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Pleurnicheuse — Jaken

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Par MrOriendo , Gae

Ah, vous revoilà !

Il était temps parce que je commençais à me dessécher à force de vous attendre. Vous croyez quoi, que je me dore tranquillement la pilule pendant que vous lisez les autres chapitres ? Bon sang, vous avez déjà oublié dans quel état Dolan et Pleurnicheuse m’ont laissé ? Si vous aviez un minimum de compassion pour votre héros préféré, vous pourriez accélérer la cadence !

Cela dit, je dois admettre que côté narration vous n’avez pas raté grand-chose. Il fait une chaleur étouffante dans les plaines de la Dévoreuse, le paysage autour de moi est morne et sans saveur. Juste de grandes étendues de sol aride que la sécheresse fissure par endroits, parsemées de buissons rachitiques et d’arbres morts. Il ne manque que des ossements et un ou deux charognards qui tournent dans le ciel pour parfaire le tableau. Au loin, des dunes de sable rouge limitent mon champ de vision. Elles se dressent comme les crocs redoutables d’une créature qui voudrait nous broyer dans ses mâchoires et déchiqueter le ciel. Si l’enfer existe quelque-part dans ce monde, je suis à coup sûr en train d’en visiter l’antichambre. À mon grand désespoir, la caravane se traîne dans ce décor stérile comme une limace au milieu d’une course d’escargots. Sans rire, si les Sorcelames ne se décident pas à forcer l’allure, on aura attaqué le quatrième tome de mes aventures avant de voir Tys-Beleth se dessiner à l’horizon.

Comment ? Des chariots détruits et une tempête de roche ?

STOP !

Arrêtez-ça, malheureux ! Vous allez gâcher tout mon effet. Marche-arrière toute, oubliez ce que vous a raconté ce palefrenier de misère qui essaie de s’improviser conteur. En ce qui me concerne, ça fait à peine une heure que nous avons quitté Ambreciel et que j’ai reçu mon horrible punition. Déjà qu’il vous faut des plombes pour suivre mes aventures, je ne vais pas en plus censurer ma traversée du désert juste parce qu’un morveux a décidé de vous raconter la fin avant moi !

« Daloooo ! »

Ah oui. C’est vrai qu’il est toujours là, lui. Le Souterreux me regarde claudiquer de ses yeux vides, il penche la tête de côté à chaque fois que je trébuche. C’est assez étrange de le voir avec un paquetage sur le dos, on dirait qu’un idiot a accroché un sac en toile sur une énorme grenouille. Malgré tout, je crois que je commence à apprécier la compagnie de Dalo. Bon d’accord, il est un peu bizarre, il pue le poisson faisandé et je déteste sa façon de me fixer avec insistance. Mais quand on s’habitue à l’entendre brailler toutes les cinq minutes, il n’est pas si désagréable. J’ai même l’impression que les Souterreux m’observent avec de la reconnaissance depuis que je leur ai distribué cette foutue gourde. Formidable, n’est-ce pas ? Je suis à moitié mort en plein désert et au lieu de sauver ma peau, je me préoccupe d’une bande de clochards atrophiés du cerveau.

« Allez, avance l’ivrogne ! Tu conteras fleurette à ta fiancée plus tard ! »

Une fois de plus, Pleurnicheuse démontre sa délicatesse en m’expédiant un coup de lanière dans le dos. Je hurle à plein poumons, ça fait un mal de chien. Depuis qu’elle a trouvé une sangle à cavalin sur un chariot, cette petite garce s’amuse à me torturer dès que je fais un pas de travers. Un peu plus loin, Syndra se retourne et me jette un regard alarmé. Je me hâte de la rassurer d’un sourire fébrile, la dernière chose dont j’ai besoin c’est qu’elle utilise son pouvoir au milieu d’une centaine de témoins.

Quelques secondes plus tard, je trébuche sur une pierre et je m’étale dans la poussière.

