Soudain la porte s’ouvre dans un grincement et un rai de lumière transperce ma cellule. Je me protège les yeux derrière ma main, une haute silhouette se découpe dans l’embrasure. Je ne distingue pas grand-chose mais j’entends. Le bruit de sabots sur un sol de pierre, suivi d’un hennissement. Le centaure m’attrape par le bras, me redresse sur mes jambes engourdies et m’entraîne derrière lui sans m’adresser la parole. C’est une créature âgée au regard sévère, dont les cheveux grisonnants tombent sur ses épaules comme une crinière d’herbes mortes. Ses grosses mains calleuses me font mal, mes pieds nus trébuchent sur les dalles froides. Tétanisée, je le suis dans un couloir que trois lanternes mourantes peinent à éclairer. Les flammes vacillent sur notre passage, projetant nos ombres contre les murs suintants. L’air sent la moisissure, l’urine, quelque chose de métallique que je préfère ne pas identifier. J’entends avec effroi les autres prisonniers à travers les portes. Des plaintes étouffées, des raclements sinistres, parfois un cri qui s’interrompt sèchement.
Nous arrivons enfin dans une salle voûtée suffisamment grande pour avaler notre appartement des Fosses. La pierre grise y absorbe la lumière des torches en abandonnant des recoins aux ombres. L’air est plus froid qu’ailleurs et l’humidité me colle à la peau. Elle est entièrement vide, à l’exception d’une table de bois mal équarrie et d’un tabouret à trois pieds qui attend dessous. Dans un angle, un vieil établi posé contre le mur soutient des instruments que j’évite de regarder. Le centaure me pousse à l’intérieur, défait mon bâillon et s’agenouille pour ôter les lourdes chaînes à mes chevilles. Ses gestes sont précis et méthodiques. Il fait ça depuis longtemps.
« Pas crier, pas bouger », me prévient-il d’une voix râpeuse.
J’acquiesce sans un mot, trop effrayée pour lui répondre. Il repart d’un pas tranquille en claquant la lourde grille derrière lui. Le son se répercute sur les parois bien après sa disparition. Je reste immobile au centre de la pièce, les bras serrés le long du corps, incapable d’observer les outils qui me sont destinés. Je n’ose pas non plus m’appuyer contre la table pour soulager mon dos. Rien que l’idée de la toucher me soulève le cœur. Alors je fixe le sol de pierre et j’attends.
Et c’est là que je remarque la lumière.
Elle semble naître des sillons entre les dalles, si ténue que je me demande si je ne l’imagine pas. C’est un fil blanc translucide qui se divise en deux, puis en quatre, qui se déploie en spirales comme de l’encre renversée. Le tracé s’élargit en un grand cercle d’arabesques dont chaque ligne scintille dans le noir. Je recule d’un pas. Cette magie n’a rien à voir avec celle des Lames d’Arcane. Le sceau de la dernière Enclave m’oppressait, mais là, je ressens une énergie plus douce qui vibre dans l’air autour de moi. Plus ancienne, aussi, j’en ai la conviction sans vraiment savoir pourquoi.
Soudain, une silhouette se matérialise dans ce motif.
Une femme.
Elle porte une longue toge bleu marine décorée d’une épingle d’or. Sa taille fine, son port noble et la couronne de bois flotté qui orne sa tête lui donnent l’allure d’une reine. Sur son front scintille un joyau blanc comme neige, ciselé avec une précision d’orfèvre, dont l’éclat palpite doucement comme un cœur qui bat.
Elle me dévisage un instant en silence, avant de me sourire.
« Bonjour, Coddie Vilmer. »
Sa voix est pure, cristalline et puissante. Je reconnais le ton mélodieux de celle qui chantait dans mon rêve au milieu de la tempête. D’un geste, elle fait apparaître une chaise de nulle part et s’y installe confortablement. Je l’observe avec stupéfaction, mes yeux ne parviennent pas à se détacher du joyau resplendissant sur son front.
« Princesse Ceara ? » hasardé-je d’une voix tremblante de peur et d’émotion.
