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VII

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Constantinople, 26 mai 1895

En longeant les remparts de l'ancienne cité byzantine, je trouve l'entrée du Grand Bazar. Bon sang ! Rien que de l'écrire, mon nez se souvient encore du parfum des épices venues de tout le bassin méditerranéen. Difficile aussi d'oublier les couleurs chatoyantes de la soie et les variétés de fruits exotiques. Tout, dans ce grand marché couvert, me fait comprendre pourquoi les touristes européens viennent chercher ici une expérience semblable à celle des Mille et une nuits.

Au milieu des étals du marché, c'est le bal des oiseaux qui apporte la touche de conte merveilleux oriental. Une quantité impressionnante de goélands et de moineaux s'allient pour chaparder de la nourriture. Les visiteurs veillent sur leurs achats, de peur qu’on vienne le leur arracher.

Au milieu de tous ces voleurs, une tourterelle me fixe. Nullement intéressée par le festin du marché, elle reste perchée sur une enseigne indéchiffrable, désireuse d'attirer mon unique attention. Étrange. Elle a la même humanité que mon épervier.

Quand elle s’envole pour s’engouffrer dans une allée moins fréquentée, je prends le parti de la suivre, intrigué par son comportement de rabatteuse.

Je me retrouve alors dans une ruelle pleine de petits bouquinistes. Nombre d’entre elles proposent des livres en langue arabe, mais d’autres sont spécialisés en langue anglaise. Histoire du monde arabe, poème et fable antique, Anne adorerait cet endroit ! Dommage de ne pas l'avoir persuadé de m’accompagner.

La tourterelle se pose sur la devanture d’une boutique si petite qu’elle passe facilement pour une échoppe parmi les autres commerces. Aucune enseigne ne révèle le nom de l'établissement. Une porte en bois peinte en bleu, voilà tout. Avec son style plutôt occidental, elle détone dans le puzzle des boutiques du Grand Bazar.

Pourtant, les passants ne prêtent aucune attention à son aspect singulier, comme si elle n'existait que pour moi.

Invité par la tourterelle, je tourne la poignée. En ouvrant la porte, une odeur de poussière et de papier assaille mes narines. Aucun doute sur la marchandise. Sur le comptoir, un mot écrit en arabe et en anglais m’informe que le patron s’est absenté. Si on voulait acheter quelque chose, il suffisait d’écrire sur le registre le nom de l’ouvrage et de laisser l’argent demandé.

Je m'engage dans les rayonnages. Les murs, tapissés de livre du sol jusqu’au plafond, sont ornés de plaque indiquant les différents classements par catégories. En les lisant, je fronce les sourcils. Astromancie, Cartographie, Contes et légendes, Divination, Mythologie, Nécromancie, Oniromancie… Difficile de trouver de l’harmonie dans tous ces sujets. Il y a des ouvrages de sciences, d’ésotérisme, de fiction, parfois, et aussi de géographie. Le couloir semble infini, les ressources inépuisables.

Je prends un livre dans le rayon Cartographie. Un atlas plutôt lourd, dans lequel je ne reconnais rien, pas même un pays. Je referme le livre, perplexe. Serait-ce des cartes de pays imaginaires ? Dommage que le vendeur ne soit pas là pour me donner plus d'information.

Soudain, un livre ressort d’une rangée bien alignée, comme s’il m’appelait à le consulter. J'avance vers lui d'un pas incertain, puis un frisson me parcourt. Au-dessus de lui, l'étiquette Ornithomancie m'indique son sujet.

Ma main tremble en le saisissant.

L'Ibis sacré, l'épervier du manuscrit, la tourterelle et les vautours de mes cauchemars... Tout m'appelle à m'y intéresser, même si mon esprit d'explorateur s'y refuse. Au fil de mes voyages, j'ai appris à me méfier de ces pratiques de charlatan.

Pourtant, j’ai saisi le livre.

