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35 - Labyrinthe

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Par Lily

Wolf Storm continuait de tenir sa promesse. Il m’avait prise à l’écart, au matin, pour me partager tout ce qu’il pouvait. J’écrasai à présent la terre sèche et caillouteuse du Clan Souimanga, alignée avec mes compatriotes sur deux lignes. Je partageai la première avec Awa, Adam, Émée et Aryane ; une jeune femme qui avait réchappé à un mariage forcé et qui semblait goûter enfin à la liberté, un ancien soldat qui s’était mué en guerrier protecteur des grands chemins, une femme défigurée qui se construisait une écrasante personnalité et Pas Martial qui m’était encore une totale inconnue. Warner, Armand, Deirdre, Eryn, Satya et Dreadlocks se tenaient derrière nous. Les onze rescapés de la dernière moisson, debout face à l’enceinte végétale qui s’étendait sans fin et dont je ne pouvais détacher les yeux.

Le Labyrinthe.

Je devais le concevoir comme un être à part entière… Les Sphinx en étaient les créatrices. C’était un environnement clos, en perpétuel changement… Selon Wolf Storm, il respirait et réfléchissait.

Logique. Les labyrinthes qui bougent tout seul, c’est connu. Ici, au moins, pas de scroutt ni d’épouvantard…

Ce dédale était intimement lié aux Sphinx qui y avaient élu domicile aux premiers temps du Pacte. Lorsqu’elles se déplaçaient, il se déplaçait avec elles. Dame Nature leur avait offert le don de moduler l’espace, ainsi leurs va-et-vient ne connaissaient aucune limite. Les murs de branches, de feuilles et de lianes étaient denses, inextricables et je ne devais pas songer à les traverser ni même à les escalader.

Si vous les violentez, par le feu, une lame ou même vos semelles, ils vous répondront par ce langage, avait insisté mon Protecteur.

Le Labyrinthe ne possédait qu’une unique sortie. Les chances de l’atteindre sans croiser plus d’une Sphinx étaient minimes… mais existantes. Je songeai aux derniers mots du Sieur Loup :

Reposez-vous sur votre instinct, Luce. Vous en disposez, je le sais, je le sens. Surtout, ne réfléchissez pas à la croisée des chemins. Si vous rencontrez une Sphinx, gardez-vous de vous précipiter ; elles sont tenues de patienter aussi longtemps que vous souhaitez réfléchir.

J’entendais le Roi Maguiar s’avancer sur la caillasse du désert rocheux. Il s’arrêta devant nous, encadré par son héraut et deux membres de la Garde. Il était paré d’une tunique soyeuse d’un gris presque blanc qui évoquait les iris de sa mère. Des liserés dorés rehaussaient son pourpoint et la couronne tatouée sur son front semblait plus imposante que d’ordinaire.

— Étrangères et Étrangers, nouvelles Dames, nouveaux Sieurs, en ce lieu qui vous attend, il est vain de marquer son chemin. Même en revenant sur vos pas, rien ne demeurera inchangé. Cet antre est conçu pour que vous vous perdiez. Les Sphinx sont rusées mais joueuses : aux intersections, certains chemins vous épargneront de les croiser. Toutefois, vous ne pourrez quitter le Labyrinthe sans avoir rencontré au moins l’une de ces chimères. En toute occasion, restez courtoises et courtois envers ces êtres sages et honorables. L’incivilité vous coûterait cher.

Était-ce sur Dreadlocks que le Roi dardait ses yeux glaciers ?

— L’Esprit de la Rivière et moi-même ne récompenserons que les trois premiers qui s’échapperont du Labyrinthe, ajouta Maguiar.

Il croisa mon regard. Je détournai le mien.

— Ce jour, faites honneur à celles et ceux qui vous ont accueilli, conclut-il.

Il tendit son bras en direction de l’entrée : une simple trouée dans le feuillage, ouvrant sur un couloir sombre car les murs montaient trop haut pour que le soleil puisse y entrer.

— Que l’Invitée des Loups s’avance ! s’époumona le héraut à la place du Roi.

Alors je m’avançai…

****

J’eus la sensation de pénétrer dans un sous-bois. La fraicheur, l’humidité et cette odeur de terre moisie… J’entendais quelques tambours claquer au loin ; ils avaient accompagné ma marche mais, plus j’avançais, plus le bruit s’étouffait. Il mourut quand le feuillage se referma derrière moi.

Respire.

