À bord du Tsar, 27 mai 1895
Quand nous quittons notre chambre, un liseré doré commence tout juste à poindre au-dessus de la ville. L’heure rose de Constantinople, où le silence exprime sa dernière chanson avant l'éveil de l'activité humaine.
La réception de l'hôtel, déserte, nous invite à déposer la clé dans la boîte avec ce que nous devons. Nous passons la porte sans le moindre remords, impatients de poursuivre notre voyage vers l’Arménie.
En cheminant dans le dédale de rues pour rejoindre le port, Anne ne cesse de hululer sur son enthousiasme de prendre le bateau pour la première fois. J'essaie de calmer ses ardeurs en lui expliquant pourquoi ce n'est pas le moyen de transport idéal. On essuie des tempêtes, on tombe malade et, la plupart du temps, on meurt d'ennui à s'user les yeux sur l'horizon, en attente de retrouver la terre. Je la mets particulièrement en garde contre le mal de mer, très courant chez les nouveaux passagers, mais elle agite la main, persuadée que je raconte des sornettes.
Je m'apprête à insister sur la question quand une ombre surgit à côté des nôtres sur les anciens remparts de la cité byzantine. Une silhouette masculine dont la démarche furtive trahit l'intention.
Les épaules de la chouette de bibliothèque se raidissent.
« Guillaume, je crois qu’on nous suit. »
Mais inutile de me retourner pour confirmer ses dires.
Ainsi, mes menaces n’ont pas suffi à calmer ses ardeurs...
Je retire mon sac à dos, l’enfile devant ma poitrine et annonce à Anne qu'il va falloir courir.
« Comment ça ? Qui est-ce ? »
Ne perdons pas de temps en explication. Sans demander sa permission, je la hisse sur mon dos et me propulse de toutes mes forces.
George Lazard ne compte pas abandonner si facilement. Il jure, cavale et crie mon nom. Je tourne à l’angle d’une rue, puis d’une autre, sans me soucier des protestations d’Anne. Fuir, voilà tout ce qui compte.
Après plusieurs détours, quand je me rends compte que le reporter n'est plus derrière nous, je ralentis le pas. Aurait-il échoué à tenir la distance ? Mon dos endolori m'oblige à reposer à terre la vieille chouette. Mes sens, toujours en alerte, empêchent Anne d’exprimer la moindre contestation. Devenue aussi inquiète que moi, elle furète les environs à la recherche de notre poursuivant.
Pas un signe de lui.
Soulagés, nous progressons en direction du port. Je me retourne quelquefois, histoire de m'assurer que nous sommes bien seuls. Le journaliste a-t-il renoncé ? Non, impossible. S'il est capable de nous traquer dès l'aube dans les rues de Constantinople, aucun doute qu'il compte parvenir à ses fins par tous les moyens.
En longeant les quais, il nous faut peu de temps pour reconnaître le Tsar, le vapeur qui va nous conduire en Arménie.
« Dépêchons-nous, Guillaume ! Nous n’avons plus beaucoup de temps pour embarquer. »
Mais à peine avons-nous commencé à forcer le pas que ce sale vautour de journaliste réapparaît devant nous. Il jette un bref coup d’œil sur le navire avant de tourner son air étonné vers nous.
« Ce paquebot, vraiment ? Vous devriez faire plus attention, monsieur Vaillancourt. Tout porte à croire que vous essayez de fuir. »
Je prends Anne par les épaules et l'entraîne avec moi. Lentement, je contourne George Lazard en ne le quittant pas des yeux. Seule ma volonté me retient de lui coller mon poing dans la figure.
Le journaliste fait un pas vers nous, bien décidé à nous talonner jusqu’au bout. S’il restait des places à bord, rien ne l’empêcherait d’embarquer.
Il faut l’en empêcher coûte que coûte.
Alors que je me retourne avec l’intention de l’assommer assez fort, un battement d’ailes caresse mon oreille. Une masse de plumes brunes et blanches plonge sur notre traqueur et l'écrase sur les pavés.
L’épervier.
Ses serres lacèrent ses bras, son torse, son visage. Un combat entre oiseaux de proie. Une expression d’horreur s’empare du reporter, impuissant face à cette force de la nature.
Peut-on rêver d’une occasion de fuir plus parfaite ? Je saisis le bras d'Anne pour profiter de l’occasion, mais celle-ci reste figée sur place, stupéfaite par la scène qui se tient sous ses yeux.
Je continue de la tirer par la manche de son manteau. Pourquoi résiste-t-elle ? Pourquoi ce regard épouvanté ?
Soudain, je cesse mes sollicitations.
Comment ai-je pu oublier ?
Si, moi, je vois un épervier se battre avec un vautour de journaliste, la vieille chouette, elle, ne voit qu'un homme se débattre seul face à des forces invisibles capables de l'écorcher. George Lazard doit lui paraître fou, possédé, ensorcelé.
Les cheminées du Tsar sifflent.
« Il faut qu’on y aille ! »
Cette fois, son corps se libère, comme si ma voix était la clé pour déverrouiller la vision d'horreur dont elle était prisonnière.
Nous courons jusqu’au paquebot et embarquons, laissant notre poursuivant à son triste sort.
*
Une fois dans notre cabine, je pousse un soupir de soulagement avant de m’affaler sur l’une des deux couchettes. Ce n’est pas le grand luxe. Aucun doute qu’Anne me le ferait remarquer.
Au contraire, loin d'être son premier souci, elle m’assaille de questions :
« Qui était cet homme Guillaume ? Pourquoi cherche-t-il à nous suivre ? Comment peut-on se tordre ainsi de douleur au point de se retrouver en sang, sans être touché par personne ? Vous aviez l’air de le connaître, en tout cas. J’exige une réponse ! »
Ses mots, si farouches, ne toléreront aucune dérobade.
De mauvaise grâce, je lui explique tout, de l'identité du journaliste et de ce qu'il voulait de moi, en passant par le chantage de la veille et de mon souhait de n'informer personne de notre expédition. Plus j'avance dans mon récit, plus les traits de ma compagne de voyage se ferment.
« Je croyais que vous aviez mis vos amis au courant.
-Pas vraiment, non. Pour une fois, j'espérais disparaître.
-Mais pourquoi ?
-Parce que ces foutus vautours n'ont pas arrêté de faire le guet devant chez moi ! Tout le monde veut savoir pourquoi je ne me suis pas exprimé sur mon expédition en Égypte. Quand comprendront-ils que j'en suis incapable ? Je ne veux plus en parler. Jamais ! »
Je vois encore le choc provoqué par mes paroles envahir les rides de son visage.
*
Depuis, nous n'avons pas vraiment discuté. Elle feint de lire sa copie du manuscrit de Mélusine. En réalité, ses yeux de chouette me surveillent en ce moment même.