Peu épais, il s’intitulait Petit traité initiatique de l’Ornithomancie. Comme la plupart des ouvrages de la boutique, impossible de trouver le nom de l’auteur.

La tranche craque à son ouverture.

Voici ce qu'on peut y lire à la première page :

L’ornithomancie consiste à lire les présages, voire même l’avenir, à travers le comportement des oiseaux. Pratiqué depuis l’Égypte ancienne, cet art délicat aurait permis de mieux comprendre la volonté des dieux et de prédire les victoires et les défaites de nombreuses batailles.

En feuilletant quelques pages plus loin, je tombe nez à bec avec une représentation illustré d’un dieu égyptien au corps d’homme et à la tête d’ibis sacré. Je frémis. Je le connais bien, celui-là, il croise même mon chemin bien trop souvent à mon goût.

Je referme le livre d'un coup sec. Non, hors de question de raviver de douloureux souvenirs. Mais en tendant le bras pour le remettre dans le rayon, mon geste se fige.

Et s'il contenait des explications sur les étranges comportements des oiseaux à mon égard ? Cette supposition m'empêche d'aller au bout de ma première intention. À la place, j’écris le titre de l’ouvrage dans le registre et dépose un billet. Espérons que ça suffira.

Une fois sorti de la librairie, la tourterelle s’envole pour retourner dans l’allée principale. Il est temps de rentrer.

Au bout d’une dizaine de pas, je me retourne pour imprimer dans ma mémoire la devanture de cette étrange boutique.

Je n’en ai pas le loisir.

Elle s’est volatilisée, ne laissant derrière elle qu’un mur de brique opaque.

*

Sur le chemin de l’hôtel, je marche d’un bon pas en me demandant ce qu’allait penser Anne de ma nouvelle trouvaille.

À mi-chemin, je m'applique à changer de direction à chaque angle de rue en jetant des coups d’œil inquiets par-dessus mon épaule.

Je suis suivi.

L’inconnu met pourtant tout en œuvre pour ne pas se faire repérer. Me filant à bonne distance, il lui arrive de disparaître pour me faire croire à une coïncidence. Mais moi, on ne me dupe pas aussi facilement.

Que veut-il ?

Une fois les portes de l’hôtel franchies, un soupir de soulagement m’échappe. Qui que ce soit, il ne peut pas me prendre à partie ici.

Du moins, c’est ce que je croyais avant de le voir assis au bar de la réception.

Il attire tout de suite mon regard en me tendant un verre de whisky. N’étant pas un grand amateur de spiritueux, il m’aurait été facile de décliner. Mais le jeune homme me paraît familier. Vu son assurance, nul doute que nous nous sommes déjà rencontrés.

« Vous vous souvenez de moi ? »

Je reste figé quelques instants, incapable de fournir une réponse. Puis en fouillant dans ma mémoire, son visage me revient.

Le jeune journaliste du Bulletin de la société de Géographie. George Lazard.

Ignorant sa question, je le rejoins au bar et lui demande ce qu'il fait ici.

«  Oh ! Vous savez, nous, les reporters, nous allons là où l’information nous porte.

— Je croyais que le Bulletin de la société de Géographie était une revue scientifique qui se contentait d’interroger les explorateurs à leur retour.

— Eh bien, il est peut-être temps que ça change, vous ne croyez pas ? »

En buvant une gorgée de mon whisky, je fronce les sourcils. Si j’ai bonne mémoire, j’avais refusé de répondre à ses questions sur mon expédition en Égypte. Ce jeune vautour est tout à fait capable de m’avoir suivi jusqu’ici pour les obtenir.

« Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas répondre à vos questions.

— Oh ! Ne vous en faites pas : j’ai fait ma petite enquête et j’ai obtenu toutes les réponses que je voulais. D’ailleurs, saviez-vous que les eaux du Nil ont recraché quelque chose de très intéressant après votre départ ? »

Ma méfiance se durcit. Le journaliste sort alors de sa sacoche une coupure de journal. Il la pose juste sous mon nez et je blêmis à la lecture du titre de l’article. Aucune de mes réactions ne lui échappe.