Elle acquiesce et m’invite à la rejoindre, désignant du doigt un deuxième siège couvert de brocard qui ne se trouvait pas là une seconde avant. Autour de moi, le décor de la salle froide et lugubre est en train de changer. À ma droite, la pierre de taille grise s’efface pour laisser place à un âtre où brûle une généreuse flambée. Dans les murs s’ouvrent de hautes fenêtres qui donnent sur l’extérieur et me permettent d’apercevoir un morceau de ciel bleu. Le sol se couvre de tapis rouge et or chatoyants, une coiffeuse surmontée d’un grand miroir fait son apparition. La table en bois sale qui occupait le centre de la pièce disparaît, remplacée par un lit à baldaquin qui a l’air confortable. Devant Ceara se matérialisent un service à thé et une bouilloire fumante sur un plateau.
« Où sommes-nous ? parviens-je à bégayer, impressionnée par ces transformations.
– Dans ma chambre au Palais d’Ambre, bien sûr. Enfin techniquement, tu es toujours dans la prison des Sorcelames mais j’ai Façonné un décor plus chaleureux autour de toi.
Elle se tait quelques instants, le temps de savourer une gorgée de thé aux senteurs herbacées. Mon estomac gronde et suscite chez la princesse d’Ambreciel un léger rire.
– Prends un gâteau si tu as faim », dit-elle en me tendant un nouveau plat qui n’existait pas une seconde auparavant.
Je pose un regard émerveillé sur la montagne de pâtisseries qui s’empilent à présent devant moi. Il y a des roulés à la cannelle, des beignets qui sentent bon la pomme chaude et de la brioche aux raisins recouverte d’un glaçage sucré. Tous ces parfums me rappellent l’échoppe de ma mère et je croque avec gourmandise dans un friand aux pommes tout juste sorti du four. Son goût est identique à celui de mes souvenirs.
« Est-ce que tout cela est réel ?
Ceara sourit pour saluer ma perspicacité.
– Non, Coddie Vilmer. J’ai créé ces pâtisseries à partir de ton imagination. Mais elles t’apportent du réconfort et tu risques d’en avoir besoin bientôt. »
Elle prend une autre gorgée de thé et s’esclaffe en me voyant engouffrer deux beignets et un roulé à la cannelle. Je mange à toute vitesse, j’ai trop peur que cette nourriture délicieuse disparaisse comme elle est apparue.
« Nous n’avons que peu de temps, reprend Ceara de sa voix douce et envoûtante. Le commandant Ravinel ne va pas tarder à te rejoindre, mais je tenais à faire ta connaissance et à m’excuser. Ça a dû te paraître étrange et effrayant de partager ce Rêve avec moi tout à l’heure. »
J’acquiesce. Je sais que je devrais avoir peur, me méfier de cette femme qui possède d’étranges pouvoirs. Rien de tout ça n’est naturel, ce n’est pas normal de partager un rêve avec quelqu’un ou de manger des gâteaux sortis du néant. J’ai l’impression qu’elle peut lire dans mes pensées, elle sait qui je suis alors qu’elle ne m’a jamais rencontrée. Elle a vu mes souvenirs, elle connaît mes pâtisseries préférées. Une petite voix dans un coin de ma tête sonne un signal d’alarme mais je refuse de l’écouter. L’inconnue qui se tient devant moi dégage quelque-chose, une sérénité apaisante qui m’incite à lui faire confiance. Elle a l’air calme, bienveillante, elle me regarde avec des yeux attendris. La bouche pleine de miettes de gâteau, je lui demande :
« Pourquoi êtes-vous apparue dans la tempête ? Je vous ai entendue chanter.
– Le sceau qui entoure la dernière Enclave m’interdit de faire de la magie à l’extérieur. Quand tu as franchi l’arche, je t’ai frappée d’un sortilège de sommeil et j’ai utilisé ton Rêve pour m’échapper un court instant avant que la porte ne se referme.
– Vous échapper ? dis-je avec étonnement. On vous a enfermée ici ?
– Patience, Coddie Vilmer. Je promets de tout t’expliquer le moment venu. »
Elle se tait un instant et j’entends un bruit de pas qui approchent. Le son d’un trousseau qui s’agite lorsqu’on tourne une clé dans une serrure puis le raclement métallique d’une porte retentissent au bout du couloir. Ceara devient soudain grave et beaucoup plus sérieuse.
