Pas de doute, c’est la diversion parfaite.
Reste à trouver un moyen d’enflammer ces foutues jarres. Le problème, c’est que je suis trop affaibli pour canaliser le pouvoir nécessaire dans ma main noire.
L’ébauche d’un sourire étire mes lèvres tandis qu’un stratagème se dessine dans mon esprit. Je m’appuie lourdement sur Dalo pour me remettre debout, je me campe bien droit sur mes jambes face à Pleurnicheuse et, avec mon plus bel accent rustre des bas-quartiers, je grogne :
« Faut que j’aille pisser.
La milicienne se fige, elle m’observe avec un rictus mauvais.
– Hors de question. Tu te soulageras à Tys-Beleth.
– J’ai picolé toute la nuit, maugrée-je. La bière, ça fait pisser.
– Tu n’as qu’à te faire dessus si ça te chante. On repart dès que le capitaine arrive. »
Je vous jure que celle-là, elle me brise les noyaux en compote ! Sans attendre, je lui adresse mon sourire le plus irrévérencieux et je défais les aiguillettes qui retiennent mon pantalon. Mes braies tombent au niveau de mes chevilles et je m’attaque d’un air déterminé aux lacets de mes chausses.
« Non mais je rêve, tu ne vas quand même pas uriner au milieu du convoi ?
Je hausse les épaules et je me retourne, je fais semblant de me mettre en position. Pleurnicheuse soupire, lève les yeux au ciel et lâche d’un ton résigné :
– Bon, ça va ! Je t’accorde une minute, tu n’as qu’à aller près du chariot bâché. »
Je remonte mes braies d’une main maladroite et je m’éloigne d’un pas pressé. Dalo m’accompagne pour éviter que je tombe, il n’a pas l’air de comprendre ce qui vient de se passer. À peine arrivé derrière le véhicule, je lui tourne le dos en feignant de me soulager. J'en profite surtout pour glisser mes mains sous ma tunique en lambeaux et rattraper les pans cisaillés de mes bandages. Je tire dessus à m'en couper le souffle et je noue les deux extrémités ensemble sur mon flanc, le plus serré possible. Le nœud de fortune est grossier, il écrase mes côtes meurtries comme un poing de fer, mais c'est le prix à payer pour ne pas que cette foutue protection glisse sur mes hanches au premier faux pas. Une fois mon bricolage terminé, je me retourne vers le Souterreux, l’attrape par les épaules et lui demande avec gravité :
« Dalo s’il-te-plaît, j’ai besoin que tu me prêtes ta lanterne, d’accord ? »
Le Souterreux me dévisage avec des yeux de poisson mort, totalement inexpressif. Dans le genre long à la détente, il pourrait tenir la dragée haute à un crache-sable qui fait la sieste. Désabusé, je retente ma chance avec un vocabulaire que j’espère à sa portée.
« La lampe ? Lumière, feu, bougie, truc qui brûle ?
Rien à faire, Dalo me regarde comme un navet dans un champ de betteraves et se gratte lentement la tête. Apparemment, mon nouvel ami possède l’intelligence redoutable d’un merlan frit.
« Daloooo !
– Oui, c’est ça ! Dalo c’est toi ! Et moi je veux ta lanterne, face de pioche !
– Djiiiinn ? »
Décidément ça va de mieux en mieux ! Mais qu’est-ce qu’il raconte ce bougre ? Voilà qu’il me parle des djinns maintenant ! Ça fait des années que Ravinel a tué tous les mages Corrompus capables de faire apparaître un esprit gardien ! Ma parole, il est ravagé du ciboulot !
« Dalo aider Djinn. »
Il pointe son doigt saumâtre vers moi et la lumière se fait soudain dans mon esprit. Devant Pleurnicheuse tout à l’heure, j'ai dit que je m’appelais Jinn ! Mais quelle idée j’ai eu d’inventer un nom pareil !
« Eh, le soiffard ! T’as bientôt fini ? T’as picolé la moitié de la Fangeuse ou quoi ? »
Je passe la tête au coin du chariot et j’adresse à Pleurnicheuse un geste d’affection bien senti pour lui expliquer que non, je n’ai pas terminé. Puis je me retourne vers Dalo pour le découvrir en train de sortir sa lampe-tempête de son baluchon. Je dois au moins lui reconnaître cette qualité : il n’a pas la lumière à tous les étages mais il est plein de bonne volonté.
