A part la Maison, aucun commerce n’avait duré dans les Hauts-Chapeaux-Pointus. Il y eut des tentatives pour établir une boulangerie ou un coiffeur au détour de la première rue – la seule dotée d’un chemin routier – mais elles furent vite abandonnées. Il y avait si peu de monde. On se contentait donc, une fois par semaine, de la visite de commerçants ambulants qui faisaient le réseau depuis Gilding et qui distribuaient de la brioche, des viandes, des confiseries et des sourires très tirés au-dessus d’une moustache.
Nune se souvenait qu’à une époque, avec son petit frère, elle se propulsait hors de la maison au moindre son de clochette. Le meilleur jour, c’était celui des glaces. Ils prenaient de la crème caramel au beurre salé. Elle dégoulinait sur leurs doigts, ils s’installaient au bord du puits et Nune disputait Julius lorsqu’il s’essuyait sur son bermuda. Elle, en réalité, aimait sentir le sucre poisser sur ses joues et ne se privait pas d’en étaler partout sur sa figure. Julius riait. Elle se débarbouillait à l’eau froide avant que leurs parents n’arrivent.
Ce fut aussi par le biais des commerçants ambulants que Nune se découvrit grandir. Les années passaient et le regard des hommes, de ces hommes de passage, de ces hommes qu’elle ne verrait qu’une fois, changeaient sur elle. Leur voix devenait plus séductrice. Leur œil plus brillant et rigolard. Nune apprit à reculer devant la main qui lui tendait la glace ou le kilo de fromage. Mais la jeune fille, « plate » et trop enfantine encore, n’était souvent pas la cible de leurs suggestions. Quand elle venait acheter un dessert avec Elphine, les insinuations étaient atroces et Nune aurait voulu se boucher les oreilles.
Elphine riait la plupart du temps. Puis elle imitait un vomissement dès qu’elles se retrouvaient seules. Après ça, elles riaient à deux.
Murielle disait qu’elles s’aimaient trop. On posait un étrange regard sur leur duo. Les villageois murmuraient dans leur dos. Ils les toisaient. Les touristes les toisaient. Quand elles allaient à l’école, les écoliers de Gilding les toisaient aussi. Nune et Elphine ne se mêlaient pas aux autres mais elles étaient deux et elles étaient inséparables, ce qui les armait contre la moquerie. Une frontière invisible mais infranchissable les séparait de tout ce petit monde triste et prétentieux. Elles bégayaient à l’oral. Elles gesticulaient sur leurs chaises. Elles détestaient le sol bétonné et dur, qui refusait d’être foulé. Rigide, il n’accueillait pas les pas.
Et puis, malgré tous les reproches qu’on pouvait faire au village, là-bas au moins, le ciel était beau. Il n’avait rien à envier aux cieux gildingiens – ces cieux pesants, touchables, qui enveloppent et qui colorent les heures, qui caressent puis recouvrent les flancs des bâtiments – ces cieux subjectifs, ces cieux étouffants. Aux Hauts-Chapeaux-Pointus, l’air était pur et lactescent, le ciel à la fois partout et inatteignable ; les nuages qu’il promenait semblaient délicieux.
Non, Nune n’aurait pas voulu vivre à Gilding. Elle ne regrettait pas l’école. Il n’y avait définitivement que l’absence d’Elphine qui lui pesait et suffisait à l’empoisonner de manque et de tristesse.
Dire qu’Elphine supportait maintenant Gilding tous les jours, seule…
***
Le souffle court d’avoir longtemps marché.
D’avoir longtemps marché dans ses pensées.
La dernière cliente, une petite dame au nez pointu, avait mis un temps infini à entreposer ses achats dans un gros sac en toile. Puis elle l’avait plaqué sous son bras, avait hoché la tête en tremblotant et s’était dirigée vers la sortie. Cinq minutes plus tard, les parents de Nune revenaient des grottes et déchargeaient sur le comptoir une impressionnante quantité de tupperwares. À l’intérieur, ce pouvait être des vibrisses de chat, de l’eau minérale, une plume de chouette ou du pus de grenouille. Au choix.
Nune prenait les boîtes puis les empilait dans l’arrière-boutique. Les parents avaient un mouvement de va-et-vient du sac au comptoir. Nune allait et venait du comptoir à l’arrière-boutique. Le rangement terminé, sans qu’ils n’eurent à ouvrir la bouche, les parents remplacèrent la fille à l’accueil de la boutique ; et Nune se glissa dans l’escalier. Elle monta à sa chambre. Elle fit un signe négatif à Julius qui la guettait depuis la sienne.
Elle s’étala sur son lit. Elle garda le silence. Elle chantonna en silence. Puis elle fit de longs mouvements pour entendre le bruit des draps qui se froissent. Elle s’humecta les lèvres. Elle pianota sur les meubles. Elle pianota sur les murs. Ses mains étaient articulées en grosses araignées trapues. Nune s’enfonçait. La rêverie l’engonçait dans un monde sans contours, sans bruit ni silence.