« Quand la douleur se fait trop intense, Coddie Vilmer, l’esprit a une capacité étonnante à s’évader. Certains se créent des refuges... Des endroits où personne ne peut les atteindre. C’est comme ça que je survis à ma captivité. J’ai créé un monde entier dans mon esprit. Un monde qui m’appartient. »
Elle redresse la tête, son regard se perd dans le lointain, comme si elle fixait quelque chose à travers le mur.
« Je ne peux pas rester plus longtemps, dit-elle, mais je reviendrai te voir. Surtout, ne parle pas de moi au commandant Ravinel, ni de ce que tu as vu ou entendu dans la tempête. C’est très important, d’accord ? »
J’acquiesce et je sens la peur qui revient me tordre les intestins. Je n’ai pas envie que Ceara parte, je ne veux pas qu’elle me laisse toute seule dans cet endroit obscur et froid. Déjà le décor magique commence à fondre, les couleurs se fanent et disparaissent, les murs de pierre sombre remplacent les hautes fenêtres ogivales qui diffusaient de la lumière. Je me jette sur le plateau de pâtisseries pour m’emparer d’un beignet aux pommes, mais ma main passe au travers comme s’il ne s’agissait que d’un mirage. La princesse d’Ambreciel s’est envolée, je suis de nouveau dans la grande salle de la prison des Sorcelames. Et juste devant moi se trouve le visage mutilé d’Ezio Ravinel.
« Bonjour, Coddie Vilmer. »
Je sursaute de le voir si près de moi, je tremble à l’intonation glaciale de sa voix. Ses mots sont les mêmes que ceux de la princesse, mais ils suscitent cette fois un sentiment de terreur incontrôlable. L’homme a une grimace hideuse qui me pousse à m’éloigner de lui autant que possible.
« Comment connaissez-vous mon nom ? parviens-je à bégayer.
– Allons, jeune fille. Je suis le commandant du Guet d’Ambreciel. Vous me pensez vraiment incapable de découvrir qui est l’apprentie de la célèbre Main-Noire ? »
À ces mots mon cœur se glace. Depuis quand est-il au courant ? Je me remémore les paroles de Jaken sur le toit de la banque. Quoi qu’il arrive, tu ne dois jamais leur donner ton nom. S’ils découvrent que tu n’es pas la véritable Main-Noire, ils te tueront sans sommation.
Je m’effondre sur le tabouret comme une masse.
« Cela fait des semaines que mes hommes vous surveillent, Coddie Vilmer. J’espérais qu’un jour où l’autre, vous me conduiriez jusqu’au refuge de votre maître. Hélas, cet imbécile de Fieryn Dolan a préféré vous capturer plutôt que de vous suivre. À cause de lui, je vais devoir employer la manière forte pour obtenir des réponses à mes questions. »
Il se tait, ouvre de grands yeux étonnés, examine avec attention le sol autour de moi. Il renifle à plusieurs reprises, comme un limier qui a flairé une piste. Je frémis. Il se tient précisément à l’endroit où la princesse d’Ambreciel était assise quelques instants plus tôt.
« C’est étrange, dit-il. Je sens dans cette pièce les restes diffus d’un parfum herbacé. Des épices, également… De la cannelle, peut-être ? »
Il m’adresse un sourire torve et se penche dans ma direction pour humer l’air à côté de moi. Sa respiration à travers le tissu qui masque son nez produit un sifflement effrayant.
« La magie laisse toujours des traces, jeune fille. Je doute que vous soyez une enchanteresse, mais si quelqu’un possédant des pouvoirs est venu vous rendre visite, je trouverai tôt ou tard de qui il s’agit. »
Là-dessus il se retourne et je découvre dans son dos le centaure âgé qui m’a accompagnée de ma cellule jusqu’ici. L’Hybride porte sous son bras une sacoche en cuir usé qu’il dépose sur la table. Deux gardes du Guet se tiennent à proximité. Sur un claquement de doigts de Ravinel, ils s’avancent et m’immobilisent.
« Attachez-la, messieurs. »
Je hurle et je me débats dans tous les sens en comprenant ce qui m’attend. Sur la table, le centaure-bourreau est en train de préparer ses instruments avec minutie. Il installe devant lui toute une collection de couteaux à lame fine, plusieurs paires de tenailles, des pinces coupantes, de longues aiguilles, des marteaux pour broyer les os et même un brasero miniature dans lequel il allume un feu à l’aide d’un briquet à amadou. À la lumière des flammes, ses outils brillent d’un éclat sinistre. L’odeur acre de la fumée me soulève le cœur. Les soldats m’allongent sur le banc de torture, ils entravent mes poignets et mes chevilles avec des cordes attachées à des crochets sous les coins de la table.