« Debout, espèce de feignasse ! Si tu veux arriver vivant à Tys-Beleth, commence par tenir sur tes jambes ! »

Je sens que des mains m’agrippent et me relèvent, de longs doigts décharnés m’attrapent au niveau du coude. Dalo passe sa tête sous mon bras et m’invite silencieusement à m’appuyer sur son épaule. Tant pis pour l’odeur, je ne vais pas faire le difficile : je m’écroule sur cette béquille inespérée et nous repartons d’une démarche chaloupée côte-à-côte. Derrière nous, j’entends Pleurnicheuse qui se marre.

« Ne sont-ils pas mignons les tourtereaux, accrochés l’un à l’autre comme un furoncle sur le cul d’un mendiant des Fosses ? »

Je décide de l’ignorer pour me concentrer sur le chemin sinueux qui s’étire devant moi. Ce n’est pas la première fois que je suis amené à traverser la Dévoreuse, mais je n'ai jamais effectué le trajet dans un tel état.

Autrefois, bien avant mon adoption, je travaillais dans les caravanes pour un marchand bedonnant qui ne quittait jamais son comptoir. Je n’étais qu’un gosse à l’époque, un peu plus jeune que Syndra et son ami palefrenier. Je venais juste de rejoindre la belle Ambreciel et de découvrir les merveilles qu’abrite le quartier des Fosses. Une rivière d’immondices, des rats dans tous les coins et des impasses sordides dans lesquelles on ne peut pas fermer l’œil sans se faire détrousser par des malandrins, c’est le paradis pour un orphelin ! Autant vous dire que je n’avais qu’une idée en tête : quitter le plus tôt possible ce cloaque puant et retrouver ma liberté. En sillonnant les rues et la place du marché, j’ai découvert qu’un Vertueux du nom d’Helirio Silas contrôlait un important commerce de denrées alimentaires. Encore aujourd’hui, ses caravanes ramènent dans la Cité-Monde un trésor d’épices, d’agrumes et de légumes qui ne poussent pas sur nos terres arides et qu’il échange contre des gemmes d’éclat avec le reste du monde. Pour un pauvre gamin des rues comme moi, toutes ces merveilles exotiques dégageaient un parfum d’aventures et de richesse auquel il était impossible de résister. Alors dès que l’occasion s’est présentée, je me suis rué au comptoir Silas pour me faire embaucher parmi les kéfirs, jeunes serviteurs des maîtres caravaniers.

Oh, je sais ce que vous allez dire et vous avez parfaitement raison. J’étais jeune, je ne connaissais pas les dangers de la Dévoreuse, c’était vraiment une idée à la con.

Le premier voyage s’est déroulé sans encombres. Nous avons quitté la Cité-Monde à la fin de l’été pour rejoindre un port de marchandises sur la mer Bravaciel. Au retour, nos chariots débordaient d’agilives gorgées de jus sucré et de poissons conservés dans de la saumure. Satisfait, maître Helirio nous accorda trois jours de repos avant de reprendre la route vers la lointaine cité de Voriagh où il possédait un comptoir. Hélas, la Dévoreuse est fourbe. Elle vous enivre d’une fausse sensation de sécurité avant de vous broyer les os. Pendant ce deuxième trajet, nous avons essuyé deux tempêtes de roche successives. Ça, je vous promets que je m’en souviendrai jusqu’à mon dernier souffle.

Tout a commencé quand l’air s’est figé. D’un coup, il s’est chargé d’une odeur de métal chaud, tandis que le ciel prenait une teinte violacée. La plaine désertique est devenue silencieuse comme un tombeau, on a vu des colonies d’insectes avancer en file indienne pour se mettre à l’abri sous des rochers. À l’époque, les caravanes n’utilisaient pas encore de hurle-au-vent pour prévenir des tempêtes, alors on n’a pas compris ce qui nous tombait dessus. On progressait bien, le trajet était paisible. Dix secondes plus tard, l’enfer se déchaînait. La première lame du cyclone a pulvérisé le chariot de tête comme s’il était en bois d’allumettes. J’ignore par quel miracle j’ai réussi à me glisser sous une carcasse de cavalin mort pour me protéger des éclats de pierre, mais les autres n’ont pas eu cette chance. Un kéfir de mon âge, un gamin avec qui j’avais partagé une ration de nagines et d’agilives la veille, a été soulevé de terre à deux mètres de moi. Un rocher lancé à pleine vitesse lui a éclaté le crâne avant que la bourrasque ne l’emporte. Je n’ai même pas entendu son cri, le vent hurlait trop fort.

