Le retour à la réalité fut brutal ; Gorodal faillit en perdre l’équilibre. Un genou au sol, il récita intérieurement et frénétiquement le Mantra, s’accrocha aux souvenirs de sa Sinilodjil et de sa fille, et parvint à retrouver le contrôle de ses pensées. De nouveau maître de lui-même, il fit volte-face afin de s’enquérir de l’état des autres. Comme il l’avait redouté, Miòna et Tovirigo avaient vécu la même chose que lui. Les dégâts étaient aussi évidents que les ravages d’un incendie : Miòna, assise, avait les yeux exorbités, la bouche ouverte pour crier, mais il n’en sortait qu’un souffle suraigu, et elle serrait et tirait ses oreilles comme pour les arracher, rendu évident par le sang qui en coulait ; Tovirigo était à quatre pattes, pris de convulsions, et alimentait une flaque grandissante de vomi et de bile où se diluait un torrent de larmes, qui commençait à prendre une teinte rouge inquiétante. Avant qu’il eût le temps de bouger, Dogurõ se plaça derrière eux, et d’une main sur leur nuque, leur offrit un répit sous la forme d’une onde assommante. Gorodal l’aida à les allonger côte à côte. Il restait muet, tel un funambule, concentré pour ne pas basculer. Dogurõ, agenouillé près des Zoomorphes inconscients, marmonna, plein de regret :
« Les malheureux, ils n’auraient jamais dû être témoins de tout ça… Encore une mauvaise décision de ma part… Je suis tellement désolé. »
Il caressait la tête des jeunes gens avec une timidité montrant sa peur de les briser davantage. À travers ce contact, il transmit une vague régénérante ; les marques physiques du traumatisme s’estompèrent. Gorodal songea sombrement que cela ne guérirait jamais leur cœur.
« Gorodal, l’interpella Dogurõ, ce que je vais faire me vaudra une sanction sévère si tu en parles, mais j’estime que c’est justifié ici. Et je l’assume complètement. »
Gorodal n’eut pas le temps de le questionner. Il avait beau ne les connaître que vaguement, il reconnut immédiatement les flux qui circulaient à l’intérieur de Miòna et Tovirigo. Un tabou. Un Art Interdit, celui de l’Oubli. Cela le prit suffisamment de court pour qu’il retrouvât la parole :
« Depuis quand maîtrises-tu cet Art ?!
— Ça n’a pas d’importance. Tu es libre de me dénoncer si ça te chante.
— Qu’as-tu effacé ?
— Tous les souvenirs que nous avons vécus. Je me suis arrêté au moment où la vague nous a frappés.
— À quoi bon ? Ils ont été détruits psychologiquement !
— Cet Art ne sert pas seulement à effacer la mémoire, Gorodal. Si une expérience ou un souvenir est assez récent, il peut réparer la psyché en dissipant ses effets, quand les dégâts sont encore réversibles. C’est pour ça que j’ai voulu agir au plus vite.
— Donc… ils vont s’en remettre ?
— Oui. À part des cauchemars oubliés au réveil pendant un temps, ils seront comme avant.
— T’en es-tu déjà servi auparavant ?
— Uniquement pour des raisons similaires. »
Mal utilisé, un tel Art pouvait être extrêmement dangereux ; Gorodal le savait. Malgré cela, il croyait Dogurõ. Il lui faisait confiance. Surtout, il ne pouvait nier son soulagement de savoir que les jeunes gens ne garderaient aucune séquelle.
« Je garderai le silence. Je pense que tu as eu raison. Me voilà complice.
— Merci. Sincèrement, relâcha Dogurõ en même temps que toute sa tension, puis après une pause : Nous y sommes totalement immunisés, contrairement au Calligramme du laboratoire. »
Cette dernière remarque innocente eut un effet malheureux sur Gorodal : lui faire prendre conscience de son propre état. Tout lui revint à la charge : la détresse, le désespoir, la haine, la colère… les sensations… Le monde tournoyait, sa tête lui paraissait flotter, comme s’il était sonné. Il s’était levé et prit appui sur le mur courbé où la porte était encore ouverte. Avec les expériences dont il avait été témoin, il connaissait dorénavant son histoire… et ce qu’il était.
« Le fruit d’une harmonie avec la Nature… Quel beau mensonge !
— Gorodal ?
