À bord du Tsar, 28 mai 1895
J'ai revu l'épervier aujourd'hui. Un rencontre plutôt atypique, quand on sait que personne d'autre ne le voit. Comment l'écrire tout en rendant compte des réactions des autres passagers ? Pour une fois, leurs réactions ne peut pas être dissocié de la mienne, car tout n'est que présage.
Pour échapper au regard furtif d'Anne, je passe mon après-midi sur le pont, allongé sur un banc, pour contempler les nuages. Après tant d'année à sillonner le monde, ça demeure toujours mon passe-temps favori. Là-haut, il existe peut-être un royaume céleste qui nous observe et contrôle notre destin. Du moins, j'aime à le croire.
Au moment où je laisse la rêverie m'emporter, une silhouette de rapace transperce le cumulus. Il plonge vers le navire comme s'il comptait s'y écraser. Mais il n'arrive rien de tel. Il se redresse à quelques centimètres du sol et se pose sur le dossier de mon banc.
Lentement, je me redresse et nous nous dévisageons, ses curieux yeux vairons face à mon expression ébahie. Depuis notre première rencontre à Paris, c'est la première fois qu'il m'approche d'aussi près. Nous avoir sauvé de Georgre Lazard lui a probablement donné l'assurance que je ne lui ferais aucun mal. Mais moi, comment puis-je lui montrer ma gratitude ? Sans lui, nous aurions pu ne pas embarquer. Pire, encore, j'aurais pu finir piégé, lacéré par les serres de ce vautour de journaliste.
J'incline la tête comme l'on fait la révérence à son roi, et il me rend mon salut. Je me risque à tendre ma main vers lui, mais il ne me laisse pas le temps de le toucher. Il s'envole et se pose sur la proue du navire, le vent dans ses plumes.
Sous le regard perplexe des autres passagers en promenade, je marche à pas de loup pour le rejoindre. Personne ne comprend pourquoi je progresse ainsi vers la proue. S'il y a un rapace pour moi, pour eux il y a seulement l'horizon lointain.
Je me fige au bout de quelque pas. Pourquoi l'épervier a-t-il levé le bec vers le ciel ? En suivant son regard, un vertige me prend. Mis à genoux, Le reflet de mes yeux se couvre d'obscurité. Au-dessus de ma tête, une nuée d'oiseau de mer survole le paquebot, le bout de leurs ailes pointé vers l'Est.
Depuis quand nous suit-elle ? Une telle exode devrait provoquer un vacarme sans précédent ! Mais rien. Pas un cri.
Tous les passagers ce s'arrêtent pour observer cette harde aérienne nous dépasser. Même le capitaine, décontenancé par ce spectacle, quitte le poste de commandement pour contempler les oiseaux depuis la proue. Alors qu'il s'adosse au bastingage, il ne prête pas attention à l'épervier. Pour lui, il est seul à l’extrémité de son bateau. Pendant un bref instant, l'un devient la doublure animale de l'autre. Leurs regards vers l'horizon, chacun est le capitaine de son cortège.
L'épervier déploie ses ailes et s'envole pour rejoindre le sien.
L'obscurité de cet étrange nuage se dissipe peu à peu. Tous les passagers, moi y compris, rejoignent la proue pour observer les oiseaux dessiner de leur ombre une tache d'encre sur l'océan.
En m'accoudant sur le bastingage aux côté du capitaine, je lui demande s'il a déjà été témoin d'une telle migration.
« Pour sûr, monsieur, jamais de la vie ! Espérons que ce ne soit pas un mauvais présage… »
D'habitude, je ne prête guère attention à ce genre de croyance. Mais en fin de journée, quand le Soleil décline et se couvre de nuages, la mer s'agite et nous brinquebale de bâbord à tribord, de plus en plus fort.
L'épervier est-il a l'origine de la tempête ? Difficile de ne pas y penser, quand on le sait capable de quitter la côte pour prendre le commandement sur des mouettes, goélands et étourneaux. Aucun membre de son espèce ne ferait une telle chose. Parfois, c'est à se demander s'il n'est pas possédé, ou bien s'il ne suit pas des ordres préétablis.
Mais qui pourrait bien être son maître ?
J'aimerais avoir le temps d'y réfléchir encore un peu, mais Anne me somme de lâcher mon carnet pour aller dîner. Je lui répète encore une fois qu'il mieux ne rien avaler par ce temps, mais elle ne veut rien entendre.
À bord du Tsar, 29 mai 1895
Pourquoi cette vieille chouette ne m'écoute jamais ? Il me semble pourtant avoir été clair sur les risques du mal de mer.
Me voilà cloué à son chevet, une bassine au pied du lit à attendre que son mal se termine.
La tempête fait rage de l'autre côté du hublot. Difficile de savoir quand elle va s'arrêter.
À bord du Tsar, 1er juin 1895
L'état d'Anne s'améliore malgré la violence de la tempête. « Je suis désolée », n'arrête-elle pas de me répéter. Je suis soulagé qu'elle ait tenu le coup. Ces vomissement ont été si violent que je suis surpris de ne pas l'avoir vu cracher du sang. À son âge, elle aurait très bien pu y passer.