Ici, rien à choisir. Je remontai l’allée en ligne droite. Cette région Souimanga se nommait Terre de Rocailles. Dans la géographie de ce monde, les mots parlaient d’eux-mêmes. Je me retrouvai face à un cul-de-sac. Devant moi, l’étrange mur vert qu’on m’avait enjoint de ne pas toucher semblait murmurer… Je me tournai pour revenir sur mes pas quand une stèle se matérialisa. Mon ventre s’enroula sur lui-même et je portai le bord de mon pouce entre mes dents.

Il y a quelque chose d’écrit au-dessus…

Je m’approchai prudemment. L’inscription était en réalité une suite d’injonctions :

Enfant de l’ailleurs

Qui ici pénètre

Ta main d’Invité.e,

Pose sans relever.

Cette première énigme,

Rien ne te coûtera

Ta réponse te portant

Quelque part en moi.

À haute et distincte voix,

Tu la formuleras.

Je soupirai. Il n’y avait plus qu’à.

J’apposai ma paume contre ce qui s’avéra être du bois blanc et non de la pierre. Une onde me parcourut ; sans être douloureux, ce ne fut pas agréable. Sous mes yeux écarquillés, le premier texte s’effaça et un autre lui succéda :

J’ai deux branches,

Mais ne pousse pas.

Qui suis-je ?

Mes méninges n’étaient pas bonnes sous la pression. Il me fallut un moment pour réaliser que je la connaissais : elle faisait partie d’un recueil d’énigmes déniché par mon équipe d’excavation. J’inspirai avant d’articuler :

— Une paire de lunettes.

La stèle disparut comme elle était venue. Sur ma droite, des branches chargées d’épines et de feuilles ondulèrent et se tassèrent pour ménager une élégante arche qui m’invitait à entrer plus profondément dans le Labyrinthe.

Univers de ce Monde, je t’ai imploré au Temple des Portes… Pardonne-moi de revenir si vite à toi. Je t’en prie, aide-moi, guide mes pas et aiguise mon esprit.

Étais-je idiote d’implorer l’aide d’une chose en laquelle je n’étais pas sûre de croire ?

Ça ne peut pas faire de mal, tranchai-je en avançant.

****

Je marchai depuis un moment. Quand survenait une fourche, j’optai pour l’embranchement qui… me semblait vide, à l’inverse de l’autre qui semblait habité d’une esquisse de Sphinx tel que je me les représentais. Je tentai de suivre les conseils de Wolf Storm et repensai à d’autres de ses mots :

L’instinct répond à ses propres codes. Si vous venez à penser que votre premier choix est erroné, qu’une autre route serait peut-être la bonne, alors vous perdez votre instinct ; il est l’antithèse du mental.

C’est toutefois lui qui prit les rênes lorsque je me retrouvai face à un nouveau cul-de-sac.

Allons bon.

Cette fois, aucune stèle n’apparut. Je crus qu’on m’invitait à faire demi-tour, mais le feuillage s’était refermé derrière moi. Il bougea encore pour me retenir dans un ovale parfait. Une sueur fraiche s’amoncela dans le creux de ma nuque et ma poitrine se comprima. Une portion de ma prison bruissa.

Je vais rencontrer ma première Sphinx…

— Cette saleté de buisson en met du temps pour nous laisser passer !

Ou pas.

Une crinière de feu cascadant autour de deux amandes vertes émergea de la trouée.

— Deirdre, lâchai-je, surprise.

L’Abeille rousse fit danser ses taches de son en souriant. Awa et Eryn marchaient dans ses pas.

— Notre trio devient quatuor, me salua Deirdre. Quelle palette, s’esclaffa-t-elle, blond, roux, brun, noir ; nous valons le détour.

— Le bus doit spécifiquement ramener un panel diversifié, précisa Eryn d’une voix agacée.

— On est une récolte plus caucasienne que diversifiée, rétorqua Awa en haussant les sourcils après m’avoir saluée d’une main sur l’épaule.

— Pour cette Moisson, oui, soupira Eryn, mais pour la précédente, le bus avait principalement moissonné sur les îles. Notre ancien monde est vaste pour seulement vingt places ! Le bus fait de son mieux à chaque voyage.

Elle est en train de plaindre le vieux taco qui nous a kidnappé ?

Mes yeux ronds firent rire les deux autres.

— C’est comme ça depuis qu’on s’est trouvées, soupira Deirdre, elle ne cesse de nous reprendre.

— J’expose juste des faits, se défendit Eryn.