De toute l’escorte qui accompagnait les marchands, seuls un Sorcelame et deux autres kéfirs s’en sont sortis vivants. Pendant des jours, nous avons erré sur les dunes rouges pour rejoindre la Cité-Monde. La journée, le soleil nous rôtissait sur place et la soif nous rendait fous. Mais ce n’était rien comparé à la nuit. Quand vient le crépuscule, lorsque des entrailles de ses crevasses surgissent les ombres rugissantes des pâle-échines affamés, la Dévoreuse se transforme en un piège mortel. Imaginez des bêtes décharnées de la taille d’un homme, rapides comme l’éclair, avec des mâchoires capables de broyer un essieu de fer. J’ai vu l’un de nos marchands se faire happer par la jambe et traîner dans les ténèbres. Il n’a hurlé qu’un court instant, mais ça m’a semblé une éternité. J’ignorais qu’un cri pouvait vous hanter pendant des années. Aujourd’hui encore, dans mes cauchemars, je revois le visage de ce pauvre bougre avant qu’il ne disparaisse, l’expression de terreur absolue qui s’était imprimée au fond de son regard. De retour à Ambreciel, je m’étais fait la promesse de ne plus jamais remettre les pieds dans ce maudit désert.

Et me revoilà prisonnier de cet enfer.

Pourquoi je vous raconte tout ça ? N’allez surtout pas croire que je cherche à m’apitoyer sur mon sort, ou que l’émotion m’égare. Je veux juste que vos petits cerveaux étriqués comprennent pourquoi je hais cet endroit de toutes mes tripes, et pourquoi cette chaleur infernale me rend encore plus irritable que d’habitude. D’ailleurs, faites-moi une fleur : effacez immédiatement le nom d’Helirio Silas de votre mémoire. Moins vous en saurez sur mon passé, mieux ça vaudra pour votre santé. Si j’apprends que l’un de vous s’amuse à fouiner dans mon ancienne vie, je viendrai personnellement lui rendre une visite nocturne pour lui faire découvrir le fond de la Fangeuse, avec de lourds cailloux dans les poches. À choisir, je préfère encore sacrifier mes droits d’auteur plutôt que de laisser des lecteurs trop curieux fourrer leur nez dans mes affaires.

Soudain, la caravane s’arrête dans un grincement de roues et d’essieux fatigués. Plus un bruit. Même le vent brûlant de la Dévoreuse semble retenir son souffle. Des murmures inquiets se propagent parmi les soldats, mais je suis trop loin pour entendre ce qu’ils racontent. Certains Fangeux se réfugient derrière les bâches des chariots. Je lève les yeux, agacé par cette halte en plein soleil, prêt à balancer une provocation bien grasse à Pleurnicheuse pour me défouler.

Et là, l’air déserte brutalement mes poumons.

Une ombre se découpe sur la crête de la dune, à contre-jour. Une silhouette massive et monstrueuse, surmontée d’une lame d’os qui dépasse de son dos.

Un pâle-échine. En plein jour. Si près d’Ambreciel.

Instantanément, mes anciennes cicatrices me démangent. La brûlure cuisante du fouet dans mon dos disparaît, anesthésiée par une terreur viscérale qui m’assèche la gorge. Je revois le visage de ce marchand happé dans la nuit, j’entends l’écho de son hurlement qui ne m’a jamais quitté. Mon cœur tambourine contre mes côtes avec une violence inouïe. La bête nous scrute, de son promontoire, cherchant la proie la plus fragile. Je n’ose même plus cligner des yeux. S’il décide de dévaler cette dune, nous sommes morts. C’est bibi qui se trouve avec les Souterreux à l’arrière de la caravane. Oh, les Sorcelames finiraient par le vaincre ou le repousser, je n’en doute pas. Mais le temps qu’ils réagissent, ses crocs et ses griffes auront déjà taillé en pièces des dizaines d’entre nous. Nous sommes à découvert, entassés comme du bétail à l’abattoir.