« Pour Djinn », coasse-t-il en me l’offrant comme si c’était un cadeau inestimable.
Je m’empare de sa loupiote et je la fracasse par terre. Dalo ouvre de grands yeux médusés mais je n’ai pas le temps de lui expliquer. Dans quelques secondes, Pleurnicheuse va venir voir ce que je fabrique. Je serre les dents et, malgré la douleur qui me transperce le dos, je me plie en deux pour ramasser un tesson de verre et le fragment de gemme d’éclat qui était contenu dans la lanterne. Aussitôt, je sens une chaleur familière se répandre dans mon bras gauche et le morceau de roche se met à fumer. Je m’en débarrasse à toute vitesse en le jetant dans le chariot bâché.
« Mais qu’est-ce que vous foutez, vous deux ? crie la voix de Pleurnicheuse qui approche à grands pas furieux.
Puis, découvrant le spectacle de la lampe-tempête brisée :
– C’est quoi ce bordel, t’as besoin de lumière pour pisser en plein soleil ? »
Elle se plante devant moi et brandit sa lanière pour me refaire le portrait. Au même moment, la toile sèche qui tapisse le fond du chariot s’embrase, la gemme d’éclat infusée par mon pouvoir détonne et les cavalins attelés à l’avant s’emballent sous l’effet de la panique. Les voilà partis à toute allure, fonçant devant eux sans réfléchir à grands renforts de sifflements, écailles vibrantes, piétinant les pauvres Fangeux et les soldats du Guet qui ont le malheur de se trouver sur leur chemin. Pleurnicheuse se fige, elle ouvre des yeux effarés avant de se tourner vers moi, chargée d’une colère noire.
« Par les couilles de Morgulath, mais d’où tu sors toi ? T’es un puits sans fond à emmerdes ! »
Je la toise en lui adressant mon sourire le plus cruel. Il est grand temps d’oublier Jinn la victime pour que la célèbre Main-Noire fasse son entrée en scène.
« C'est normal, dis-je. Pourrir la vie des soldats du Guet, c'est mon passe-temps préféré. Après l'incendie des bas-quartiers, je n'étais pas à un chariot près. »
Elle me dévisage sans comprendre pendant une longue seconde. Trop longue. Lorsqu'enfin la lumière s'allume dans la purée de rave qui lui sert de cerveau, il est déjà trop tard.
– Jaken Main-Noire ! s'exclame-t-elle avec un mouvement de recul.
– Lui-même. »
Je puise dans les ultimes réserves de mon corps brisé et je bondis. L’effort fulgurant arrache un hurlement silencieux à mes muscles, la peau de mon dos semble se déchirer à nouveau, ravivant les morsures cuisantes du fouet. La douleur est si forte que ma vision se trouble, mais l’adrénaline prend le dessus. Je m’abats sur elle de tout mon poids et je lui plante le tesson de verre dans la carotide, avec une sauvagerie qui m’étonne moi-même. Le sang chaud gicle sur mes phalanges. Pleurnicheuse tressaille, écarquille des yeux horrifiés, puis s’effondre sans un bruit.
Vous voyez ? La surprise, ça marche à tous les coups. Elle ne s’attendait pas à me voir frapper à une telle vitesse. Moi non plus, pour être tout à fait honnête.
Aussitôt le coup porté, la tension m’abandonne. Mes genoux me trahissent et je m’écroule à moitié sur son cadavre, pantelant, le souffle court. À deux doigts de cracher mes poumons dans la poussière. Au même instant, la carriole enflammée percute un autre chariot dans un fracas du tonnerre. Les jarres d’huile se brisent, leur contenu s’embrase, un concert d’exclamations s’élève. Je m’autorise un soupir de soulagement. Personne n’a rien remarqué. Il ne reste qu’à me débarrasser du corps pendant que les soldats essaient d’éteindre l’incendie. Ensuite, je fauche un cavalin quand le convoi repart et je disparais. C’est parfait.