— On sent surtout l’influence de tes nombreux précepteurs dans ce que tu dis, railla Deirdre. Pour ma part, je ne suis pas encore prête à cataloguer ma planète bleue d’ancienne, même si ma vie ici est agréable.

Un craquement mit fin à l’échange. Awa lâcha un petit cri de surprise. Je me retrouvai moi-même en position défensive, les poings crispés sur la poitrine.

— N’oublions pas où on est, ne pus-je m’empêcher de professer.

Le Labyrinthe se rappelait à nous ; il se modula en quelques secondes pour nous proposer quatre chemins.

— Il faut choisir…, murmura notre cadette.

— C’est le but d’un labyrinthe, dit Eryn.

Quatre chemins pour quatre personnes…

— Il nous offre la possibilité de continuer seule ou ensemble, articulai-je un peu plus fort pour être entendue de toutes.

— Ensemble, on va plus loin, décida Deirdre.

Eryn et Awa acquiescèrent. Je n’étais pas sûre de l’équilibre de notre quatuor, mais l’idée de ne pas être seule face à la première Sphinx était rassurante.

****

Deirdre et Eryn échangeait calmement, jusqu’à ce que le ton crépite.

— Il était triste de ne pas avoir reçu d’invitation, se désolait Eryn.

— Écoute, il ne donne jamais l’impression de passer un bon moment. S’il veut revenir, qu’il en fasse lui-même la demande par courrier. Mais il faut qu’il change de comportement ! Sais-tu combien de personnes il a insultées par ses propos ? Il remet même la médecine en question ! Tu en bénéficies toi aussi, tu sais qu’elle n’a rien de mystifiant !

— Tu ne sais pas tout, Deirdre…

— Et je ne veux pas savoir. Nous avons tous nos problèmes ! Nous sommes d’ailleurs en ce moment dans l’un d’eux !

Je me rapprochai d’Awa.

— Tu as eu une énigme en entrant, toi aussi ?

— Oui, j’ai deux branches mais ne pousse pas, répondit-elle.

— J’ai eu la même ! s’exclama Deirdre qui se désolidarisa de la Reine. J’ai répondu un arbre mort.

— La plupart des arbres possèdent plus de deux branches, mit en exergue notre cadette.

Deirdre haussa des épaules, arguant qu’elle était ici avec nous.

— Pour ma part, j’ai répondu une paire de lunettes, partagea Eryn.

Awa et moi abondâmes dans son sens et l’échange demeura là. Sous nos pieds, la rocaille laissa peu à peu la place à un fin gravier de couleur crème, presque de la poudre. Après quelques mètres, une nouvelle fourche s’offrit à nous.

— C’est mon tour de choisir, intervint la Reine. À gauche.

J’aurais pris la droite, une impression ténue… J’emboitai le pas aux autres. Le couloir choisi s’avéra long et sinueux. Après un coude en tête d’épingle, une vive lumière nous éclaboussa.

— Ça ne m’inspire rien de bon, chuchota Awa.

À pas lents, nous débouchâmes dans un vaste espace qui s’empressa de nous enfermer. La lumière inondait tout. Je ne la repérai pas tout de suite, son pelage se confondant avec la pierre sur laquelle elle était couchée. Elle était imposante. Léonine. Cette célèbre statue millénaire disait vrai. Plus haute et plus longue qu’un tigre adulte, la Sphinx nous toisait de sa tête humaine qui reposait sur un corps de lionne. Elle avait des traits féminins sous une chevelure explosive de la même teinte que les poils ras qui lui recouvraient l’ensemble du corps - exceptée la peau dorée de son visage. Des yeux ambrés, un nez retroussé et épaté… Ses griffes étaient d’un noir lustré, longues et fines, et sa queue fouettait l’air.

— Mes murs me murmurent… Étrangères, je suis votre première.

La créature avait parlé distinctement. Un léger grain rendait sa voix exotique. Elle s’étira, pesant sur ses pattes avant pour mieux se creuser l’échine et rejoint souplement le sol poudreux. J’étais hypnotisée par sa beauté. Un bandeau tissé de fils d’or retenait ses cheveux en arrière.

— Entendez ces règles que je m’apprête à déclamer, chantonna-t-elle.

En bonne élève, j’hochai du menton.

— À mon énigme, tu peux embrasser de répondre seule. Une bonne réponse t’apportera l’échappée, la victoire, la gloire au sein de ton Peuple et une récompense pour les terres de ton foyer. Une mauvaise réponse te coûtera l’une ou l’autre de tes possessions que, sûrement, tu regretteras.