Près des chariots, les lanciers tremblent tellement que leurs armes cliquettent dans le silence étouffant. Regardez-les, ces fiers défenseurs de la Cité-Monde ! Ces brutes épaisses du Guet serrent les fesses si fort qu’on pourrait y casser des noix. Les arbalétriers ont le doigt sur la détente, il suffit que l’un d’eux sursaute pour qu’une volée de carreaux transforme leurs camarades de première ligne en porcs-épics. Même Pleurnicheuse est livide, la sueur coule à grosses gouttes sur son visage enlaidi par la frousse. Si le prédateur charge, je vous parie ma main noire qu’ils balanceront les Fangeux en pâture pour couvrir leur misérable fuite.

Je tourne légèrement la tête vers Dalo, persuadé que le Souterreux va se mettre à brailler ou à s’uriner dessus. Mais il ne bouge pas d’un cheveu. Il fixe la crête avec ses grands yeux globuleux, le visage soudain dur comme la pierre. Sous ses airs de batracien débile, il jauge la menace avec un pragmatisme et un sang-froid qui m’étonnent. Il a compris, lui aussi. Il sait que si un seul d’entre nous se met à courir, le groupe est condamné.

Là-haut, le pâle-échine s’ébroue finalement dans un nuage de poussière, tourne les talons et bascule derrière la dune.

Disparu.

Le souffle que je retenais s’échappe de mes poumons dans un hoquet pitoyable. Le capitaine aboie un ordre teinté de panique, et le convoi repart en trombe. On détale à toute vitesse pour quitter son territoire de chasse. La chaleur est toujours là, insoutenable, mais une sueur froide continue de me geler la nuque.

Pendant ce qui me semble une éternité, on avale la piste à une cadence presque suicidaire pour les bêtes de somme. L’adrénaline retombe un peu, remplacée par une fatigue de plomb et le grincement insupportable des essieux. Personne ne parle. Les soldats gardent le nez braqué sur leurs bottes, terrifiés à l’idée qu’un seul regard en arrière n’invite la créature à nous suivre. Enfin, une silhouette immense perce les brumes de chaleur à l’horizon. Un obélisque de Façonneur. Un de ces monolithes ancestraux, dressé au milieu du sable comme la pierre tombale d’un dieu oublié, qui doit s’emmerder sec en espérant qu’un de ses fidèles passe lui rendre une petite visite.

La caravane vient s’échouer à sa base avec un soupir de soulagement collectif. À l’avant, le capitaine Dolan lève le poing, ordonnant une halte forcée que nous avions déjà décidé sans lui. Les bêtes de trait écument, prêtes à nous claquer dans les pattes, et les fiers lanciers du Guet d’Ambreciel s’affalent à l’ombre de la relique noire comme des chiots apeurés. Ils espèrent sans doute que la vieille magie qui imprègne encore la pierre suffira à les protéger des prédateurs. La tension retombe d’un coup, nous laissant tous vidés, trempés d’une sueur poisseuse. Je m’adosse contre le bois brûlant d’une charrette, les poumons en feu, me demandant par quel miracle je suis toujours en vie et en un seul morceau.

Peu à peu, les premiers groupes de Fangeux s’éparpillent autour de l’obélisque, commençant à dresser les auvents et leurs toiles de tente pour s’abriter de la chaleur pendant le bivouac. C’est à peine si j’ai le temps de retrouver un rythme cardiaque décent et d’essuyer la crasse sur mon front qu’une voix impérieuse retentit, rompant le calme relatif de notre campement improvisé.

« Syndra ! Viens ici, jeune fille. »

Je relève la tête, immédiatement intrigué. Le capitaine Dolan se tient à côté de Syndra, perché sur une cavaline immense aux écailles d’un vert envoûtant. N’ayant guère le choix, elle accepte de le suivre et ils s’éloignent à l’écart, derrière un chariot bâché pour qu’on ne puisse pas entendre ce qui va se dire. Quelques instants plus tard, le jeune palefrenier décide de les suivre discrètement. La curiosité me démange, je meurs d’envie de leur emboîter le pas. Hélas, je serais incapable de me faufiler jusqu’à eux sans me faire repérer par les gardes.

En revanche, l’absence du Sorcelame m’offre une occasion de m’enfuir.