D’autres appellent cela le vide.
Nune ne l’appelait pas.
Elle trouvait que le vide portait mal son nom. Que le mot « vide » était une triche. Ce mot sonnait trop juste pour désigner cette chose informe qui n’en est pas une puisque le vide n’est pas une chose pas plus qu’il n’a de forme – alors pourquoi ce mot ?
Il ne simplifiait rien. Au contraire, dire « je me sens vide », c’était déjà se remplir d’une sensation. Le terme encadre et isole ce truc diffus, ce truc confus, ce truc flou à l’infini et fracassant qu’est le vide. Il existe de ces phénomènes secrets qui, une fois nommés, perdent tout leur sens. Nune marchait dans un monde sans contours, sans bruit ni silence.
La jeune femme se leva. Une étagère à côté de son miroir. Des tiroirs. Des flacons. Elle en prit un presque au hasard, le but et tituba.
***
Conte de la balançoire et du placenta
L’enfance.
Les soirs d’été, Nune et Julius couraient pieds nus dans l’herbe humide d’aube précoce qui leur fardait les joues et les paupières de confettis scintillants.
Des grappes de lucioles jaillissaient des champs en friche quand ils approchaient au trot. Puis ils filaient. Nune avait de longues tresses qui sifflaient dans son dos. Julius ne portait pas encore de lunettes. Ensemble, ils dévalaient les collines en ouvrant grand la bouche, prêts à avaler la nuit, les étoiles et à s’illuminer de l’intérieur. Arrivés en bas de la pente, ils avaient le souffle court et une sensation de fraîcheur tendre dans la bouche. Le ciel restait intact.
À cette époque, il y avait une balançoire au milieu de la plaine. Ils la devaient à l’ogre hippie et sa famille qui venaient de s’installer dans la maison d’en face. Ils faisaient un peu peur avec leur grande gueule pleine de dents pointues. Mais puisqu’ils avaient installé cette fameuse balançoire, ils ne devaient pas être bien méchants.
L’attraction inespérée ne grinçait pas en s’élevant dans les airs. Son bois était clair, doux au toucher, pas du tout rêche. À tout moment, on la croyait capable de s’envoler et de nous emmener avec elle.
Un jour, Valla, l’aînée de la famille ogre, dit à Nune :
— Tu sais, sous toi, il y a le placenta de ma maman.
Nune était assise sur la balançoire.
— Arrête de mentir, c’est une balançoire.
— Sous tes pieds, je veux dire.
Nune se pencha et écarta ses pieds de la touffe d’herbes qu’ils effleuraient à peine. Rien. De la terre et de la verdure loqueteuse. La petite fille se tourna vers sa compère :
— Tu dis n’importe quoi !
— Mais c’est sous la terre ! objecta Valla en s’énervant aussi.
— Je ne vais pas fouiller le sol, je suis pas idiote. Non, non, tu veux juste faire ton intéressante !
Valla leva les yeux au ciel. Elle soupira, croisa les bras et reprit plus posément :
— De toute façon, il ne faut pas le retrouver. C’est sacré, les placentas. Papa nous l’a dit. C’était notre maison dans le ventre de maman, et il nous a fait grandir. Si on le met sous terre, il nous aidera encore à grandir. Il veillera sur nous. On grandit plus vite.
Le petit visage crispé de Nune s’était peu à peu détendu. Elle écoutait, absorbée, en glissant de son perchoir.
— Tu crois que ça marche pour tout le monde… ?
— Je sais pas. Ma maman, elle est magique. Elle a eu Gnarök et Hestios en même temps. Entre toi et Julius, il y a beaucoup d’années.
— Oui… mais entre toi et eux aussi…
Nune se tut et réfléchit.
— On ne plante pas les placentas chez moi. On boit les souvenirs des ancêtres, par contre.
— Nous, c’est comme ça. Le placenta à moi, papa et maman l’ont enterré dans une forêt à ma naissance. Un arbre doit avoir poussé dessus.
— Ce serait rigolo de retourner voir.
— Non, répondit Valla avec une voix dure. Là-bas, c’est la guerre.
Un silence. Puis un piteux :
— Oh non...
— C’est pour ça que Maman n’est plus là. Papa dit qu’elle est encore là, mais qu’on peut pas la voir ou l’entendre, mais du coup c’est pareil. Elle est entrée dans une chambre pour faire sortir Gnarök et Hestios de son ventre mais elle est pas ressortie. Papa est ressorti avec le placenta et il l’a gardé jusqu’à notre arrivée ici. Je l’ai vu pleurer. Tu dois faire attention. C’est vraiment très important le placenta. Il garde la magie de Maman.
Nune ne sut quoi répondre. Valla reprenait son souffle. Elle imagina la terre dotée du sien, de souffle, et pleine d’un cœur tout rouge et fripé qui en battant faisait pousser les fleurs.