Ce matin, malgré son teint livide, elle me prend par la manche.
« Guillaume... »
Je la rassure. Je suis là. Je ne vous quitterai pas. Mais rien à voir avec ses craintes. Non, c'est notre dernière dispute qui la travaille encore.
« Peu importe ce qui est arrivé en Égypte. Je n'ai pas besoin de savoir. Vous êtes ici, avec moi, voilà ce qui compte. Je sais que je ne suis pas une compagne de voyage facile. Merci... Merci d'avoir accepté de m'accompagner. Je n'y serais jamais arrivé sans vous. »
Je mentirai si je disais ne pas avoir souri.
À bord du Tsar, 2 juin 1895
Anne n’est pas encore capable de se lever de sa couchette, mais elle se remet à manger et à lire. Je retrouve donc ma solitude. Elle me ramène à ma dernière rencontre avec l'épervier, à la harde d'oiseau migrateur et aux paroles du capitaine.
L’idée que ce phénomène soit un présage m’amène à sortir de ma veste le Petit traité initiatique de l’Ornithomancie. Depuis son acquisition à Constantinople, je n'ai pas eu le temps de le consulter. Anne vient de s'endormir. Autant en profiter.
*
Trois heures de lecture pour en sortir songeur. Avant les événements étranges de ces derniers mois, jamais je n’aurais cru au contenu de ce livre. Après tout, l’ornithomancie se fonde sur des pratiques et des conclusions qui ne reposent sur aucun fait scientifique, pas même l’ornithologie. Pourtant, comment ne pas voir dans le comportement de l’épervier des présages et des signes ? Aucun oiseau au monde ne suivrait les pas d’un humain. Pourtant, c’est bien ce qu’il fait. Il me suit depuis Paris et apparaît quand j’ai besoin de lui, quand je doute ou que je suis menacé. Être le seul à le voir n'arrange rien. Au fond, est-il réel ou bien le fruit de mon imagination ? Plus j'avance dans cette expédition, plus je doute de mon bon sens.
Je feuillette l'ouvrage tout en réfléchissant. Mes mains arrête leur jeu quand je tombe sur une petite illustration d’un dieu égyptien à tête d’ibis sacré. De quoi me faire frissonner. Cet image me rappelle le spécimen que j’ai laissé à l’Académie des Sciences. Cette image me ramène en Égypte, sur le bord du Nil, dans la brume où cet oiseau de malheur est apparu pour causer ma perte.
A-t-il été un présage, lui aussi ?
Ces phénomènes d’ornithomancie me suivent peut-être depuis plus longtemps que je ne l’imagine.
*
Quand Anne se réveille, je lui montre le livre. Pendant son examen, je me masse la nuque, inquiet. Va-t-elle me croire quand je lui expliquerai comment je l'ai obtenu ?
En tout cas, l'ouvrage ne lui inspire qu'une moue dubitative.
« C’est drôle, hulule-t-elle, il n’y a pas de nom d’auteur dessus. Où l’avez-vous trouvé ?
— Dans une petite librairie du Grand Bazar. Il n’y avait pas de vendeur à l’intérieur, donc je n’ai pas pu l’interroger sur la provenance de l’ouvrage.
— Pas de vendeur ? Donc vous avez laissé l’argent sur le comptoir et vous êtes parti ?
— Entre autre.
— À votre place, je serai repassé plus tard, après avoir fait le tour des commerces.
— J’aurais bien voulu, mais c’était impossible.
— Pourquoi ?
— Disons que la librairie a… disparu. Quand j’ai quitté la boutique et que je me suis retourné, l’entrée, la devanture et la vitrine avaient été remplacé par un mur de brique, comme si elle n’avait jamais existé... Je ne comprends pas comment c'est possible, et sûrement vous ne me croyez pas. Mais c'est pourtant vrai : la librairie a disparu après mon passage et je n'ai aucune explication rationnel à donner à ce phénomène. Peut-être, Anne, que nous nous trompons sur le Monde. Peut-être nous cache-t-il des secrets. Peut-être que tous ces événements surnaturels qui surviennent dans vos romans de chevalerie ne sont pas seulement de fables... »
La vieille chouette hausse les sourcils avant des les froncer. D'un côté, elle aimerait me croire, de l'autre, elle pense que je n'ai pas toute ma tête. Laquelle de ses pensées allaient prendre le dessus ?
Le verdict tombe.
« Fumez-vous, Guillaume ?
— Pas le moins du monde.
— Avez-vous un penchant pour la boisson excessive ?
— Bien sûr que non !
— Pardonnez-moi de vous le demander, mais ce que vous racontez n’a aucun sens. Une librairie ne disparaît pas comme ça dès qu’on lui tourne le dos.
— Je le sais bien. C’est pourtant ce qui est arrivé. »
Vexé, je me lève et quitte la cabine. Terminé. Je ne lui confierai plus rien.