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12 # Blessure cinquième - Nécrose

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Il était dans le gigantesque hall d’accueil du laboratoire et se dirigeait vers l’ouverture béante vers l’extérieur. Ses pas étaient lents, traînants. Il tanguait, hébété, tiraillé par le regret et la culpabilité. Il mit un temps interminable à atteindre le seuil ; son cœur se serrait de plus en plus en approchant. Arrivé au bord, il regarda l’horizon au loin et balaya le paysage. Il était évident qu’il flottait haut dans le ciel, tutoyant les nuages. Puis ses yeux se dirigèrent en contrebas…

« Quelle horreur ! Qu’est-ce qu’il s’est passé ?! »

« Un charnier… »

Entre les arbres, dans les clairières, entre les bâtiments groupés ci et là… des cadavres à perte de vue. Les rivières, les cours d’eau, quelle que soit leur taille, arboraient le grenat du sang. Incapable de soutenir cette vision, il se détourna précipitamment et s’adossa au mur à côté de la sortie. Il était écœuré, triste, en colère… Il frappa la surface derrière lui en libérant un cri de désespoir. Il tomba au sol, les épaules secouées de sanglots. Une paire de pieds se matérialisa sur le sol dans son champ de vision, qui se rua près de lui.

« Numstag, qu’est-ce qui t’arrive ? »

Il releva la tête pour regarder le visage du propriétaire de cette voix paniquée. Il avait le chef inspirant la force, où déteignait deux améthystes soucieuses ; ses courts cheveux blonds et son uniforme aux allures militaires avaient connu des jours meilleurs.

« Des années passées ici… Infiltré pour sauver ces gens…, s’étrangla Numstag dont la voix se brisait comme la glace sous un poids trop important. À devoir faire ces choses… À attendre le bon moment… Tout ça… Pour rien ! »

L’homme agenouillé devant lui prit ses épaules avec une précaution contrastant avec ses muscles saillants. Il les massait lentement ; ce geste apportait un peu de réconfort à Numstag.

« Raconte-moi, l’invita-t-il d’un ton chaleureux et encourageant.

— Je me suis téléporté à côté de la Source pour accéder au système de supervision. Après la disparition des nôtres… Enfin, pas des nôtres… Enfin si, mais…

— Je sais. Il n’y a que toi et moi. Parle avec tes mots.

— … Après leur disparition, les cellules sont restées verrouillées. Ils sont… Ces malheureux sont tous morts de faim… Hommes, femmes, enfants… Aucun n’a survécu dans le labo…

— Je ne peux pas imaginer ce que tu ressens… Toi qui tenais à les sauver… Mais il reste ceux qui ont été réintégrés auprès des Madelfuars, non ? On peut peut-être-…

— Ça ne sert plus à rien !, s’écria Numstag, dont le cœur était sur le point d’éclater ; il reprit d’une voix plus calme mais pas apaisée : Livrés à eux-mêmes, la haine entre Madelfuars et Zoomorphes s’est ravivée immédiatement. Ils se sont… déchirés. »

Numstag prenait de profondes inspirations, essayant de rassembler un courage fuyant. L’homme, qui tenait toujours ses épaules, ne le pressait pas et attendait patiemment, les iris chargés de compassion. Quand il parla à nouveau, chaque mot lui brûlait sa gorge :

« Les Madelfuars ont essayé d’éliminer les Zoomorphes. Mais avec leur Éveil, même léger, et leurs capacités supérieures, ce sont eux qui ont commencé à chasser les Madelfuars. Ils les ont décimés…

— Il faut protéger ceux qui restent ! Combien ont survécu ?

— Plus… Pl-…

— Allez, Numstag !

— Il n’y a plus de Madelfuars ! Le système est formel ! Les Zoomorphes les ont massacrés jusqu’au dernier ! »

Un long silence les écrasa. La source de réconfort de Numstag s’était figée dans une expression incrédule, ses prunelles écarquillées refusant d’assimiler l’affreuse révélation.

« Je n’ai pas les mots pour… Je suis navré, finit par dire l’homme, la tristesse dans ses propos sincère.

