Il était piégé, au milieu des ténèbres. Il ne pouvait pas bouger. Puis un point lumineux se dessina au loin. Il se rapprochait, grossissait, jusqu’à envahir son champ de vision. La lumière se dissipa, révélant une haute galerie de pierre sculptée usée par le temps, plongée dans la pénombre. Devant lui, à quelques mètres, courait une femme. Elle se retourna vers lui dans sa course, l’œil affolé comme un animal pourchassé. Il sentit une excitation enivrante. Son corps échappait complètement à son contrôle ; un large sourire étira ses lèvres, ses pieds s’envolaient avec légèreté, mi-danse mi-sautillement. Il lâchait des râles grotesques en se rapprochant lentement de sa proie, dont la panique grandissait inexorablement avec sa proximité.
Non, ce n’est pas moi !
Elle sentait si bon la sueur froide, les larmes et la peur. Il se lécha les babines. Le pied de sa proie heurta une dalle légèrement délogée du sol et elle s’affala violemment. Le parfum du sang vint se mélanger au fumet alléchant qu’elle dégageait. Il salivait abondamment à présent. Elle se mit sur le dos. Le regard fou, elle bataillait des mains et des talons pour s’éloigner de lui, pendant qu’il se plaçait presque au-dessus d’elle avec une lenteur sadique.
Relève-toi ! Cours !
Elle s’immobilisa. Sa voix noyée dans les hoquets de terreur peinait à le supplier :
« Pi-… Pi-… Pitié… Je fe-… fe-… ferai ce… ce que… tu… tu v-… veux. Ne me… Ne me… t-… t-… t-… tu-… »
Il l’interrompit d’un grognement guttural, et elle cria, cria alors qu’il éclatait de rire, la tête jetée en arrière, à gorge déployée. Il l’entendit se relever avec l’énergie du désespoir, dans une ultime course effrénée. Précisément ce qu’il voulait.
Non ! Ce n’est pas ce que je veux ! Je le jure ! CE N’EST PAS MOI !
Elle sprintait ; elle appelait à l’aide. Elle ralentissait ; elle s’essoufflait. Le tambour du cœur de la jeune femme dépassa la cadence de ses pas de plus en plus lourds. Lui maintenait sa distance, à l’affût du moment propice. Il lui avait fait emprunter exactement le chemin qu’il voulait. Il était prêt à frapper quand elle serait à point.
Pas par là ! Ne va pas par là !
Encore un peu…
Juste un tout petit peu…
Maintenant !
En un élan, il bondit en avant et sectionna le tendon d’Achille de la jambe la plus proche, d’un coup de griffe calculé. Privée de son appui, la malheureuse s’effondra. Elle ne s’arrêta pas pour autant et continua en rampant sur ses coudes et genoux ensanglantés. Lui, par contre, s’était immobilisé. Il n’avait pas abandonné la chasse. Oh que non ! Il patientait ; inutile de se presser, il le savait. Le couloir empruntait un coude dans lequel elle disparut. Il tendait l’oreille ; il attendait son signal. Celui-ci ne se fit pas attendre. La mélodie des sanglots qu’on tentait d’étouffer. Elle venait de réaliser.
Je ne veux pas ça ! Demi-tour ! DEMI-TOUR !
Cette prière fut totalement ignorée, alors que ce corps et ces pensées dont il était prisonnier vibraient d’extase. Il se dirigeait vers le coude et il la revit. La traînée rouge et brillante menait à la masse tremblante qu’était la traquée, au pied du mur qui lui barrait la route. Une impasse. Elle était acculée. À sa merci. Un regard dans sa direction, elle s’adossa à l’obstacle qui avait réduit ses dernières braises d’espoir en cendres, comme si elle pouvait s’y enfoncer et disparaître. Maintenant qu’il avait toute son attention, il profita de ce moment électrisant de pure domination. Il s’approchait avec une exagération grossière de chaque geste, dans un spectacle qui aurait pu être comique en d’autres circonstances. En cet instant, il était inexorable, fatal. Pour sa proie, il était la mort, et il arrivait, terrifiant et sans pitié.
C’est faux… Je ne suis pas comme ça !
