre une proposition pour entrer au sein de son Clan ?
Non, ce sont les mots de Dana qui me jouent un tour. Sieur Wolf est lisible. Il me le demanderait sans ambages.
— Ceci, je suis autorisée à l’appeler magie ? pointai-je le centre du Pont en haussant la voix pour m’éloigner de ces pensées tordues.
— Oui, c’en est, portée par l’Esprit de la Rivière.
— Qui n’est ni de chair ni d’os ?
Il passa une main dans ses cheveux épais, faisant tomber des grêlons qui s’y accrochaient.
— Je suis surpris que votre Compagne n’ait pas abordé ce point avec vous.
— Elle l’a fait. Cet Esprit est sacré. Certains Clans le révèrent plus que d’autres. Il est infiniment sage dans sa presque omniscience. Bienveillant. Au service de la vie. Il est Dame Nature et elle est lui…. Mais pour moi, ça manque de clarté, et je n’ai trouvé aucun ouvrage traitant ce sujet dans la bibliothèque.
— C’est qu’un enfant connait la réponse.
— Je devrais donc mariner dans l’ignorance ? me vexai-je.
— Pourquoi ce ton alors que je vous réponds toujours ? répliqua-t-il posément.
Je baissais les yeux. Au sol, il y avait des boules de mousse spongieuse ; je les écrasais de la pointe des pieds.
— Vous gagnerez tant à mieux écouter votre instinct…, ajouta Wolf Storm.
La mousse n’était plus qu’un amas boueux. Le Sieur Protecteur soupira.
— L’Esprit de la Rivière est une entité éthérée. Un bras de Dame Nature dans sa quête pour préserver l’Équilibre sans lequel toute vie s’effondrerait. Par la méditation, on peut entrer en communion avec lui, il peut alors nous guider par quelques impressions.
— Un guide sibyllin. Comme c’est pratique.
— Ne jugez pas ce que vous ne comprenez pas, Luce, gronda-t-il.
Je serrai les mâchoires.
— Vos lèvres sont en train de bleuir, dit-il ensuite.
Et je tremblais. J’avais bien trop froid. Je le rejoignis au pied du Pont, sous la pluie et la grêle.
— Les vôtres aussi, rétorquai-je.
Il tressauta et marmonna que c’était ennuyant. Puis il m’attrapa par le bras et je jetai un regard inquiet sur sa main brûlante. Elle me réchauffa la moitié du corps. Comment pouvait-il avoir froid avec un feu pareil en lui ? Il me relâcha tout de suite mais je ne quittai pas sa main des yeux.
— Je ne vous ai pas répondu ce matin, dans le couloir… Ne me regardez pas ainsi, je ne vous ferai jamais de mal. À moins que vous même ne m’attaquiez.
Je commençai par sourire puis j’avisai son air sérieux.
— Et pour clore notre sujet, poursuivit-il sur le même ton, je sais qu’une importante partie de votre monde a perdu son lien avec la nature, ce que je trouve terrible. Je vous souhaite de le retrouver, Luce, je sais que cela est possible.
— Je ne suis pas coupée de la nature, me rebiffai-je, j’ai conscience de son importance.
— Vous possédez effectivement un léger quelque chose qui ne se retrouve pas chez tous les Étrangers.
Il posa ses mains sur mes épaules mouillées et la chaleur reprit ses droits sous ma peau. Une clairière m’apparut, bordée de hauts arbres. Quand il me lâcha, l’image s’en fut et le froid revint.
— Oui, cela est à votre portée.
Mon cœur battait la chamade. Le Pont vrombissait à côté de nous.
— Que…
— Ne posez pas de question, Luce, chaque chose en son temps.
Une pression soudaine sur le front, douloureuse, m’amena à lâcher une réflexion.
— Mais pourquoi se moque-t-on de vous au Château Royal ?
Il me regarda d’un air décontenancé. Un rire gras me fit sursauter, un rire qui ne résonna qu’en moi ; il venait du Monstre, pas de l’homme qui le contenait.
— Parfois, l’on rit de ce qui nous effraie pour ne plus en avoir peur.
Je regardai l’homme devant moi. Il ne m’inspirait pas la moquerie.
— Pardon, marmonnai-je en découvrant mon poignet et sa marque en forme de pont.
Je m’empressai de l’appliquer sur la pierre jaune en visualisant le Château Lune.
— Je suis heureux que vous ayez apprécié le Gouffre, cet endroit est l’un de mes préférés, confia Wolf Storm d’une voix douce. Maintenant, rentrons.
Il m’invita à passer en premier. Les sons environnants devinrent cotonneux quand je traversai la structure en demi-lune. Arrivé de l’autre côté, j’étais de retour non loin du Château Lune. Je repérai Tom qui tenait compagnie à Dana. Leurs manteaux étaient couverts de blanc ; il avait encore neigé. Wolf Storm émergea peu après. Nous regagnâmes le chaud dans un silencieux quatuor. Ce n’est qu’une fois dans mon bain que je m’étonnais des lèvres bleuies de Wolf Storm.
****
Je me disputais avec Cazelain. Il estimait ma sortie insencée. Il m’avait fallu le reste de la journée pour me réchauffer - bains, bouillon, feu et couvertures - mais ce matin, je me portais comme un charme.
— Tu n’es qu’une sotte inconsciente qui ignore à quoi elle s’expose !