Qu’il était étrange de voir ces lèvres humaines s’animer sur un corps félin. Nous trouvait-elle repoussants ou fascinants, nous, nos jambes et notre allure de Sapiens ?

La chimère, calme, entama une ronde lente.

— Vous pouvez aussi embrasser de répondre ensemble. Une bonne réponse vous offrira le droit d’avancer sans rien me devoir. Une mauvaise réponse coûtera beaucoup à l’une ou peu à chacune.

Elle nous tournait autour.

— Bonjour à toi, Sphinx. Pourrait-on savoir, au juste, ce que serait ces choses qu’une mauvaise réponse nous coûterait ? osa Awa d’une voix ferme.

La Sphinx s’arrêta. Pour sourire. Ses lèvres rondes s’étirèrent d’abord timidement, puis sa bouche sembla ne connaitre aucune limite, s’allongeant bien au-delà des pommettes pour découvrir d’innombrables aiguilles taillées pour percer et déchirer. Je ne vis plus rien de gracieux dans son visage.

— Judicieuse question. Cela dépend de moi. Cela dépend de toi.

Elle avança d’une patte sur le gravier poudreux et plongea ses yeux ambrés dans les émeraude de Deirdre.

— Jolie Damoiselle… Je suis aise de vos yeux, ronronna la Sphinx.

On ne pouvait être plus clair. L’Abeille pâlit. La créature regagna son socle en deux bonds souples et se lova sur la pierre en laissant pendre une patte couverte de poudre.

— Prononcez ce que vous pensez, prenez le temps que vous souhaitez. Pour la réponse, je n’écouterai que les mots qui succéderont à ceux-ci : Ma réponse est… Notre réponse est… Avez-vous compris ce qui vous attend ici ?

J’avalai non sans mal la boule amère logée dans ma gorge sèche. La créature avait retrouvé son adorable faciès mais le charme était rompu.

— J’ai déplaisir à me répéter. Nos règles vous sont-elles comprises ? gronda-t-elle.

Nous murmurâmes oui chacune notre tour.

— En ce cas, dit l’implacable gardienne, commençons.

Un ronronnement s’échappa de sa gorge féline, puis elle articula, par trois fois, son énigme.

Tant qu’elle mange,

Cette chose grandit

Se repaissant de tout ou presque.

Mère de lumière,

Mère d’ombres,

La mer et autres eaux

La feront périr.

Mes yeux s’accrochèrent à mes chaussures. Cette énigme-ci, je ne la connaissais pas.

Réfléchis, vers par vers…

— Ça parle d’une chose qui donne de la lumière et qui peut mourir, récita Deirdre en remontant ses doigts fins dans ses cheveux. Le soleil ?

— L’eau ne saurait l’atteindre, intervint Awa.

— Le soleil ne mange pas, s’agaça Eryn.

Deirdre, les cheveux en l’air, la darda d’un regard brûlant. Elle ressemblait à un volcan en éruption.

Un volcan…

— Ce pourrait être la lave ? proposai-je.

— La lave s’écoule en mangeant tout sur son passage, mais grandit-elle en se nourrissant ? douta Awa.

— En tout cas, ce n’est pas idiot, nota Deirdre.

Notre cadette claqua alors des doigts.

— Pas la peine d’aller si loin : le feu !

À ma demande, nous confrontâmes l’élément aux vers de l’énigme chacune de notre côté. Une fois d’accord, Deirdre se démarqua. La Sphinx nous fixait, bouche étirée. Je frissonnai en avisant sa queue battante qui dénonçait une impatience que son visage n’affichait pas.

— Notre réponse est…

Deirdre déglutit.

— … le feu.

La Sphinx laissa retomber son sourire.

— Correct.

Le sol frémit sous nos pieds, faisant rouler les uns sur les autres les grains du sol. La barrière végétale ondula et des branches s’entortillèrent en direction du ciel. Le chemin offert n’était pas engageant, une brume épaisse sinuant à l’aveugle à un doigt du sol.

— Désirez-vous une autre énigme ? ronronna la créature dans notre dos.

Il ne nous en fallut pas plus. Nous avançâmes à pas vif, presque en rang, dans la sinistre allée, la préférant à la cour ensoleillée.

— À très vite, entendis-je murmurer la terrifiante Sphinx juste avant que les végétaux ne reprennent leur place.

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