— Des foutues abominations créées par des monstres, voilà ce que nous sommes ! Et on a exterminé le peuple dont cette planète était le foyer…
— Gorodal…
— Ce monde a été défiguré, déformé, dénaturé… et les Zoomorphes en sont la cicatrice…
— Gorodal.
— Je suis…
— Gorodal ! »
Dogurõ se précipita si brusquement que Gorodal sursauta quand il prit son visage entre ses mains. Coupé dans son monologue autodestructeur, ce dernier était déboussolé et à la dérive. Dogurõ ne le lâcherait pas tant qu’il ne l’aurait pas ramené à bon port.
« Tovirigo… Miòna…, commença Dogurõ, lentement, marquant chaque mot. Ont-ils fait quelque chose de mal ?
— … Non…
— Les membres de l’expédition. Tes élèves. Ont-ils commis le moindre crime ?
— Non…
— Les Zoomorphes que tu as connus ?
— Non.
— Et toi ?
— … Non. »
Le regard de Gorodal était inondé de souffrance et misérable, mais Dogurõ devait poser une dernière et terrible question, afin de briser la spirale.
« Et ta fille ? »
Il lut dans ses yeux que Gorodal avait compris. Revenu à la réalité et réalisant, Gorodal s’effondra contre son épaule et fondit en larmes. Dogurõ le serra contre lui, attristé qu’il eût eu à subir cela aussi tôt, aussi jeune.
« Tu n’es pas tributaire des atrocités du passé, le réconforta Dogurõ qui savait qu’il l’entendait à travers les sanglots. Personne ne l’est. Ces événements sont le fait de gens qui ne sont plus… Et de gens qui ont autant souffert qu’ils ont subi… Ils sont nés dans la douleur, mais les Zoomorphes ont autant le droit de vivre que les autres peuples. Je suis heureux et fier d’être ton frère. Alors… Relève la tête, Gorodal. »
Gorodal se releva lentement, sa figure ruisselante et humide. Il eut besoin d’un moment pour contrôler le torrent de peine, qui s’égouttait au sol.
« Comment fais-tu pour encaisser tout ça ?, demanda Gorodal d’une voix hésitante et chevrotante. On dirait que ça ne t’affecte pas.
— Je peux t’assurer que si, ça m’atteint. On ne devient jamais insensible. Juste plus résistants et forts quand nos blessures cicatrisent.
— À cause de ce que tu as déjà vécu ? »
Dogurõ hocha simplement la tête, et laissa Gorodal retrouver contenance avant de poursuivre :
« J’aurais aimé te libérer du poids de cette histoire, malheureusement, je-…
— Non, l’interrompit Gorodal, son timbre encore ébranlé. Je sais. Même si cela avait été possible, je ne veux pas oublier. Je n’ai pas le droit d’oublier. Je le dois à mes ancêtres, aux Madelfuars. »
Si fier, si résolu… Dogurõ ne put s’empêcher d’admirer le courage de son ami, sa dignité. Il l’invita dans une accolade silencieuse où ce dernier l’y rejoignit. Profondément ancré à ses racines, le cœur de Gorodal était aussi bien et sans conteste Inrim. Dogurõ songea qu’il était à l’image de sa fille : la synergie et l’harmonie entre les peuples Inrim et Zoomorphe. Après cet instant fraternel, ils se rendirent sur le pas de la pièce centrale, d’où la vague psychique avait émergé. Ils purent se rendre compte que, comme ils s’en étaient douté, il s’agissait d’un puits traversant tous les étages ; celui où ils se trouvaient était le dernier avant le fond, l’ultime étape.
« On dirait un ascenseur, remarqua Gorodal.
— C’est ce que je pense aussi, vu les motifs au fond, confirma Dogurõ.
— Que faisons-nous ?
— Soit nous nous arrêtons là et nous remontons. Soit nous allons jusqu’au bout. Je te laisse choisir.
— Nous sommes allés trop loin pour faire demi-tour avant la fin. Si le dernier souvenir est exact, il doit y avoir les restes d’une Source en bas, ainsi qu’un système qui surveillait cette planète.
— Ta réponse ne me surprend pas, s’amusa Dogurõ brièvement.
— Mais que faire de ces deux-là en attendant ? »
Gorodal s’était retourné vers ses étudiants, qui dormaient paisiblement suite à l’Oubli.