— On aurait dû faire plus. Agir plus tôt… Essayer d’en évacuer au moins une partie !, s’emporta Numstag qui luttait contre ses larmes.

— Et te faire attraper ?! Risquer nos bases ?! Leur donner plus de sacrifices pour le projet Chimère et ses infamies ?! Est-ce ce que tu aurais voulu ?! »

Chaque évidence faucha les derniers piliers de résistance de Numstag. Privé de forces, tout son corps s’affaissa et ses larmes coulaient sans retenue. Deux mains avaient cueilli son visage et l’empêchait de sombrer. À travers la surface de la rivière qui l’aveuglait, il discernait un visage contrit en proie à des pensées douloureuses.

« Passer à l’action plus tôt aurait mis en danger nos efforts pour mettre fin à cette folie. Attendre a résulté dans un génocide fratricide et laissé un peuple né de l’horreur. Pour l’un ou l’autre, je peux survivre à la pénitence. Cependant, il y a une chose qui m’aurait terrassé.

— Laquelle ?,demanda Numstag, le souffle rauque de remords, devant le silence qui suivit.

— Te perdre, susurra l’homme.

— Kzãrtis…

Numstag, es-tu toujours au labo ?, résonna une voix par télépathie. Il est suffisamment proche d’un Point Cardinal pour servir d’ancrage à un Verrou. Pourrais-tu t’en occuper ?

Oui, répondit Numstag en regardant son amant, qui semblait suivre l’échange. Je vais le faire.

Bien. Reviens dès que tu as fini. On a encore trop à faire avec trop peu de monde. »

Le calme revint brièvement.

« Tu es sûr de toi, Numstag ?

— Je le leur dois, au moins ça. J’ai échoué à accomplir ce que je voulais ici. »

Aidé par Kzãrtis, il se releva. Tenant sa main, il retourna au seuil de la porte. Il soutint longuement la vision de désolation sous ses pieds, comme pour l’imprimer dans sa mémoire.

« Quand tous les Verrous seront en place, ils oublieront tout, pas vrai ?, demanda Kzãrtis.

— L’activation des Calligrammes ne laissera que les souvenirs récents, et nous disparaîtrons de leurs mémoires.

— Et l’hécatombe autour ?

— Ce sera à eux d’y trouver un sens, soupira Numstag. Comme tous les autres peuples, ils repartiront de zéro.

— Nous avons pris leur liberté, piétiné leur culture, leur fierté… Et maintenant, nous les privons d’histoire ?

— C’est probablement mieux ainsi. Elle se résumait à un cycle de souffrance depuis notre arrivée. »

La main de Kzãrtis se crispait de désapprobation ; néanmoins, il ne rétorqua rien.

« Tu devrais y aller, finit par dire Numstag. Tu as probablement encore mille choses à faire. Ne t’inquiète pas pour moi, je reviens dès que j’ai fini.

— Courage, chéri. »

Kzãrtis déposa un baiser sur ses lèvres avant de disparaître. Numstag prit une profonde inspiration, résolu. Il s’envola au-dehors et se retourna à bonne distance de la structure conique du laboratoire.

« C’était la seule partie de notre histoire que nous connaissions vaguement… et maintenant j’en ai honte… »

« Ces gens… Qui étaient-ils ? Des rebelles ? Des parasites, comme j’ai déjà entendu ? »

Tout s’enchaîna très vite : il absorba l’Énergie concentrée dans la pointe en bas ; retint la chute du laboratoire privé de son alimentation ; ferma la porte ; recouvrit la surface miroitante d’un noir opaque où se dessina le Calligramme ; plongea l’ensemble dans la terre et la roche, qui s’écartèrent comme si elles étaient liquides ; l’enterra loin, loin sous la surface ; avec l’excédent de roche délogée, érigea des montagnes escarpées. Le laboratoire avait disparu, sa tombe marquée par une chaîne dentelée sur son pourtour.

« … »

« Ce sont les montagnes qui couronnent le Mur de l’Au-Delà, mais il ne s’était pas encore levé à ce moment-là. »

Les explorateurs se sentirent comme tirés d’un marécage vaseux. C’était enfin terminé.

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