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Chapitre III + Conte de l'enfant qui contemple un cadavre d'oiseau

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C’est lourdingue le silence, le vide. Ces présences pleines de rien, qui font jaillir tous nos chants de douleur, toutes nos obsessions, nos manquements, notre âme.

Pesamment, Nune emballa les trois flacons de la Fée-Aux-Mille-Cadavres. Elle les empaqueta et les étiqueta comme s’il s’agissait de confitures. Après quoi, elle se rendit chez la cliente, un panier sous le bras – petite paysanne en friche.

La fée l’accueillit avec un sourire rempli de dents pointues entre lesquelles s’intercalaient des morceaux de viande déchiquetée. Nune déglutit et esquissa une révérence.

— Votre commande, madame…

— La petite Nune va se faire un plaisir de discuter avec moi, hum ?

Nune se retint de lever les yeux au ciel. Évidemment, c’était toujours à cela que la livraison l’engageait. Pourrait-elle encore profiter des fleurs, sur le chemin du retour, de la chaleur parfumée et rousse du couchant ? Sans doute allait-elle rater l’heure précieuse du crépuscule. La fée parlait tant. Retranchée derrière une table, la voilà qui bougonnait bruyamment en arrachant les viscères d’un corbeau.

— C’est dans combien de jours, ton baptême, déjà ?

— Dans une semaine.

— Le trac ?

Nune posa le panier sur la table et en gratta l’osier défait.

— Je ne sais pas… Il n’y a pas de raison que ça se passe mal. Les ancêtres m’écouteront, me béniront, je vais boire du sang des rivières et puis…

— Une grande cérémonie ! Un bœuf éventré ! Et j’espère que t’as l’intention de te faire belle, ma petite. C’est extrêmement important de se sentir jolie lors des plus grands jours de sa vie. Moi, à mon mariage avec le premier idiot, j’avais fait la totale, tu peux me croire.

Elle énuméra, levant un à un ses doigts ensanglantés :

— Les paillettes, les dentelles, la coiffure… Tout le fatras du voile, avec les perles incrustées… Qu’est-ce que j’étais belle !

Depuis que la fée avait mangé son premier mari, son goût naturel pour la chair fraîche ne faisait que croître. Cette spécificité ne l’empêchait pourtant pas de peupler la pièce d’un charme troublant.

Voûtée, trapue, des bras et des jambes musclés émergeaient de sa robe. De son crâne jaillissait un flot étincelant de cheveux blonds qui ruisselait jusqu’à ses chevilles. Sur son large visage, des yeux immenses et pailletés comme la neige étaient bordés de cils à l’étrange courbure de pattes d’insectes. La bouche, lourde et froissée, s’incurvait en cœur très rouge ou très bleu selon le temps du jour. Et toute la magnificence des yeux et le pulpe de la bouche contrastaient avec la ponctuation d’un nez frêle et pointu – virgule élancée.

— Je ne vais pas me marier, je vais reprendre boutique, reprit Nune après avoir laissé passer un silence.

— Mouais. C’est la même plus ou moins. Tu te sens l’âme d’une antiquaire ?

— Quoi… ? Euh… ouais. Oui.

— Alors aucune raison que tu finisses comme moi. Installe-toi, ma petite, je t’en prie ! T’es debout comme une perche depuis tout à l’heure.

Nune sautilla d’un pied sur l’autre.

— C’est-à-dire que... je voudrais pas abuser de votre hospitalité.

— Tu n’abuses de rien du tout ! trancha la fée, les deux mains en l’air. On est deux femmes, on doit avoir tant à se dire ! Mais je suppose que tu sais déjà comment c’est compliqué, tout ça…

— Tout ça ?

— La vie d’une femme.

— Euh, oui.

À regret, Nune avait pris place sur une chaise de paille, en se tordant les jambes, les mains et se mordant les lèvres.

— Bon, toi tu es l’aînée, tu as des responsabilités, tu n’as pas été élevée comme une poupée à trimballer, c’est déjà ça. Mais on te met la pression pour te marier, sûrement ? On te dit que telle chose c’est convenable, telle chose ça ne l’est pas…

— Mes parents ne pensent pas trop à me marier. Je suppose qu’un beau jour, on va chercher un lointain cousin germain de l’au-delà des plaines et ça va être réglé comme ça… comme pour les autres.

Cazeldée la lorgna. Elle avait retroussé ses manches au-dessus du cadavre du corbeau. L’oiseau avait encore les yeux ouverts, et qui semblaient luire. Dans son plumage, des reflets bleutés. Les ongles de ses pattes, inertes et suspendues, formaient des spirales crochues.

— Ça ne t’attriste pas ?

— Non.

— T’as pas d’amoureux ?

Nune tiqua.