« Emmenons-les. Ils ne vont pas se réveiller de sitôt. Si nous devions nous reprendre une nouvelle vague, je pourrai agir immédiatement pour les préserver des séquelles. »
Gorodal opina du chef et ils chargèrent chacun un Zoomorphe sur leur dos avant de se laisser tomber au dernier palier. La porte était ouverte sur une salle encombrée de grands cylindres ouverts en leur centre, où pulsait, à la limite de la perception, une lueur jaune pâle. Les deux avançaient prudemment, se faufilant dans l’intervalle étroit entre ces obstacles.
« À quoi ces choses peuvent-elles servir ?, se demanda Gorodal à haute voix.
— Je dirais que ce sont des piliers de lévitation, lui répondit Dogurõ. Arrêtons-nous un instant. Je vais essayer de m’en assurer. »
Il déposa Tovirigo et l’adossa contre un des piliers. Il prit position près de l’un d’entre eux et y plongea lentement la main. Il fit circuler une infime quantité d’Énergie dans sa paume ; aussitôt, l’air se mit à vibrer autour de sa main et de son avant-bras, alors que la lumière gagna légèrement en intensité. Le phénomène cessa aussi vite qu’il s’était manifesté. Dogurõ se retira et jeta un œil à Gorodal :
« C’est bien ça. On dirait que tout l’étage est dédié à faire flotter ce laboratoire.
— Et est-ce normal qu’ils brillent comme ça, sans alimentation en Énergie ?
— Non. Ce qui veut dire que la Source que Numstag a drainée n’a pas été complètement vidée. »
Quelque chose taraudait Gorodal, mais il ne parvenait pas à mettre le doigt dessus… jusqu’à ce que finalement, si.
« Les piliers… Ils fonctionnent par impulsion, non ?
— Dans les phases d’élévation, oui.
— Et si cet endroit essayait de sortir de terre, en réalité ? »
L’expression de Dogurõ se métamorphosa quand il comprit les implications.
« L’activité sismique… Le Mur… C’est totalement possible ! Avec une Source fortement amoindrie, cela prend des années pour charger une impulsion minimale avec autant de piliers. Ce serait faisable même avec toute la roche et la terre à soulever en plus.
— Je pense qu’on devrait déconnecter la Source.
— En es-tu sûr ?
— Au moins dans un premier temps, pour fouiller intégralement. Si on en croit ce qu’on a entendu dans les souvenirs, le système de supervision n’en est pas loin en plus. Je ne sais pas si on pourra en tirer quoi que ce soit, mais je suis descendu pour trouver des réponses.
— D’accord. Trouvons-le et déconnectons la Source ensuite si possible. »
Ils reprirent leur chemin. Si leur objectif était clair, l’atteindre ne l’était pas. Ils errèrent un long moment avant de trouver une rampe spiralant le long du cône en direction de la pointe. Gorodal ne pouvait s’empêcher de ressasser une question dans ses pensées, bien qu’il doutât obtenir une quelconque réponse : pourquoi cette partie du laboratoire n’était-elle accessible qu’en ascenseur, alors que les rampes reliaient tous les autres étages ? Cette interrogation fut de plus en plus éclipsée par une lumière d’un blanc fantomatique, qui s’accroissait en intensité durant leur descente. Elle atteignit son apogée quand ils aboutirent dans une large pièce vide, dont le sol était parcouru de veines énergétiques et luminescentes, au centre de laquelle trônait, sur un piédestal, un orbe qui inondait le lieu d’un éclat blafard. Bien qu’omniprésent, cet éclairage semblait à peine suffire pour y voir, chose qui n’incommodait pas les Inrims et leur vue. L’atmosphère mystérieuse envoûtait Gorodal, mais le charme fut interrompu par un murmure de Dogurõ :
« C’est impossible… »
Ce dernier dépassa Gorodal en trombe, manquant de laisser tomber Tovirigo dans sa course. Même si l’inquiétude devant la réaction de Dogurõ lui serrait les tripes, il le rejoignit à un rythme ménageant sa passagère inconsciente.
« Qu’est-ce qui t’arrive ?, interpella Gorodal. Ne me dis pas c’est la première fois que tu vois une Source. Tu es trop vieux pour ça.
— Regarde-la bien, lui dit-il, les yeux ronds. Tu en as déjà vues. N’y a-t-il rien qui te choque ? »
Bien qu’un peu agacé par la question mystérieuse de son ami, Gorodal observa attentivement la Source.
