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Chapitre IV + Conte du vieillard à la barbe en pissenlit

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Cette nuit-là, Nune fut prise d’un long sanglot convulsif. Tout son chagrin tenait dans l’électrisation sourde de son corps replié qui avait froid, qui avait faim.

Nune imaginait la montée de son sanglot comme une rivière ascendante traversant son corps, tordue, malmenée par les obstacles, souillée de mousses et de rocailles – vilaines toux cachées. C’était une rivière incolore, inodore mais fatalement douloureuse. Ses flots traçaient un sillage laborieux dans la gorge visqueuse et rouge.

Puis Nune respirait fort, de façon hachée, ravalant la rivière – niant tout. Ça revenait. Elle morvait. Elle pleurait consciencieusement. Ses pieds se crispaient dans les couvertures. Son dos se arquait en frissonnant.

La rivière forçait le passage. Laisse-moi passer. La bouche qui grimace, salive, éructe un bruit étrange et reprend sa forme initiale en plus pincée.

À la lisière des lèvres, assise sur la langue à l’impuissante gestuelle, la rivière attendait. Elle ricanait. Trop lourde, pleine de souffrances.

Puis Nune respirait fort, gonflant son ventre entortillé sur lui-même, redoublant de larmes. Jusqu’à ce que la respiration se casse. Une fissure advint : un souvenir plus gros de douleur qui la poignarde.

La rivière jaillit. La rivière s’étale. Elle prend tout.

Un cri échappa à Nune. Elle se sentait enfant, elle se sentait faible, débile, perdue. Tout son corps tremblait et ruisselait. C’était dégoûtant ! Elle avait si faim et froid, elle s’agrippait à ses couvertures. D’où lui viendra la chaleur ? Qui viendra remplir son vide ? Il était trop tôt pour se dire qu’elle pouvait le faire elle-même. L’idée lui frôlait la tête et repartait bredouille.

Puis Nune respirait fort. « Je me sens seule. Où est Elphine ? »

Qui avait parlé d’Elphine, Bon Dieu ?

Seuls les ancêtres l’encerclaient comme des rapaces translucides et silencieux.

***

— T’as réussi à dormir, quand même ? demanda Julius au petit déjeuner.

Nune le fusilla du regard sans répondre. D’un mouvement de menton, elle lui indiqua la brique de lait. Son frère la lui tendit, roula des yeux et resta absorbé par ses céréales.

Nune faisait de son mieux pour paraître nonchalante. Elle plantait en demi-lune ses dents dans une tartine, mâchait les yeux tournés vers la fenêtre, le coude relevé, la joue contre le poing. Mais elle était en colère – et lassée de l’être. Cela faisait des mois – des années peut-être – que la colère perdurait en silence, lui obscurcissant l’esprit et la rendant mauvaise, habitée de sinistres ricanements.

Et personne pour l’écouter.

La tartine terminée, son lait servi, elle regarda les céréales flotter comme des cadavres à la surface du bol. Dans la pièce voisine, les parents s’affairaient déjà à la préparation de la boutique. Ils installaient les nouveaux arrivages. Ils époussetaient leur veston à carreaux bien boutonné et s’entraînaient à sourire. Bientôt, l’un d’eux ne tarderait pas à pointer une tête pour leur dire de se grouiller ; leur présence était requise, bientôt le baptême, blablabla…

Et dans un coin, le fantôme de Tante Verdure ou celui de Papy Croûton approuvait vigoureusement de la tête.

Entre accueillir les premiers clients et retourner chez Cazeldée lui expliquer son nouveau traitement, Nune préféra la première option. Fin prête, elle se posta derrière le comptoir et tenta d’ignorer sa mère qui trouvait à redire sur les froissures de sa chemise et sur ses cheveux un peu gras aux racines.

— Un coup tu te maquilles et un coup tu te négliges ? Il y a un juste milieu, ma fille, et faudra vite le trouver !

Nune gratta le bois du comptoir. Quand une ombre se profila devant la vitrine, Murielle s’éclipsa avec moult recommandations – à croire que sa fille n’avait encore jamais accueilli de clients.

C’était le mécanicien de Gilding, la ville la plus proche. Il s’appelait Volcan, il s’habillait de lourds costumes et d’une tristesse pleine de rides. Quand il poussa la porte de la boutique, il pleurait un peu – de discrètes gouttes de larmes et de morve qui lui séchaient dans la barbe. Ladite barbe était d’ailleurs formidable : cet entrelacs duveteux de gris et de blanc ressemblait à du pissenlit. Un éternuement et Volcan perdrait toute sa toison.

— Bonjour Monsieur, fit Nune. Que puis-je faire pour vous ?

— Longtemps que je suis pas venu ici, moi.

Une voix rocailleuse, pétrie par le silence et le tabac. En un sens, Nune était contente que la barbe de Volcan ne puisse pas s’envoler. Son épaisseur cachait en effet une gorge monstrueuse, parcourue d’un monumental réseau de veines rougeaudes. Elle remontait jusqu’à des yeux mous et humides. Elle moussait, en outre, autour d’une bouche en ligne courte, affaissée et inerte.