Il n’était plus qu’à quelques pas. Sa prise, dans un ultime élan d’énergie désespérée, tenta de plaider avec des propos dont la cohérence s’effritait à mesure qu’il progressait vers elle. Il parodiait et singeait ses suppliques. Un jeu d’imitation grotesque de bon goût en guise d’apéritif. Enfin à portée du plat de résistance, il colla abruptement son visage au sien, répliquant son hurlement et son expression de terreur brute. Il sentit l’arôme âcre du liquide qui s’écoulait de l’aine de son gibier. Un condiment de gourmet.
Que ça s’arrête… Je veux juste que ça s’arrête…
Elle hyperventilait, incapable de reprendre son souffle. Ah ! Il n’en pouvait plus ! Sans crier gare, sa langue partit serpenter sur une joue humide, goûtant au nectar salé et saturé de panique dont elle l’abreuvait copieusement. Si elle eut un sursaut initial d’horreur et de dégoût, elle ne résista pas plus longtemps, résignée. Après s’être soûlé, il recula doucement, derrière un masque neutre. Les yeux exorbités de la femme le fixaient. Il poursuivit son mouvement. Il lut l’incompréhension. Un peu plus loin. Il lut l’incrédulité. Encore un peu. Il lut…
Non ! Stop ! STOOOP !
… l’espoir. Elle n’eut pas le temps de voir le masque tomber pour révéler un sourire resplendissant ; ses dents s’étaient logées profondément dans sa gorge. La douleur lui fit réaliser ce qu’il se passait ; elle se débattait avec vigueur, frappant et lacérant sauvagement. Malheureusement, ses coups ne le faisaient guère ciller et ses ongles glissaient sur sa carapace sans s’y enfoncer. Ses efforts ne faisaient qu’accélérer l’hémorragie qu’il avalait à grandes goulées. Elle perdit rapidement ses forces, jusqu’à devenir chiffon entre ses crocs. Il relâcha sa proie, maintenant exsangue. Il se releva et prit un instant pour admirer les restes de son repas. D’une pâleur spectrale, son regard vitreux et révulsé offrait une fenêtre parfaite sur la terreur qui avait déformé ses traits. Puis il abandonna la carcasse, repus de bien des manières.
Il tomba au sol, en appui précaire sur ses bras tremblants. Il était de retour dans les ténèbres, libéré de ce corps et de ces pensées immondes.
« Tu avais l’air de prendre ton pied, ce jour-là. »
Il releva la tête vers la silhouette qui venait de lui asséner ce dur rappel. Le fantôme verdâtre et luminescent de la jeune femme le condamnait du regard, dans un mélange de colère, de tristesse et de ressentiment. Son cou portait les marques de la morsure. Il se défendit :
« Je n’ai jamais voulu ça… Ce n’est pas ce qui aurait dû se passer ! Je le jure !
— Pourtant, tu savais pour Iarzog’Un. Et tu t’en es servi. Tu as choisi de devenir ce monstre.
— Non… Je voulais être plus fort… pour vous protéger.
— Tu nous as tous tués. Tu nous as chassés comme des animaux.
— … Je sais… Je suis tellement désolé… Je regrette… »
Son cœur était si douloureux qu’il se recroquevillait au sol. Il avait eu l’orgueil de penser qu’il arriverait à résister à la corruption, pour finalement céder comme les autres, et éveiller la part sombre que chacun renferme.
Ce n’était pas moi, mais c’est bien cette part de moi qui les a décimés.
La culpabilité le déchirait.
« Laissez-moi payer pour mes crimes… Laissez-moi mourir…
— Non. Tu vivras.
— Pitié…
— Crois-tu vraiment que tes visions sont notre œuvre ?
— Que dois-je faire pour me racheter, alors ? Comment me repentir ?! »
Il avait relevé la tête pour poser cette question. Il put voir des milliers de présences familières les encercler, partageant cette même lueur fantomatique. Il lutta pour ne pas s’effondrer sous le poids de tous ces regards écrasants.
« Vous n’avez aucun problème quand je risque ma vie, mais vous m’empêchez de me donner la mort ! Qu’est-ce que je dois faire ?
— Tu ne comprends rien…
— Expliquez-moi !
— La réponse est sous tes yeux ; tu es juste trop aveugle pour la voir. »
Il vit un éclair de compassion sur son visage pendant qu’elle se retournait pour rejoindre le cercle.
« Attends… Plobiüm !… »