— Je te dis que je vais bien.
Nous nous mesurions du regard de part et d’autre de la table quand les portes de la salle à manger s’ouvrirent à la volée. J’eus la fugace impression que Wolf Storm volait à mon secours ; il s’engouffrait dans la pièce par d’impérieuses enjambées, l’air grave. J’avisai dans sa main un rouleau dont le sceau noir avait été brisé. Dana trottinait dans son sillage, livide. Mon estomac se rétracta sur lui-même. Le jour des nouvelles, plus redouté qu’attendu, était arrivé.
Nous nous regroupâmes dans le salon d’ouest où Tom avait lancé un feu avivé par quelques galets. Ma Compagne partageait mon fauteuil, les deux Sieurs et leur Compagnon remplissaient celui qui nous faisait face. La scène avait un petit quelque chose d’intimiste. Wolf Storm me pria de lire le courrier à haute voix. Le texte était manuscrit dans une encre sépia. Après ma lecture, un silence embarrassé s’installa. Cazelain prit sur lui d’ouvrir le dialogue :
— En résumé, Sphinx et Labyrinthe.
— Qui dit Sphinx, dit énigmes, compléta Dana.
Des Sphinx… comme dans la mythologie antique ?
— Dévorent-ils ceux qui ne peuvent résoudre leur énigme ? formulai-je à la place.
Tom toussota discrètement.
— Les Sphinx ne sont pas des dévoreuses de chairs, répondit Wolf Storm. Elles se repaissent d’espérance de vie, d’énergie vitale, de rêves ou de traits de personnalité. Certaines ont toutefois un faible pour les yeux.
Ce n’était pas une touche d’humour. J’aurais préféré.
— Mais si tu réponds avec justesse, la Sphinx te laisse passer sans même te maudire pour son échec, ajouta Cazelain.
Elles. La.
— Ce ne sont que des… femelles ?
— Oui, intervint Tom.
— Juste avant de mourir, les Sphinx se réinventent pour renaitre sous une forme relativement similaire à la précédente. Nul ne sait d’où leur vient cette magie, précisa Dana.
Je songeai aux entrainements partagés avec Wolf Storm.
— Est-ce qu’on attend de moi que je me batte avec une Sphinx ?
Trois paires d’yeux et un solitaire à l’iris bleu nuit me dévisagèrent d’un air affolé.
— Certainement pas, souffla le Protecteur.
— Rien, sinon le temps, ne vient à bout d’une Sphinx, précisa Tom d’une voix atone sans regarder personne en particulier. Et même lui s’étire longuement dans cette tâche.
— Tom les a toujours trouvées fascinantes, lâcha Cazelain.
Je me tournai vers Wolf Storm :
— Pourquoi l’Épreuve a lieu demain ? La neige aurait retardé le courrier ?
— Les rouleaux ne sont pas délivrés par courrier. Un pli y était glissé à mon attention, il offre un sens à cette courte échéance. La demande émane de la représentant du Peuple Sphinx et elle a été légitimée ; contrairement aux Hommes et aux Bêtes, leur Peuple ne participe pas à chaque Moisson. Elles voulaient éviter une préparation en amont qui les pénaliseraient dans leurs… gains.
— Il est vrai que les recueils d’énigmes sont légions…, murmura Dana.
Après un sensationnel froncement de nez, elle abandonna notre fauteuil :
— À l’Univers, rien n’est impossible. Je monte derechef à la bibliothèque en quête de recueils.
Tout en gagnant la porte, elle marmotta qu’il était bien malheureux que rien ou presque n’y soit correctement classé car l’ordre était le fondement d’un temps rentable.
— Attendez, chère Dana, intervint Cazelain en se levant à son tour, commencez donc par aller préparer notre Damoiselle d’une tenue appropriée pour une traversée du Labyrinthe. Tom, Wolf et moi allons commencer les recherches. Une fois prête, Luce n’aura plus qu’à se soucier de mémoriser un maximum d’énigmes.
J’attrapai le tissu du fauteuil et l’étirait entre mes doigts. Je ne savais que dire.
— Caz, parcourir des livres ? Rien que pour cela, Luce, vous avez déjà gagné.
Ce brin d’humour sorti de la bouche de Wolf Storm chassa un instant la peur. Ce flottement fut bienvenu. Sauf pour le cadet qui s’enflamma :
— Mes directives ne te semblent pas judicieuses ?
Le corps plus massif de l’ainé se déroula devant lui. Il regarda son frère d’un air las :
— Elles le sont, Caz.
Puis il donna un assentiment muet à Tom et se tourna vers ma Compagne :
— Dana, le Labyrinthe apparaitra dans les plaines de roches des Terres du Clan Souimanga. Dans cette région et à ce stade de l’année, les températures oscillent entre fraiches et douces. Pensez aussi que le Labyrinthe se compose autant d’endroits secs et dégagés que d’autres plus étroits, humides voir boueux.
Ne désirant pas être la seule à rester assise, je me levai. Toute cette ferveur autour de mon Épreuve me réchauffait le cœur, mais une pensée perfide s’insinua : si j’en revenais victorieuse, ils en bénéficieraient tous. Mon humeur vira à l’aigre-doux.
Tu y penseras plus tard. De suite, prends tout ce qu’ils sont prêts à t’offrir.
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