« Quand Greol en aura terminé avec vous, Coddie Vilmer, vous me révélerez tout ce que je veux savoir et bien plus encore. »
L’ombre d’un sourire déforme les restes de son visage. Ravinel m’observe avec une indifférence qui le rend encore plus effrayant. Je tire sur les liens mais c’est inutile, le chanvre m’écorche la peau. Que ferait Jaken dans une telle situation ? La réponse, évidente, m’arrache un sourire nerveux. Je n’ai ni le cran d’insulter le commandant du Guet ni la langue acérée de mon maître. Néanmoins, le simple fait d’imaginer sa répartie acide me donne une once de courage dont j’avais cruellement besoin.
Ils ne me briseront pas.
« Commençons par une question simple. D’où venez-vous, jeune fille ? Qui étaient vos parents ? »
Mon pouls s’accélère, mon regard glisse sur le centaure qui prépare toujours ses instruments. À l’aide d’un chiffon imbibé d’huile, il nettoie méticuleusement une paire de cisailles tachées de sang. Mes yeux s’embuent de larmes, j’ai du mal à respirer. Je n’ose même pas imaginer à quoi elles servent.
« Je vivais dans la seconde Enclave, dis-je. Ma mère tenait une échoppe de pâtisserie et mon père travaillait comme commis d’écriture pour la compagnie Silas, avant d’être envoyé aux mines. »
Le commandant du Guet hoche la tête, visiblement satisfait de ma réponse.
« Bien. Ça correspond à mes informations. Essayons encore. De quelle manière avez-vous rencontré Jaken Main-Noire ? »
Mon souffle se bloque dans ma poitrine et le coin de mes lèvres tressaille. Je ne dois rien lui dévoiler concernant Jaken. Il faut absolument que je résiste. Je m’efforce de rester immobile et d’expirer très lentement. Malgré la peur qui menace de me submerger, j’accroche son regard d’un air de défi. Il n’entendra plus le son de ma voix.
Un rictus effrayant s’étire sur son visage.
Clang !
Je sursaute et je pousse un cri. Le centaure, Greol, vient d’abattre son énorme masse sur le bord de la table. Le coup est passé à quelques centimètres de mon genou. Déjà il soulève l’instrument et le pose d’un air menaçant au niveau de ma cheville.
« Jaken... m’a trouvée quand je faisais l’aumône près d’un cimetière », dis-je d’une voix terrifiée.
Ravinel me scrute comme s’il essayait de lire dans mes pensées. Puis il hoche imperceptiblement la tête et l’Hybride éloigne le marteau de ma jambe.
« Et pourquoi mendiez-vous, jeune fille ? Qu’est-il arrivé à vos parents ? »
J’hésite. Je ne comprends pas à quoi riment ses questions. Un hoquet remonte dans ma gorge, je m’efforce de le réprimer. Je dois lui montrer que je suis forte. Mais je ne parviens pas à détacher mon attention de Greol. L’hybride fait le tour du chevalet d’un pas tranquille. Ses sabots résonnent sur la pierre à chacun de ses pas. Il pose le braséro et le marteau à côté de ma main droite, puis il s’empare de la cisaille et glisse entre les lames un morceau d’os de la taille de mon pouce.
Non, pitié, je ne veux pas voir ça.
Je détourne le regard. J’ai l’impression de me liquéfier de l’intérieur.
« L’Immortelle me les a pris... La fièvre de Tys-Beleth... »
Le visage de Ravinel se fend d’une grimace de compassion.
« Ah, les ravages de la putrescane... » murmure-t-il en posant une main sur mon épaule. Je me crispe et un frisson de dégoût parcourt mon corps. Le Sorcelame ne semble pas le remarquer. Il poursuit d’une voix doucereuse qui me glace le sang :
« Vous voyez, jeune fille ? Je ne vous demande rien de compliqué. Tant que vous répondez à mes questions, rien de fâcheux ne vous arrivera. »
J’entends un craquement sec. Les deux moitiés de l’os tombent sur le banc à coté de moi. J’ai l’impression que mon bas-ventre vient de plonger dans un bac d’eau glacée. Mon cœur tambourine très fort dans mes oreilles.
