Des guirlandes de phrases indéchiffrables entouraient un schéma en coupe de ce qui semblait être un organe, décoré d’une farandole d’annotations. Le tout flottait devant elle en émettant une faible lueur. Elle chantonnait un air enjoué, inscrivant plus de notes en rythme avec sa bonne humeur. Dans des mêmes élan et geste extravagants, elle avala l’ensemble dans le creux de sa main et se retourna. La pièce où elle se trouvait ne contenait que des hologrammes, qui remplissaient tant et si bien l’espace qu’il semblait impossible de bouger sans entrer en contact avec eux. Des graphiques, des dessins, des textes parfois d’une longueur absurde… Tout était imbriqué pour exploiter le moindre vide. Au milieu de ce fouillis méticuleusement organisé se tenaient deux hommes, vêtus des uniformes de laboratoires déjà vus, sauf que le rouge et le blanc étaient inversés. Ils attendaient patiemment qu’on leur adressât la parole. Elle mit fin à leur attente :
« Mes très chers assistants, quel plaisir de vous voir ! Alors, dites-moi tout. »
Ils se consultèrent du regard, puis celui de gauche, cheveux auburn plaqués en arrière, hocha la tête et s’exprima avec déférence :
« Dois-je aller tout de suite à la situation actuelle ou voulez-vous-…
— Tatatata ! Pas de “vous” ou “dame Matriarche” entre nous, tu le sais bien, le coupa-t-elle, un peu de contrariété ensevelie sous une montagne d’affection.
— … D’accord, Tsãkromãn, reprit-il, un rien troublé et embarrassé, s’efforçant d’ignorer le regard et le sourire en coin de son collègue.
« Matriarche ?! C’est l’enfoirée à l’origine de tout ça ! »
« Cette vermine sans-honneur… Je vais bien retenir tous tes crimes. »
Il se racla la gorge :
« Préfères-tu que je commence avec le résumé des premières années avant de finir en beauté ?
— S’il te plaît.
— N’ayons pas peur des mots : c’était une catastrophe. Taux de survie à la Chimérisation inférieur à 2 %, pour une multiplication de la valeur Spirituelle par un facteur de 3 en moyenne. Les mises-bas des Chimères primaires survivantes n’étaient pas plus encourageantes : 50 % de mortalité néonatale des Chimères Éveillées, 20 % de mortalité infantile avant l’âge de 5 ans. Sans parler des difformités presque omniprésentes. La seule chose qui empêchait l’arrêt du projet était le recyclage des parasites pour la synthèse de souches.
— Et maintenant ? », demanda la Matriarche avec une excitation croissante.
Un large sourire fendit le visage des deux assistants. Celui qui avait fait le rapport peu glorieux enchaîna, ses paroles suintant d’admiration :
« Cela n’a plus rien à voir. Les pertes à la Chimérisation sont tombées à un tiers, avec un facteur de 5 en moyenne à l’augmentation de la valeur Spirituelle. Quoi que nous fassions, nous améliorons la Récolte à venir, désormais. Quant aux Chimères Éveillées, la mortalité est devenue négligeable. Et leur valeur dépasse toutes nos attentes : 30 à 50 fois celle d’un Madelfuar moyen ! Depuis que nous faisons participer les Chimères juvéniles dès qu’elles sont fertiles et fécondes, le nombre de mise bas est monté de 20 %. Le département natalité a évité toute hausse de la mortalité avec leur dévouement. »
La Matriarche débordait de joie, se retenant à grand peine d’exploser. L’homme à droite, aux traits anguleux, prit enfin la parole :
« Concernant la réintégration des Chimères auprès des Madelfuars depuis quelques années, les troubles initiaux sont de l’histoire ancienne. Toujours un peu de tension latente, mais rien d’alarmant. Suite à nos encouragements, les adoptions de Chimères Éveillées augmentent, de même que la formation de couples métis. J’ai d’ailleurs une grande nouvelle à t’annoncer.
— Ooooh ! Ne me fais pas languir ! Qu’est-ce que c’est ?, s’exclama-t-elle, la voix tremblant d’émotion et de… plaisir ?
— Comme tu l’avais anticipé, les petits naissant de ces couples sont des Chimères Éveillées, sans effet négatif sur leur valeur.
— Merveilleux ! Splendide ! Magnifique ! Fantastique !, déclama-t-elle, voix et corps vibrant d’extase. N’oubliez pas de rajouter ça au rapport ! Ah, que j’aime les théories validées par la pratique !
— Puisque nous sommes au chapitre des bonnes nouvelles, poursuivit l’autre, nous aurons atteint le point d’équilibre de populations entre Madelfuars et Chimères dans quelques jours.