Trop parfait.
Cette histoire pue l’embrouille comme une cuisse de boursoufleux avariée. D’habitude quand j’élabore un plan, il vire toujours à la catastrophe. Je ferais mieux de larguer les amarres avant que ma poisse légendaire ne s’en mêle encore.
« Dalo, tu veux bien me filer un coup de main ? »
J’attrape le cadavre de Pleurnicheuse par les bras et je regarde le Souterreux en espérant qu’il comprenne. Le pauvre hère pose ses yeux globuleux sur la milicienne, penche la tête de travers, me dévisage avec un mélange d’horreur et de fascination. Pour la première fois de la journée, ce cher Dalo se montre un peu plus expressif qu’un concombre de mer. Il coasse :
« Djinn tuer ?
– Désolé, mon vieux. Elle ne m’a pas laissé le choix.
– Jaken ? »
Mince. Le voilà, mon premier grain de sable. Pleurnicheuse a crié mon nom avant de mourir, donc Dalo sait qui je suis. Je détaille le Souterreux de la tête aux pieds. Même un abruti comme lui connaît le nom de Jaken Main-Noire. S'en suit la question à mille tonneaux d'eau potable : va-t-il me dénoncer au Guet ?
La prudence me hurle de détrancher cet idiot, d'abandonner les corps dans la poussière et de mettre les voiles à toute vitesse. Mais une autre voix plus pragmatique me souffle que sans l'aide de Dalo, je n'ai aucune chance de quitter la caravane en vie. Si je pars en laissant deux cadavres derrière moi en évidence, les Sorcelames se lanceront à ma poursuite. Leurs cavalines sont plus rapides et plus endurantes que les palefrois massifs qui tractent les chariots. Je vais sans doute le regretter, mais je choisis de faire confiance à Dalo.
« Oui, Jaken c’est mon vrai nom. Jaken Main-Noire, tu as déjà entendu parler de moi ? »
Il acquiesce. Lentement, mais il a compris. Finalement ce bougre n’est peut-être pas aussi stupide qu’il n’y paraît. Je commence sérieusement à le soupçonner de jouer les imbéciles pour éviter les corvées pénibles et exaspérer les soldats du Guet.
« Jinn s’appelle Jaken, grommelle-t-il. Dalo s’appelle Timet. »
Bingo. Qu'est-ce que je vous disais ? Le voilà qui s'exprime presque normalement ! Moralité, les apparences à Ambreciel sont souvent trompeuses. Je ne peux m'empêcher de sourire malgré moi. Les Souterreux dont on m'a confié la garde sont plus malins que les autres habitants des Fosses.
« Ravi de faire ta connaissance, Timet. Maintenant que les présentations sont faites, tu veux bien m’aider ? »
Il a un mouvement de recul, la vue de Pleurnicheuse le dégoûte. Je peux le comprendre, c'est une sensation normale quand on n'est pas habitué à reluquer des cadavres. Moi, à force, j'ai complètement oublié ce que ça fait. Après tout, c'est juste un gros morceau de viande froide.
Un coup d'oeil vers la caravane m'apprend que Dolan est de retour. Le capitaine utilise les pouvoirs de sa Lame d'Arcane pour éteindre l'incendie. Le temps presse. J'ai repéré une fissure assez large pour balancer le corps de Pleurnicheuse, mais je suis incapable de la transporter seul.
« Allez, Timet ! Accélère le mouvement, s’il-te-plaît ! »
Dalo refuse de s'approcher. Il prend sa tête entre ses mains, se laisse tomber à la renverse et se met à pleurer. C’est bien ma veine ! Non seulement il est long à la détente mais en plus c’est un trouillard émotif. Le combo parfait de l’acolyte inutile. Par les couilles de Morgulath, j’ai vraiment l’art de les collectionner !
Soudain, des cris stridents venus du ciel s'ajoutent à la confusion qui règne déjà dans le convoi. Mon sang se glace aussitôt. Je les connais, ces piaillements de malheur. Quand je parlais d'une diversion, j'espérais tout sauf ça.
« Les hurle-au-vent ! s’égosille un soldat terrorisé. Une tempête approche !