Le mécanicien se déplaçait tout doucement dans la pièce, tassé sur lui-même, les poings serrant ses manches de veste. Il ne s’approchait pas trop du comptoir. Il regardait les tableaux accrochés au mur.

Un an peut-être que Nune ne l’avait pas croisé. Mais elle se souvenait d’un Volcan qui portait bien son nom, éruptif, vociférateur, les bras musclés et le rire retentissant.

Aujourd’hui, elle était face à un vieillard.

— Je suis ravie de vous revoir, en tout cas. Vous avez…

— Changé ? Oui, n’est-ce pas ?

Le blizzard. Déboussolée, Nune essaya un autre sourire :

— En… en effet. Qu’est-ce qui vous ferait plaisir, monsieur ?

— Retrouver ma vitalité. Je ne suis plus qu’une pauvre loque, tu vois bien. Hein que je ne suis qu’une pauvre loque ?

— Je vous ai certes connu plus virulent.

— Et comment ! s’écria Volcan en libérant un rire sinistre. J’étais le héros de Gilding. Toute sa technologie, c’est moi qui l’ai mise en place ! Un mécanicien, certes, et bien plus que ça. J’ai réfléchi jusqu’au labyrinthe des canalisations de la ville. Je les connais par cœur. Les fiacres mécaniques ? C’est moi. Les ascenseurs verticaux ? C’est moi. Les plafonds réductibles ? C’est encore moi !

Il ne criait pas. Il s’exclamait d’une voix égale, navrée. Il s’animait, sa peau chauffait, ses nerfs se révulsaient puis ça s’éteignait aussitôt.

Un véhicule qui crachote sans réussir à démarrer. Ce long sanglot réprimé, certaines nuits, et qui nous tord sans nous faire pleurer. À un moment, Volcan rentra les épaules.

— Sauf que… sauf que j’ai vieilli ? Je ne sais pas. Ce n’est pas totalement ça. Des amateurs m’ont distancié. Des petits connards de designers envisagent de remplacer les coupoles de la ville, elles qui ont fait son rayonnement. Et j’ai la flemme de me battre. Je me sens fainéant. J’en ai marre de crier. Tous les matins, lorsque mes paupières s’ouvrent, mes yeux sont tous fondus. Ils pleurent tout de suite. Je pleure en fixant le plafond. Ma femme me regarde bizarrement. Elle a une mine dégoûtée. Et des mois que ça dure.

— Je crois que je vous comprends.

— Non, tu es toute jeune. C’est pas possible.

— Vous avez l’impression que le temps s’est arrêté quelque part, et que vous devez continuer sans lui, même si le cœur n’y est plus ?

Volcan lui jeta un étrange regard.

— C’est à peu près ça, admit-il.

« Alors oui, je vous comprends. » pensa Nune, sans réussir à le prononcer. À la place, elle demanda :

— Pourquoi ne pas être venu avant ?

— J’avais honte.

— Heureusement que vous avez quand même réussi à venir, alors.

Nune ne forçait plus son sourire. Il se dépliait de lui-même, souple et sincère. Les deux mains posées sur le comptoir, elle se grattait les ongles, se mordait les lèvres mais toute son attention restait fixée sur le client.

— Est-ce que vous… est-ce que c’est un changement particulier, brutal, dans votre vie qui vous a rendu si triste ? La ville qui évolue, je ne sais pas...

— Non. Il y a de ça, mais en fait, je crois que c’est surtout l’inverse qui m’afflige. Le quotidien inébranlable. Moi qui suit pareil. Et les autres aussi. Et le monde qui ne bouge pas, même avec les petits cons de designers qui s’activent partout…

— C’est fou comme on est tous reclus en nous-même, à poursuivre la même infernale routine et sans s’ennuyer, en plus. Alors, monsieur, qu’est-ce que vous êtes venu chercher ici ?

— Un souvenir.

— Comment ça ?

— Quelque chose de doux, de chaleureux, de hors-norme. Je veux garder en mémoire que la vie n’est pas seulement grise. Il y a toujours une fantaisie cachée, n’est-ce pas ? Dis, petite, est-ce que vous avez ça, un peu de fantaisie ?

— C’est un souvenir ou un rêve que vous cherchez ? Nous avons les deux en vente. Mon ancêtre Lucinda, du quatrième sang, a embouteillé de nombreux rêves à elle et ils sont pour le moins… étonnants.

— Je préférerais quand même un souvenir. Les rêves, c’est quelque chose d’intérieur, tu comprends. J’aime mieux me dire qu’à l’extérieur aussi, en contact direct avec le monde, il nous arrive des merveilles.