« Et maintenant, dîtes-moi, Coddie Vilmer... Qui se cache derrière le masque de la Main-Noire ? »
Je jette un regard affolé vers la cisaille. Je me rappelle soudain ce mendiant des Fosses qui portait toujours un manteau crasseux en laine de boursoufleux. L’homme venait s’asseoir à l’entrée du cimetière, il puait la vinasse et n’avait presque plus de doigts. Je serre mon poing le plus fort possible pour que Greol ne puisse pas attraper les miens. Que faire ? Je ne veux pas finir comme ce vieux clochard, mais je ne peux pas trahir Jaken. Mes lèvres restent scellées, malgré la terreur qui me ronge les entrailles.
« Brûlez-lui la main droite.
– Non, pitié ! »
Je gesticule, je m’égosille, je supplie et je pleure. Je tire de toutes mes forces sur mes liens. La corde de chanvre m’entaille les poignets à vif, mais la panique occulte cette écorchure. Greol s’approche du chevalet avec lenteur et place le brasero en-dessous de mon poing.
D’abord, ce n’est qu’une vague sensation de chaleur qui se renforce de plus en plus. Puis la véritable douleur frappe. Un cri que je ne pensais pas pouvoir pousser s’échappe de ma gorge. Incapable de tenir, j’ouvre ma paume et l’offre à la morsure des flammes. Mon dos se cambre si violemment que mes vertèbres craquent. Mes poumons cherchent de l’air mais n’avalent que de la fumée. Une odeur écoeurante de chair grillée efface d’un coup le souvenir des pommes et de la cannelle. La souffrance irradie le long de mon bras, pulsant au rythme affolé de mon cœur, brouillant ma vue sous un voile de larmes. Pendant une seconde qui s’étire en une éternité, plus rien d’autre n’existe que le feu.
Enfin, la voix placide d’Ezio Ravinel perce le brouillard de mon agonie.
« Ça suffit. »
L’Hybride recule. Je retombe lourdement sur la table, haletante, le corps secoué de tremblements nerveux.
« Ce n’est que le début de la journée, lâche le commandant avec indifférence. Nous avons de longues heures devant nous. Que savez-vous du joyau d’Ambreciel et du démon Morgulath ?
– Rien ! je sanglote, la poitrine soulevée par des spasmes. Rien du tout, je le jure ! »
Ravinel pose sur moi un regard inquisiteur et fronce les sourcils. Il se penche à mon oreille et, d’une voix encore plus suave et effrayante que d’habitude, murmure :
« Je ne vous crois pas, mademoiselle Vilmer. »
Puis, à l’adresse de mon bourreau :
« Remettez la flamme et cassez-lui les doigts. »
Cette fois, je n’ai pas la force de me débattre. Greol saisit ma main et la pose au-dessus d’un trou circulaire dans la table, puis resserre mes liens pour que je ne puisse pas la retirer. Il glisse alors le tabouret en-dessous et y installe le brasero, de sorte que la flamme soit juste à la bonne hauteur pour effleurer ma peau. Je crie de nouveau à pleins poumons. Au moment où j’arrive à me convaincre que la douleur ne pourra pas être pire, l’Hybride saisit mon annulaire à l’aide d’une tenaille en fer et casse l’articulation. Ma tête explose, la souffrance m’arrache un haut-le-coeur et me fait perdre brièvement connaissance.
Je suis réveillée par le centaure qui pose un linge humide et glacé sur mon front. J’ai envie de vomir. Pitié, que ce cauchemar cesse ! Je suis prête à leur révéler n’importe quoi, pourvu que la douleur disparaisse. Le Sorcelame fait signe à Greol de reculer, puis se penche vers moi et essuie du bout des doigts une larme qui coulait sur ma joue.
« Si tu souhaites que ça s’arrête, Coddie, il faut me dire ce que tu sais. Je ne suis pas un monstre, je peux te fournir une chambre confortable. Tu serais mon invitée. »
Il écarte avec douceur les mèches qui collent à ma peau. Ce simple contact me révulse, mais je n’ai plus la force de le mordre. Respirer me paraît déjà un effort insurmontable.