— Enfin ! Cependant, ne relâchons pas nos efforts. Pour l’instant, ces petits chéris ne réalisent pas encore la valeur du cadeau que nous leur faisons. Ils le laisseront dépérir sans notre vigilance. Comme des enfants, il faut leur tenir la main jusqu’à l’âge de raison. »
« Torturer tout un peuple t’excite, abominable garce ?! »
« Continue de parler, aggrave ton cas, la détraquée ! »
Les assistants acquiesçaient et prenaient des notes lumineuses sur les pages éthérées qui tourbillonnaient devant eux. Cependant, une pensée troublait ces façades impassibles ; la Matriarche ne manqua pas de la remarquer :
« Orler chou, qu’est-ce qui ne va pas ?
— C’est que… Comment dire ?, balbutia l’homme aux traits anguleux, pris au dépourvu. Je ne remets pas en question tes sentiments envers nous, mais tu as l’air de ressentir une certaine… affection… pour ces inférieurs. »
Elle le fixa un instant, béate, avant de partir dans un fou rire qui la mena au bord des larmes. Elle retrouva un minimum de contenance pour répondre aux mines ahuries et écarquillées qui lui faisaient face :
« Oh ! Mon doux Orler ! Mon fougueux Urfãs ! Vous êtes si attentionnés et adorables, mais vous avez encore tant de mal à me cerner. Bien sûr que j’aime les inférieurs ! Comme j’aime la Vie, et ses caprices, et ses moyens si secrets, mais si gratifiants, de faire cadeau de l’évolution aux pauvres êtres qu’ils sont ! Comment croyez-vous que j’ai réussi là où tous mes prédécesseurs ont échoué ? C’est avec de l’amour qu’on peut aider ces petites bêtes et trouver ce dont elles ont besoin. Cela étant dit, soyez rassurés. Ce n’est rien à côté du lien qui nous unit. »
Cette dernière phrase était chargée d’une tendresse infinie. Les deux assistants se teintèrent de honte en baissant les yeux :
« Nous ne sommes pas dignes de toi, marmonna Urfãs.
— Ne dis pas de bêtises ! Cela veut simplement dire que vous avez encore d’autres facettes de moi à découvrir. N’est-ce pas excitant ?, rigola la Matriarche en prenant une pose qui mettait en valeur ses formes.
— Ne pas se prendre la tête, n’est-ce pas ?, dit le dénommé Orler qui retrouvait de son aplomb.
— Tu as tout compris. »
Elle marqua une pause, pensive en baladant son regard sur les hologrammes.
« Il va falloir que je réfléchisse aux meilleures bases pour chaque race avant d’étendre le projet Chimère. Vous allez me manquer, vous et les autres, quand je serai en déplacement, soupira-t-elle.
— Je sais que tu dis de ne pas se prendre la tête, mais ne commencerais-tu pas l’Ascension avant la Récolte ?, intervint Urfãs, circonspect. Nous n’avons pas encore remis le rapport à la Sphère Intérieure, et rien ne garantit que nous aurons leur accord.
— Ça ? Une formalité uniquement pour la forme, repartit-elle. Elle n’aura pas son mot à dire. »
Les deux hommes la fixaient, interdits. Elle se para de son plus grand sourire, le contentement transpirant par tous les pores, puis déclara, lentement :
« J’ai reçu l’aval, et la bénédiction, de sa Suprême Clairvoyance. En personne. »
La mâchoire des assistants stupéfaits se décrocha, donnant un spectacle comique que la Matriarche savoura avec délectation. Ces deux statues sortirent à grand peine de leur immobilité.
« C’est… une nouvelle extraordinaire !, se réjouit Urfãs.
— Vous êtes les premiers à l’entendre. Je l’annoncerai à tout le monde à la fin de la journée. Ne leur gâchez pas la surprise ! »
Elle s’approcha d’eux, le corps en ébullition, et leur susurra :
« Interdiction de dormir ce soir. On va fêter ça correctement. On verra si vous arrivez à m’épuiser, avec les autres. J’ai. Hâte. »
Ses mains se baladaient entre les cuisses des deux hommes. Si Orler retenait difficilement ses pulsions, le pantalon d’Urfãs trahissait son impatience. Leurs mains commençaient à devenir baladeuses.
« Tutututut ! Gardez vos forces pour cette nuit !, intima-t-elle à leur attention. Vous en aurez besoin.
— À tes ordres. », répondirent-ils en chœur, en l’embrassant chacun sur une joue.
Avec un regard et un sourire lourds de sens et d’intentions, ils prirent congé avec une révérence.
« Oh ! Attendez ! »
Les deux hommes s’arrêtèrent net et se retournèrent, surpris.