Nune hocha la tête. Elle se tourna vers les étagères et fit jouer ses doigts le long des flacons. Dans sa jeunesse, son ancêtre Lucinda avait aussi noué une amitié avec un loup. Ils s’étaient apprivoisés mutuellement à force de rencontres impromptues ; et il n’y avait pas de dénouement tragique à cette histoire, qui avait perduré des années et des années, jusqu’à la mort naturelle de l’animal.

Nune saisit le flacon qui contenait le souvenir. La fiole était longue et étroite, marquée de ciselures ondulantes. Un liquide épais et doré, quasi étincelant, colorait l’intérieur du récipient.

Nune tendit le souvenir embouteillé au client, qui tiqua en s’en emparant. C’était la première fois qu’il faisait ce genre d’achats à la boutique, devina la jeune femme. À l’époque, elle le revoyait beuglant et prenant toute la place, exigeant qu’on lui prépare un flacon de « joie énergisante » ou autre débilité du même genre. Il n’avait vraiment aucune idée du processus de préparation. Et le voilà qui repartait, un an après, penaud et le regard gluant, la fiole serrée contre lui. Le dos comme celui d’un chat effarouché, il se dirigea sans bruit jusqu’à la porte. Il laissait derrière lui un tas de pièces sur le comptoir et un peu de la tristesse qui lui obstruait la gorge.

Tandis qu’il activait la poignée et qu’après lui hurlaient les carillons de l’entrée, il se tourna une dernière fois vers Nune.

— Prends soin de toi, gamine.

Il s’en fut dans la rue.

Conte du vieillard à la barbe en pissenlit

Il était une fois le corps qui change. On le voit grandir, enfler ; et des muscles se dessinent, et des muscles saillent. Toute cette peau si lisse qui devient herbeuse, qui se froisse. Elle transpire. Des teintes nouvelles viennent la consteller, ainsi que des signes inconnus : ça ressemble à des virgules parfois, à des griffonnages hésitants, ou bien ce sont des lignes très nettes, de longueur variable, mais assurément brutales et froides.

On inspecte, on respecte, on collecte et on compile les métamorphoses. Puis on les méprise.

Pendant tant d’années, Volcan avait observé les changements de son corps. Son corps avait été une robuste bâtisse. Or la bâtisse avait fini par se couvrir de mousse. Elle s’était tassée au fil des années, épuisée par son propre poids. Il arrive que des briques tombent en poussière. À présent, ce n’était plus qu’une grande maison sans force, se rabougrissant malgré elle puis se recroquevillant encore, de honte.

Maison mal rasée.

Jardin en friche.

Des pissenlits partout.

Volcan était maintenant un vieillard à la barbe en pissenlit. Il ne faisait plus peur du tout. Pire : il faisait pitié. Ses pas semblaient légers pour son corps si lourd – si lourd de transformations. Et bien sûr, aucun moyen de revenir en arrière.

Tout cela avait été si vite. Le chagrin avait précipité les ravages du temps.

À présent, au lieu de passer ses soirées au bar ou à besogner sur un nouveau projet, Volcan les vivait en se promenant. Des promenades nocturnes dans la belle Gilding endormie, sous le doux flamboiement des réverbères. Il s’arrêtait souvent, fatigué. Il s’installait sur un banc de ville. Il appuyait ses mains contre ses genoux, il les articulait de sorte à ce qu’ils s’emboîtent, avant de lever les yeux.

La nuit. Les étoiles aux dents pointues. Le ciel cauchemardesque, mal endeuillé, qui gronde un chant incompréhensible. Le chaos lointain.

Volcan s’appliquait à fermer les paupières et respirait un grand coup. Il imaginait sa dissolution dans le cosmos. Tout ce corps malade et encombrant qui bientôt disparaîtra.

La dernière métamorphose.

Quand viendra la dernière métamorphose ?

***

« Prends soin de toi, gamine », qu’il avait dit, le vieux. Est-ce qu’il pensait vraiment ses paroles ? Ce geste d’attention, était-ce une simple politesse, de la pitié ? Nune enroula une mèche autour de son doigt. Elle n’entendit pas sa mère arriver.

— Tu t’occupes des clients toute la matinée ? Ton père et moi, on va aux grottes, on n’a pas mal d’ingrédients à retrouver… Rupture de stock… Ça serait mieux si tu pouvais garder un œil sur ton frère aussi. Mais bon. On est de retour pour midi, normalement. À tout à l’heure.

— À tout à l’heure.

Et qu’est-ce que ça voulait dire, déjà, prendre soin de soi ? Même si, en tant qu’antiquaire à émotions, sa famille remplissait une mission de soin depuis des siècles, il s’agissait de ce genre de soin toujours tourné vers l’autre. Il ne peut pas s’appliquer autrement.

Pour s’épanouir soi-même, il fallait donner. Donner, tout donner et se nourrir des petits sourires récoltés par nos bienfaits.

Quant à prendre soin de soi… Nune était à la limite de découvrir un nouveau terme. Elle se berça. Elle rejoua intérieurement les modulations de la voix du vieux monsieur.

Un peu de salive mouilla les coins de sa bouche et elle les essuya avec sa manche.

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