Et merde. Qu'est-ce que je disais, à propos de ma poisse légendaire ?
– En selle, messieurs ! Faîtes avancer ces traîne-misère, sinon je vous abandonne au milieu du désert ! »
Dolan talonne sa cavaline et s'éloigne à bride abattue vers la tête du cortège. Gros-Balourd prend le relai de son capitaine et braille d'une voix de stentor :
– Allez, les bouseux ! Vous avez entendu le Sorcelame, le spectacle est terminé ! Remettez-vous en rang et plus vite que ça ! Tout le monde autour de l’obélisque ! »
Ni une ni deux, la fourmilière s’active pour se mettre en sécurité. Si les Fangeux traînaient depuis le départ d’Ambreciel, la perspective de finir broyés sous un déluge de pierre leur a donné des ailes. Gros-Balourd hurle comme un pâle-échine enragé, il cogne les retardataires avec sa hallebarde. Mon cœur s’emballe en le voyant s'approcher des montures de rechange. Dans moins d’une minute, il posera les yeux sur moi et sur le cadavre de Pleurnicheuse à mes pieds.
« Écartez-vous, Jaken ! Nous allons vous aider. »
Je me retrouve soudain nez-à-nez avec une dizaine de Souterreux métamorphosés. Finis les dos voûtés et les regards de bovins : devant moi, leurs échines se redressent et leurs yeux, d’ordinaires vitreux, brillent d’une acuité retrouvée. La bande des catacombes n’a plus rien à voir avec les limaces placides que j’ai rencontrées dans la matinée. Comme je le soupçonnais, j'ai face à moi des hommes faibles mais parfaitement sains d'esprit et déterminés. Ils cachaient bien leur jeu, ces fumiers ! Celui qui vient de parler semble être leur chef. C'est un individu de petite taille que j'ai confondu avec un enfant lors du départ d'Ambreciel. À bien y regarder, son visage ridé et ses yeux pleins de sagesse trahissent son âge avancé.
« Poussez-vous, m’ordonne-t-il d’un ton pressant. Le sergent Boc arrive. »
Je m’écarte, trop étonné pour contester son autorité. Pour une fois dans ma vie, je suis soulagé qu'un nabot me donne des ordres. Avec une efficacité redoutable, deux Souterreux soulèvent Pleurnicheuse et l'étendent au pied d'un arbre mort. Je ne comprends pas bien ce qu'ils fabriquent jusqu'au moment où je remarque des anneaux concentriques tracés dans la poussière. Un rictus mauvais étire le coin de mes lèvres.
Alors là, franchement, c'est une idée de génie.
Les autres Souterreux ramassent des morceaux de pierre poreuse un peu plus loin. Lorsqu'ils les arrachent du sol, des centaines de gros scarabées noirs s'enfuient dans toutes les directions. Un nid de perce-roches ! C'est exactement ce qu'il fallait. À toute vitesse, ils empilent près du cadavre une dizaine de pierres et reculent. Le sol se met à trembler et un léger grondement retentit. L'instant d'après, la terre se déchire et un bruit de succion écœurant parvient à mes oreilles. Le crache-sable qui sommeillait en-dessous aspire goulûment les rochers, les insectes et le corps de la milicienne. J'en connais un qui va avoir une sacrée surprise pendant sa digestion !
Le festin macabre se termine en un éclair, ne laissant derrière lui qu’une fissure d’un mètre de large. Il était temps ! Quelques secondes plus tard, Gros-Balourd déboule sur son cavalin et nous toise d'un regard furieux. Les Souterreux ont déjà repris leur faciès de crapauds comateux. Par les miches de l'Immortelle, quels acteurs ! Même en sachant qu'ils jouent la comédie, je pourrais me faire avoir.
« Allez, les affreux ! On se dépêche, une tempête se lève !
Puis, constatant que quelque chose cloche, le sergent lance à mon intention :
– Il se passe quoi au juste, avec la pleurnicheuse ? »
Mon cœur manque un battement, une boule énorme se coince en travers de ma gorge. Puis je suis des yeux la main tendue du sergent et je comprends avec soulagement qu’il parle de Dalo, toujours prostré au sol.
Et c’est là que je la vois.