« Ne prenez pas cet air inquiet, monsieur Vaillancourt. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est de savoir où vous allez et ce que vous faites ici, à Constantinople. D’habitude, vous êtes plutôt du genre à annoncer au monde entier vos nouveaux projets d’expédition. Alors pourquoi partir avec sans le dire à personne, cette fois ? Seriez-vous en train de réaliser le voyage de votre vie, par hasard ? »

Son regard brillant d'ambition me provoque un profond sentiment de dégoût. Il me laisse entrevoir avec clarté ses intentions. La gorge nouée, je desserre les lèvres pour m’en assurer :

« Que voulez-vous, monsieur Lazard ?

— L’exclusivité sur votre voyage en cours. Un reportage complet pour le Bulletin de la société de Géographie.

— Et si je refuse ?

— Alors je publierai mon article sur votre expédition en Égypte. Croyez-moi, il vaut mieux pour vous qu’il reste dans mes tiroirs. Alors, marché conclue ? »

Son sourire impudent et sa main tendue me font bouillonner de rage. Ce sale gamin veut me baiser bien comme il faut ! Selon son flair, la discrétion de mon voyage cache un énorme secret assez croustillant pour faire décoller sa carrière et sa réputation. Dans son esprit, ce secret a peut-être plus de valeur que le désastre de l’Égypte. Si j'accepte, il s’assure plusieurs articles sur mes prochains voyages, alors que si je refuse, il possède le pouvoir de mettre fin à ma carrière d’explorateur. Dans les deux cas, il sera gagnant.

Mais moi, comment m'en sortir ? Si je lui laisse la priorité pour faire le reportage de mon voyage, il risque de se rendre compte de la folie qui m'habite, et alors il lui sera facile de faire le lien avec l'Égypte. Il l'ignore encore, mais nulle doute qu'il sera amené à traiter les deux sujets tant convoités.

Il ne me reste donc qu'une seule échappatoire.

Je lui serre la main et il laisse échapper un petit rire de satisfaction.

« Je savais que vous prendriez la bonne décision. »

Mais je ne le laisse pas s’enorgueillir davantage. Profitant de nos deux mains serrés, je lui tords le bras derrière son dos, puis plaque sa tête contre le bar. Alertés par le bruit de verre brisé, réceptionniste, barman et clients de l’hôtel se pétrifient, les yeux rivés sur nous.

« Vous me prenez pour qui, monsieur Lazard ? lui murmuré-je à l'oreille. On ne vous a pas prévenu que les menaces ne fonctionnaient pas sur moi ? Pourtant, si vous prétendez connaître la vérité sur mon expédition en Égypte, vous devez savoir ce qui arrive à ceux qui se mettent en travers de mon chemin. »

Je relâche ma prise, prend la coupure de journal et tourne les talons. Sans me retourner, je laisse sur le bar un pourboire pour la gêne occasionnée. Apaisé par ce geste, les spectateurs reprennent leurs activités.

Espérons que cette mise en scène suffise à calmer les ardeurs de ce journaliste.

*

Il se fait tard. Je suis assis sur le rebord de la fenêtre de notre chambre et j'écoute la prière du Maghrib tout en croquant dans mon journal la cathédrale Sainte-Sophie. Je veux la préserver dans ma mémoire, tout comme la ville toute entière.

Anne dort à poing fermé. Éreintée par la chaleur, elle est restée enfermée ici toute la journée, plus encline à avancer dans ses lectures qu'à explorer cette ville inconnue. Il faut croire que voyager à travers les pages ne donne pas toujours envie de sillonner le Monde.

Je lui parlerai du livre demain.

Pour le reste, je ne compte rien lui dire. Il vaut mieux ne pas l’inquiéter pour rien.

Demain, nous embarquerons pour Batoum.

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