— Non.

— Ma foi. Ce genre de désinvolture, je t’avoue, je ne m’y attendais pas.

Et pour cause, converser avec Nune ne semblait plus l’enchanter du tout. Cazeldée meubla quand même :

— J’en ai eu, des amoureux, moi… Mais j’étais plus intéressée par mes sentiments et mes désirs que par la personne elle-même, j’avoue. De drôles d’histoires que j’ai vécu... Tu l’as quand même déjà été, amoureuse, ou l’Amour t’est-il à ce point étranger ?

— Rien de sérieux en tout cas.

— Et pourquoi tu te maquilles maintenant ?

— J’aime bien.

— La jeunesse change !

La fée s’était pesamment appuyée sur un coude plié, la tête renversée dans sa main gauche.

— La jeunesse change, répéta-t-elle plus doucement.

Nune dodelina des épaules. Comment fuir cette conversation ? Elle posa son regard un peu partout dans la pièce, sur le plafond bas, l’attache arrondie des murs et des portes. Un drap rose pâle séchait dans un coin. La table prenait la moitié de la pièce. Chaque surface, dans la salle, était en granit brut, beige et immaculé.

Et sous l’oiseau, une flaque de sang.

— Je vais y aller ? dit-elle en se levant.

Cazeldée la contempla d’un air qui signifie « Reste, même si je n’ai plus rien à dire. ». Nune ignora la supplication muette. Elle salua, empoigna le panier vide et s’en fut d’une démarche gênée.

Deux rues séparaient la Maison du logis de la fée. Le temps de deux rues, Nune s’aveugla du soleil qui déclinait encore et roussissait les façades. Les ombres s’étendaient au sol comme des spectres fatigués. Les moucherons foisonnaient en bouquets sombres indistincts au-dessus des buissons. Tout contribuait à l’instauration d’une atmosphère unique, enveloppante, jusqu’aux grillons qui hurlaient dans l’air doré.

Un riche parfum de sève, de poussière et de verdure fanée se dégageait des arbres. Ceux-ci faisaient bruire leurs vieux bras calleux sans intervention du vent.

Nune fuyait et réfléchissait. Elle repensait au regard vide du corbeau éventré. Des images, des idées et des souvenirs pulsaient comme des taches floues de lumière entre les branches de son esprit.

Conte de l’enfant qui contemple un cadavre d’oiseau

Il advint qu’un beau soir, en rentrant de l’école, Nune trouva devant la porte un cadavre d’oiseau. C’était un moineau. Nune avait huit ans. Et elle regardait l’animal, toujours un peu plus près et toujours plus émerveillée. Les crochets de ses pattes grises zébrées. L’épaisseur de son plumage ébouriffé et qui semblait plus doux qu’un pétale. La tête minuscule, cerclée plus claire autour des yeux, plus sombre au niveau du bec, était éteinte, les yeux fermés. Et Nune se baissa davantage pour vérifier que les oiseaux possédaient des cils, eux aussi. Est-ce que derrière cette paupière se cachait une âme semblable à la sienne, subtile et complexe ? Est-ce que les oiseaux pensaient ? Est-ce que leur bec était plein de salive lorsqu’ils chantaient, comme les humains ?

Ce foisonnement de questions la rendait confuse. Nune se gratta la tête. Elle esquissa un geste du pied pour repousser le cadavre – puis s’abstint, mal-à-l’aise.

À tout moment Maman l’avait vu de la fenêtre. Et elle se demandait ce que sa fille faisait là, immobile au seuil de la maison, en fixant le sol, en ayant l’air triste… A tout moment, elle allait sortir.

Maman ne ferait pas attention au cadavre de l’oiseau. Peut-être qu’elle l’écraserait sans faire exprès. Ou, si elle le voyait à temps, elle ne poserait sur lui qu’un œil désintéressé. Et tout cela avant que le dégoût n’ emplisse son regard, et ne fasse changer la trajectoire de son pied.

Nune ferma très fort les yeux, et les poings, et les ongles lui rentrèrent dans les paumes. Elle s’accroupit une bonne fois pour toutes afin de contempler la bestiole.

L’oiseau.

L’oiseau privé de vie.

Ses yeux clos. Ses plumes d’un brun légèrement roux et largement argenté.

Comment s’était-il trouvé ici ? La famille de Nune n’avait pas encore de chat, malgré les supplications de leur fille – Julius n’avait qu’un an, ce n’était pas adapté…

Nune prit une décision. Du bout des doigts elle saisit le moineau et le fit délicatement glisser dans ses paumes ouvertes. Le cadavre était tiède, et le plumage effectivement très doux – mais aussi un peu poisseux. Se relevant sans prendre appui sur ses genoux, la petite fille souffla une buée fantomatique et imagina que c’était l’âme de l’oiseau qui flottait devant sa bouche.