À un mètre à peine des sabots de son cavalin, dépassant à moitié de la fissure fraîchement refermée par le crache-sable, un bout de cuir sombre repose sur le sol. La lanière de Pleurnicheuse, à moitié enfoncée dans le sable. La bête a dû l’accrocher en refermant ses mâchoires sur le cadavre. Mon estomac se serre comme une corde de potence. Si Gros-Balourd baisse les yeux, je suis un homme mort. Je dois absolument détourner son attention.
« Il a peur du souffle de la Dévoreuse, je crois, dis-je d’un ton faussement détaché.
– Il a bien raison, grogne Boc en reniflant, ses yeux toujours rivés sur moi. À ta place, l’ivrogne, je ferais avancer ces abrutis au pas de course. Le capitaine n’attendra pas les retardataires. »
Il observe les Fangeux d’un regard dégoûté, fronce les sourcils. Son regard descend dangereusement vers le sol.
« Eh, une minute ! Où est passée Renia ? »
C’est le moment de vérité. Je hausse les épaules avec l’air du type qui s’en moque comme de sa première chemise. D’un geste du menton, je désigne une direction au hasard, loin de la sangle de cuir.
« Elle est partie pisser derrière la dune, là-bas. Je lui ai dit qu’elle choisissait mal son moment, mais vous savez comment sont les femmes. »
Gros-Balourd lève un sourcil étonné. De toute évidence, il est partagé entre l’envie d’aller vérifier et la crainte de la tempête qui arrive. Il ne me croit pas, ça se voit comme le nez au milieu de la figure. Son regard suspicieux balaie les environs, s’attarde sur la dune que j’ai pointée. On peut clairement entendre le souffle du crache-sable qui commence sa digestion juste sous nos pieds. Je croise les doigts et je prie Ran le Tout-Puissant pour qu’il ne recrache pas un morceau d’armure, ou pire, un bras au mauvais moment.
« Dépêche-toi de la prévenir, ordonne Gros-Balourd d’un ton acerbe. Si elle se retrouve piégée dans la tempête, je m’occuperai personnellement de ton cas. »
Puis il fait volter son cavalin d’un mouvement brusque et lui laboure les flancs avec ses éperons. La bête se cabre et ils s’éloignent à toute vitesse en remontant la caravane. Je m’oblige à respirer lentement pour calmer mon stress. Il n’y a pas une minute à perdre, on entend déjà le tonnerre gronder à l’horizon. Je trouverai comment justifier l’absence de Renia-Pleurnicheuse plus tard. Je me tourne vers les Souterreux et m'approche de celui qui semble être leur chef. Les remerciements ça n'a jamais été mon fort, mais je lui dois une fière chandelle.
« Merci du coup de main, dis-je en inclinant la tête.
Il penche la sienne sur le côté comme le faisait Dalo. On dirait que c’est une manie chez eux de regarder les gens de travers. Au sens littéral du terme.
– Jaken a donné de l’eau, croasse-t-il d’une voix rocailleuse. Jaken n’est pas mauvais.
Puis il pose un doigt sur sa poitrine.
– Moi Joba. Je suis chef des catacombes. Timet est mon fils.
J’observe Dalo et le dénommé Joba avec attention, cherchant à déceler chez eux un trait de ressemblance. Le premier est grand et émacié, le second petit et rachitique. Leur maigreur semble être leur seul point commun.
– Elle Gwidis, continue le Souterreux en désignant une Fangeuse à sa gauche. Et lui Bajdar, frère de Joba. »
Je leur adresse un sourire avant de le couper sèchement. Ce type a l’air parti pour me présenter toute sa famille et vu son enthousiasme, il risque d’inclure ses ancêtres sur quinze générations. Non seulement je m’en fiche complètement, mais en plus il a très mal choisi son moment.
« Joba, la tempête arrive ! On ne doit pas rester là !
– Jaken est malin, acquiesce-t-il avec un sourire.
Puis il lance un appel guttural qui me fait penser au cri d’agonie d’un boursoufleux qu’on égorge. Les quelques Fangeux restés près du crache-sable nous rejoignent en courant.