Je jette un coup d’œil discret autour de moi pour jauger mes chances. Je me trouve avec les Souterreux à l’arrière de la caravane, assez loin des autres travailleurs. On nous a sûrement placés là à cause de leur odeur de vase répugnante. Devant nous circulent les chariots d’intendance, puis les montures de rechange surveillées par quelques traîne-misère. Il n'y a que deux gardes à proximité : il est inconcevable pour les hommes du Guet que des Fangeux cherchent à s’échapper. Les autres soldats sont occupés à patrouiller pour nous protéger d’une éventuelle attaque de pillards. Parfait.

Reste à neutraliser Pleurnicheuse, car elle ne me quitte pas des yeux.

En fait, c’est pire que ça : elle me guette avec l’impatience d’un charognard à côté d’une bête agonisante. La lanière de cuir claque contre sa cuisse dans un rythme régulier, horriblement agaçant. Elle a remarqué que j’observais le capitaine avec insistance, et je peux lire dans ses yeux cruels qu’elle a très envie de me le faire payer.

« Alors, le tocard ? persiffle-t-elle en s’approchant de moi avec un sourire carnassier. Tu en pinces pour la petite Fangeuse ? Rassure-toi, le capitaine sait très bien s’y prendre avec les gamines de son âge. »

L’envie de lui arracher la gorge à mains nues me démange, mais je m’efforce de ravaler ma colère. Si je lui saute dessus maintenant, les deux arbalétriers vont me transformer en passoire. Je dois la jouer fine. L’obliger à baisser sa garde.

« Non merci, je ne mange pas de ce pain-là. Toi, en revanche, tu m’as l’air sacrément jalouse. Déçue de ne pas avoir obtenu les faveurs du Sorcelame ? Remarque, je peux comprendre. Un laideron comme toi, ça ne doit pas avoir l’occasion de s’envoyer en l’air très souvent. Il a baisé quoi, ton père, pour que t’aies une gueule aussi affreuse ? Un bousier des sables ? »

Le coup part avec une violence que je n’avais pas anticipée. La lanière siffle dans l’air brûlant et s’abat sur ma joue, m’arrachant un cri étranglé. Le goût cuivré du sang envahit ma bouche, je titube et m’effondre à genoux dans la poussière. Dalo gémit quelque chose d’incompréhensible derrière moi, mais je l’ignore. Je garde la tête basse, les poings serrés dans le sable, le souffle court.

Vous croyez que j’aime m’en prendre plein la tronche ? Que je suis du genre masochiste ? Détrompez-vous. C’est ça, le vrai travail de l’ombre. J’encaisse, mais j’analyse. Frappe rapide, mais épaule trop raide. Zéro technique. Elle cogne avec la rage d’une brute écervelée, mais elle n’a aucun équilibre. En plus, vu la grimace qu’elle tire en repliant son bras, ça ne m’étonnerait pas qu’elle souffre d’une vieille blessure au niveau du coude. Ce qui veut dire que si je l’attaque sur le côté gauche, elle aura plus de mal à réagir. Et ça, c’est bon à savoir.

« Reste à ta place, charogne ! explose-t-elle en s’avançant pour me dominer de toute sa hauteur. Tu n’es qu’une pourriture d’excrément de boursoufleux, et je te promets que si tu l’ouvres encore une fois pour me manquer de respect, je te donnerai à bouffer à un crache-sable avant l’arrivée de cette foutue caravane à Tys-Beleth ! »

Je lève lentement les yeux vers elle. Elle respire fort, les narines dilatées, grisée par son petit instant de pouvoir. Parfait. Elle est tellement persuadée que je suis une larve pathétique qu’elle ne verra pas le coup venir. Sa colère l’a rendue aveugle à tout ce qui n’est pas ma misérable personne. Première étape sur le chemin de la liberté : détourner l’attention des gardes. Hors de question d’affronter Pleurnicheuse et deux soldats de métier dans un état pareil. La surprise sera ma meilleure arme.

Mon regard glisse sur le chariot à côté de nous et sur les grandes jarres d’huile posées à l’intérieur.

Bingo !

Vous allez me prendre pour un pyromane, mais je vais encore faire cramer des trucs.

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