« Avec toutes ces émotions, j’ai oublié de demander où en était la situation des transformations spontanées.
— Globalement stabilisée. Les Chimères comprennent de mieux en mieux comment les contrôler et transmettent ce savoir à leur descendance, lui répondit Orler. Dois-je l’ajouter au rapport ?
— Non, c’est inutile. Mais quelque chose me chiffonne.
— C’est-à-dire ?
— Je n’aime pas le nom “Chimère”. »
Orler et Urfãs se consultèrent silencieusement, éberlués.
« J’ai mis en place différentes consignes pour que ces petits amours sentent leur importance et notre attachement, expliqua-t-elle. Les appeler juste “Chimères”, je trouve ça trop… froid… distant… détaché… Il faudrait un nom qui leur transmette un peu de fierté et d’estime ; un nom qui matérialise notre affection et les enthousiasme en prévision de la Récolte.
— Je ne vois pas ce qui pourrait leur aller, commença Urfãs, confus. Avec toutes les bases qui ont été utilisées, leur seul point commun est leur origine Madelfuare… Et leur transformation animale…
— Oui, cette fameuse Zoomorphose… », marmonna Orler pour lui-même.
En entendant ces mots, la Matriarche eut le souffle coupé, puis se jeta au cou d’Orler.
« Tu es génial ! L’évolution combinant Madelfuar et Nature ! Une nouvelle race, supérieure, qui leur donnera une place d’honneur avant l’Ascension ! Le cadeau de notre peuple ! Nous ne créons plus des Chimères. Nous créons… des Zoomorphes ! Filez ! Allez l’annoncer ! Que tous sachent ! Il me tarde de voir la reconnaissance dans les yeux de nos petits chéris ! »
Contaminés par son alacrité, ils s’éclipsèrent vivement afin de porter sa parole.
« # Non… Je ne peux pas… l’accepter…# C’est elle qui nous a… nommés…# »
Pour Gorodal, c’était comme si son existence était piétinée et traînée dans la boue.
« Avec ce qu’on a vu, de la reconnaissance ? Tu rêves, la psychopathe nymphomane ! »
Dogurõ continuait son rôle de témoin, inconscient de l’impact de la révélation sur son ami.
Elle resta plantée là, devant la porte, un long moment, à regarder dans le vague, dans un état second. Elle fit demi-tour, toujours en transe, et se plaça au centre de la pièce, insensible aux chatoiements colorés l’encerclant. Elle leva les bras devant son visage ; des signes et des runes apparurent, rouges cerclés d’or. Elle pencha la tête en arrière, paupières closes, et entonna :
Toi, touchée par la Vie,
Au milieu de la lie ;
Tu n’es pas parasite,
Ta chance tu mérites.
Qu’aurais-tu à offrir ?
Ton ventre en devenir ?
Qui parle ? Ton désir ?
Je vais te l’interdire.
L’Ascension nous attend,
Mais pas toi pour l’instant.
Prouve-moi ta valeur
À travers ton labeur.
Œuvre de ton mieux.
Rapproche-nous des cieux.
Et seulement alors,
Auréolée par l’Or,
T’Élever tu pourras ;
Ta place tu auras.
Une fois au-delà,
Tu te retrouveras,
Dans notre bel empire,
Libre de l’assouvir,
Ton besoin d’enfanter
Jusque-là réprimé.
Elle inspira et expira profondément, exhalant une dévotion malsaine. Elle ouvrit les yeux, rivés au plafond uniforme, et murmura :
« Je n’ai jamais oublié Votre clémence à mon égard, Votre juste jugement. J’ai accompli, j’accomplis et j’accomplirai Votre volonté. Le déchet que je suis travaille d’arrache-pied pour mériter Votre pardon. Vos mots sont gravés, la promesse de Votre absolution. Je chérirai ce Sceau jusqu’au jour où Vous le retirerez. »
Son regard s’était abaissé sur ses bras, où les inscriptions s’effaçaient, cachant le Sceau.
« Allez !, se reprit-elle, traversée d’un regain d’énergie. La Récolte ne va pas se préparer toute seule ! Dire que je dois les forcer à se reproduire… Les chanceux ! »
Le souvenir s’interrompit.
« Faux… Tout ce qu’on savait sur les Zoomorphes, de nos origines… Faux… »
Le monde de Gorodal s’était effondré.
« Folle ? Ou rendue folle ? Qu’est-ce que tout ça voulait dire ? »
Dogurõ cherchait un sens à l’insanité qu’il venait de voir.
Et avec ces pensées, une question en suspens : quand prendrait fin ce diorama cauchemardesque ?