– Le vent du démon approche ! s'exclame Joba à leur intention. Il faut trouver refuge ! »
Nous nous remettons en marche aussi vite que nos faibles jambes peuvent nous porter. Il n’est plus question de s’échapper désormais : la priorité absolue est de réussir à s’abriter. Si nous ne parvenons pas à atteindre une borne de Façonneur, nous sommes tous morts. Je déteste cette idée mais notre salut repose entre les mains du capitaine Dolan. Il faut à tout prix que nous rejoignions le reste de la caravane avant qu’il n’active la barrière de protection.
À cet instant, un prodigieux coup de tonnerre déchire le silence du désert. Je me retourne pour estimer le temps dont nous disposons. La peur me tord les entrailles avec une force que je n’ai jamais connue. Sous mes yeux un gigantesque mur de sable s’élève, le rideau de noirceur progresse à toute vitesse en détruisant tout sur son passage. La puissance du cyclone est telle qu’il déracine des arbres et semble éventrer la roche. C’est une bête monstrueuse, furieuse et insatiable qui rugit, gronde et fracasse. Une vision cauchemardesque qui déferle sur nous dans une ambiance de fin du monde.
Le souffle de la Dévoreuse.
« COUREZ ! »
Je m’efforce d’accélérer mais mes jambes me trahissent, je trébuche et m’écrase dans la poussière. Devant moi, Dalo et Joba font demi-tour pour venir me chercher. Ils abandonnent leurs paquetages, m’attrapent chacun par un bras et se mettent à courir. Malgré tous leurs efforts, on avance à un rythme d’escargot. Un nouveau coup de tonnerre déchire le ciel et un projectile nous frôle. C’est une roue de chariot brisée que la tempête propulse avec une force phénoménale. Avec horreur, je la vois heurter un Souterreux à l’arrière du crâne : le Fangeux s’écroule face contre terre et cesse de bouger.
« Bajdar ! »
Joba me lâche, s’élance pour porter secours à son frère. Je le retiens in-extremis par la manche de sa tunique crasseuse.
« Laisse-le ! parviens-je à crier. Il est déjà mort, tu ne peux rien pour lui ! »
Mais le chef des Souterreux se dégage brutalement et se précipite. Le vent s’engouffre dans sa tunique en rugissant, il peine à garder l’équilibre. Déjà ce n’est plus qu’une silhouette vacillante dans le mur de sable qui nous entoure. Quelques secondes plus tard, la tempête le fauche comme un fétu de paille.
« Non ! »
Dalo fait mine de le rejoindre mais cette fois je parviens à l’en empêcher. Il me dévisage de ses yeux remplis de larmes, s’accroche à moi avec l’énergie du désespoir. Perdus dans l’obscurité, nous avançons péniblement sans point de repère. Le souffle de la Dévoreuse a englouti le monde, tout n’est plus que chaos à perte de vue. Du sable fouette ma peau, irrite mes yeux et rentre dans mes poumons à chaque inspiration. Je tousse et je m’étrangle, j’ai l’impression que mon cœur va exploser dans ma poitrine. À côté de moi, Dalo s’écroule à son tour.
« Timet ! »
Je l’attrape par les épaules et le secoue de toutes mes forces. Le rugissement du vent est tel que je ne m’entends plus crier. Dalo ouvre un œil, croasse quelques mots inaudibles, sombre de nouveau. Résigné, je l’attrape par les poignets pour le traîner derrière moi. Par les couilles de Morgulath, où peut bien être cette caravane ? J’ai beau chercher dans toutes les directions, je n’aperçois nulle part le bouclier des Façonneurs. À ma droite, un rocher de la taille d’un bœuf s’écrase comme si un géant l’avait projeté à travers le cyclone. Le sol tremble, je tombe à genoux et une pierre charriée par le vent me frappe à l’épaule. Avec horreur, je vois une fissure s'ouvrir juste devant moi et s'élargir à toute vitesse. La terre s'abîme dans ce gouffre comme un torrent dévalerait des montagnes. Pétrifié, j'imagine la gueule béante d'un monstre titanesque qui s'apprête à m'engloutir.
Dans un vacarme épouvantable, l'effondrement m'entraîne dans les profondeurs.