« Comparée aux trois que j’ai déjà eues sous les yeux, elle est… comment dire?… Plus ordonnée ? Moins chaotique ?, hésita-t-il, pendant qu’un malaise naissant rampait le long de sa colonne.
— Elle est artificielle. »
Trois mots et les yeux de Gorodal s’agrandirent à leur tour. Il faillit lâcher Miòna sous le choc de cette révélation, de sa signification.
« C’est impossible…
— Ça veut dire que ce laboratoire…
— … ses horreurs…
— … sont l’œuvre de-…
— Vous n’étiez pas censés découvrir cet endroit. »
Les deux réagirent en un éclair à la voix intruse. Mais alors que leurs yeux se posaient sur la figure énigmatique, dissimulée dans un long manteau dont la capuche paraissait contenir une brume opaque, leurs forces les abandonnèrent. Tout en basculant vers le sol, tout en perdant connaissance, mille questions s’envolèrent dans le brouillard de l’inconscience.
Qui était-ce ? Pourquoi ne l’avaient-ils pas détecté ? Comment était-elle capable d’utiliser l’Énergie Spirituelle ici ?… Aucune réponse.
Les quatre silhouettes ralentirent avant de se poser doucement au sol. L’intrus s’était assuré avant son arrivée que son identité et sa voix avaient été correctement cachées et anonymisées, mais il avait dû agir dans la précipitation en réalisant que le secret allait être découvert. Ce constat l’emplissait de colère et d’angoisse ; colère du temps qu’il lui avait fallu pour être averti, angoisse car cela ne voulait dire qu’une chose : l ‘échéance approchait, le compte à rebours sonnait à sa porte. Il s’approcha de la Source et de ceux qui s’étaient effondré à côté. S’agenouillant auprès des jeunes gens Zoomorphes, il sonda leur Esprit. Il trouva deux sommeils paisibles et sans rêve. Il se tourna vers les Inrims, mais il était perdu dans ses pensées. Son immobilité ne faisait qu’un avec la pièce, tandis que le temps poursuivait son mouvement. Il murmura, autant pour lui-même que pour les deux hommes au sol, de sa voix distordue par les remous qui gardaient son visage à couvert :
« Le passé s’exprime quand les morts parlent ; c’est vrai et c’est ainsi qu’ils reviennent nous hanter. Cependant, ce n’est pas le pire. Non. Quand les morts ne le sont pas vraiment, le passé nous rattrape, tous… par ma faute. Maintenant, je dois effacer le souvenir, à nouveau. »
Il posa une main gantée sur la tête inconsciente de Gorodal, d’où se déversèrent des runes familières qui enveloppèrent le crâne de l’ex-Zoomorphe, comme un casque. Il se pencha sur son oreille pour lui chuchoter doucement :
« J’effacerai les souvenirs, mais toi, je n’effacerai pas ta douleur. Il faut que cette cicatrice te lance, qu’elle te rappelle… que tu dois être prêt. Pour ce qui va inéluctablement arriver, quand les fantômes se lèveront de leur nécropole. »
Après une longue inspiration, le ton grave, il découpa chaque mot, brandi comme un tison, pour les graver en lui :
« Ne laisse pas Kilòkin devenir la prochaine Siliova. »
Il se redressa et apposa une paume sur la sphère lumineuse. Dénuée de volonté, alimenter et obéir étaient ses seules capacités ; telles étaient les Sources artificielles.
« Numstag… J’aurais dû anticiper… Je suis navré de tout ce qui est arrivé… Ce n’était pas ton genre de bâcler le travail comme ça… »
Sa main libre se ferma en poing.
« … mais je suis très mal placé pour te critiquer. »
L’air claqua, un coup de fouet sonore, immédiatement suivi par le tintement de la Source qui volait en éclats, traversée par le coup à une vitesse fulgurante. Les ténèbres se ruèrent avec avidité dans la pièce, qui leur avait été si longtemps interdite. Imperturbable, l’inconnu fit circuler l’Énergie en lui et se connecta à la structure, fusionnant avec le Calligramme.
Au-dehors, au milieu de l’effervescence qui agitait l’expédition et l’impatience qui démangeait Clovaris concernant le groupe dans le vestige, une clarté aveuglante éclipsa le jour, irradiant depuis la grotte. Avant de s’évanouir, Clovaris cracha entre ses dents serrées :
« Je le savais ! »