« Qui se cache sous le masque de Jaken Main-Noire ? »
Je n’en ai aucune idée. Jaken ne m’a jamais dévoilé son identité. Je tente d’articuler une réponse, mais mon filet de voix se perd entre mes crises de larmes et les gargouillis de ma gorge. Alors Ravinel claque des doigts et le centaure revient avec sa tenaille.
Quand la douleur se fait trop intense, Coddie Vilmer, l’esprit a une capacité étonnante à s’évader. Certains se créent des refuges... Des endroits où personne ne peut les atteindre.
La voix de Ceara me revient comme un songe éveillé. Je sens le contact froid du métal sur mon pouce. Je sais ce qui va m’arriver. Alors, juste avant la décharge de douleur, je plonge. Je m’évade au plus profond de moi, loin de cette prison sordide, je ferme les portes de ma conscience et je m’abrite dans une armure. Ce corps brisé n’est plus le mien. Cette souffrance n’est plus la mienne. Je suis à des lieues du commandant Ravinel et de cette salle de torture.
Je me prélasse dans un bain.
Autour de moi, je reconnais le décor familier de ma chambre. Le paravent constellé d’étoiles, la bougie près de ma tête de lit que maman allumait toujours quand j’avais peur de la nuit, le soir. Le crache-sable mécanique acheté pour Jenna l’année dernière dans la boutique d’un maître Façonneur. Le tissu rouge brodé de fleurs qui couvre ma fenêtre. Je suis en sécurité. Une douce chaleur m’enveloppe et m’apaise. Il fait un temps radieux dehors, j’ai envie de sortir me promener. Une odeur appétissante de beignets aux pommes et à la cannelle monte du rez-de-chaussée. Je peux presque entendre la voix claire et mélodieuse de ma petite sœur chanter.
Crac.
Un bruit sourd me parvient, suivi d’une légère secousse. Les murs tremblent, l’eau de ma baignoire s’agite, mais la sensation diffuse de malaise s’évacue en quelques secondes. Je suis debout, à présent. Assise sur mon lit, dans un pantalon de toile et une chemise de laine écrue, je brosse les cheveux de Jenna qui joue avec sa poupée. Dehors, un clairillon pépie à la fenêtre. J’entends papa qui bricole en bas pour réparer le pied du vieux tabouret cassé.
Crac.
Le décor vacille, l’image devient floue. Je ressens une légère douleur à l’index, comme si je m’étais piqué le doigt contre les épines d’une rose. Jenna prend délicatement ma main entre les siennes et souffle dessus avant d’y poser ses lèvres. Tout va bien. Je suis en sécurité. Les murs de ma chambre retrouvent leur solidité et maman émerge de l’escalier, un plateau rempli de beignets et de nagines sucrées sur l’épaule. C’est l’heure de notre goûter en famille.
Crac.
Je sursaute et la silhouette de Jenna se trouble. Cette fois, j’ai l’impression que Kito, notre chat, m’a mordu le doigt. Je le secoue pour chasser la douleur et maman me prend dans ses bras. Elle me serre tout contre son cœur.
« Courage, Coddie. Ma merveilleuse petite fille. Je suis si fière de toi. »
J’ai envie de pleurer, mais je ne sais pas pourquoi. Autour de moi, le décor de la chambre est en train de fondre, comme si on renversait une cruche sur un tableau qui n’a pas encore séché. Un sifflement rauque, inhumain, me parvient de l’extérieur. Soudain, Jenna m’attrape par le coude et me force à la regarder. Ses yeux brûlent d’une lueur étrange qui ne m’inspire pas confiance. Elle cesse de chanter. Lorsqu’elle prend la parole, sa voix douce vibre d’une intonation mielleuse que je ne reconnais pas.
« Dis, grande sœur... Est-ce que je peux savoir, moi ? Qui est Jaken Main-Noire ? »
Je hurle.
Crac.
Mon armure se brise comme un miroir et la souffrance explose à nouveau dans ma main. Ezio Ravinel est debout à côté de moi. Il a dégainé un pouce de sa Lame d’Arcane et posé deux doigts sur mon front. Ses yeux brillent du même éclat fanatique que Jenna dans mon rêve.
Ceara m’a menti.
Il n’existe aucun refuge dans ce monde où le commandant du Guet ne pourrait m’atteindre.