Elle entra ainsi dans la maison, très vite, le cadavre à plat sur les mains, ouvrant la porte à l’aide de son coude. Elle fila à la porte-fenêtre, l’ouvrit de la même manière, s’en fut jusqu’au puits et jeta l’animal dedans. Aussitôt après, elle saisit des pâquerettes qu’elle éplucha au-dessus du gouffre à la ronde bouche béante. Elle chantonna « joyeux anniversaire » puis s’interrompit, rougissante : ce n’était vraiment pas de circonstance.

Nune regarda encore très longtemps dans le puits. Cette fois-ci, sa mère vint la tirer de ses pensées. Elle la prit par le bras.

– Pourquoi tu rentres pas ? Viens là !

Nune eut honte de se laver les mains. Elle avait l’impression de déshonorer le cadavre qu’elle venait d’« enterrer ».

***

Arrivée à la Maison, Nune retira ses chaussures et ouvrit lentement la porte pour éviter le concert de carillons. Ses yeux étaient lourds ; elle sentait son maquillage poisseux. La jeune fille entendait son père, dans l’arrière-boutique, bricoler ses flacons en chantonnant. Sa mère devait être à ses côtés, s’occupant des mixtures. Or, Murielle travaillait sans bruit ; jamais elle ne chantait ni n’écoutait de musique. C’en devenait presque effrayant.

Nune fit mine de monter dans sa chambre mais d’autres pas résonnèrent dans l’escalier. Elle se figea. Julius aussi.

Soupir.

— Tu m’as fait peur, murmura-t-elle.

— Tu te caches ?

— Maman va me défoncer si elle me voit comme ça. Donc j’essaye.

Julius lui barra le passage.

— Tu reviens de chez la Fée-Aux-Mille-Cadavres ?

— Oui.

— Tu lui as dit tout ce qu’il fallait dire ?

— C’est quoi qu’il fallait dire ?

— Par rapport à son traitement, tout ça.

Nune fronça les sourcils. Serra les poings.

— Bah non ? J’étais pas au courant, moi ! C’est toi qui m’a dit de lui livrer le panier. Comment j’aurais deviné que…

— Mais demande aux parents !

— Je les ai évité toute la journée !

— Par rapport à ton maquillage ?

— Oui !

— C’est quoi ce boucan ?

Les deux enfants se turent et se fixèrent. Nune mima une tête décapitée. Julius baissa la sienne, renfrogné.

— Où êtes-vous ?

— Dans les escaliers, marmonna Nune.

Les marches grincèrent aussitôt. Leur mère apparut, les binocles chaussées, les cheveux tirés et les mains huileuses.

— C’est quoi le problème ?

Les deux enfants se concertèrent du regard. Évidemment, en sa qualité d’aînée, Nune devait parler en premier.

— J’ai livré la Fée-Aux-Mille-Cadavres, comme vous m’avez demandé. Mais Julius ne m’a pas dit par rapport à son traitement. Je lui ai donné le panier puis voilà.

Murielle pointa sur sa fille une œillade comme une stalactite. Elle essuya ses mains sur sa robe en soupirant. Elle les posa ensuite sur ses hanches, au niveau du fermoir de son tablier.

— Julius a dix ans. Il est petit. Pourquoi t’es pas venue nous voir pour savoir ce qu’il fallait lui dire ?

— Je n’y ai pas pensé.

— Voyez-vous ça. Ton baptême est dans une semaine, Nune.

— J’en ai conscience.

— On dirait pas. Je n’ai pas envie de léguer la boutique à une gamine aussi inconsciente, qui se soucie de rien, qui s’exécute machinalement, qui reste des heures plantée à regarder le plafond… Ah, tiens ? qui se noircit les yeux, qui est une vraie tête de mule… Tu ne te rends pas compte de la valeur de cette entreprise. Ça demande du cœur de l’entretenir. Pas seulement de la technique. Il faut de la volonté, de l’ardeur ! Toi, Nune, tu es molle. Et depuis quelques mois tu te ramollis toujours plus. D’ici une semaine, j’espère que tu te seras réveillée. Je vais prier les ancêtres ; cette nuit, peut-être qu’ils viendront te hanter ? Ça t’apprendra.

Nune fit un pas en arrière. Ce salaud de Julius en avait profité pour prendre la fuite. Elle était seule face à sa mère.

Elle était seule et...

— J’aime être antiquaire à émotions. Tu le sais bien, Maman.

— Ça, c’est ce que tu dis. Mais je ne te crois plus. Tu as perdu toute vitalité, ma fille. Tu es devenue une loque. Et une loque, ce n’est pas une digne héritière pour cette boutique.

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