Je retiens mon souffle en découvrant le spectacle qui se dévoile en bas des dunes.
La caravane a été coupée en deux par le passage de la tempête. À l’arrière, plusieurs chariots se sont percutés et ont pris feu, il y a de grandes taches d’huile et de la poterie brisée un peu partout. L’incendie semble terminé mais les débris calcinés des véhicules dégagent une fumée rance qui sature l’air et me pique les yeux. Plusieurs cadavres de cavalins jonchent le sol, j’aperçois aussi des Fangeux fauchés par le souffle de la Dévoreuse. Non loin de là, une fissure béante a déchiré la terre, créant un gouffre assez vaste pour engloutir une auberge ou une syndoma à l’intérieur. Il dessine un large sillon obscur qui serpente en direction du mont Brasil et de l’entrée de Tys-Beleth que j’aperçois à l’horizon.
Des cris de guerre attirent mon attention de l’autre côté de la faille. La majorité du convoi a réussi à s’abriter près de la borne de Façonneur. Une dizaine de chariots bâchés sont disposés en cercle autour de l’obélisque qui brille encore faiblement d’un éclat surnaturel, signe que les Sorcelames ont utilisé le pouvoir de leurs Lames pour activer le bouclier il y a peu de temps. Pourtant le calme n’est pas revenu et le danger est loin d’être écarté : une vaste troupe de cavaliers déboule sur la plaine aride dans un nuage de poussière. Ce sont des combattants féroces bardés de broignes de cuir qui arborent des peintures de guerre sur le visage. Ils sont équipés de rondaches et manient des sabres recourbés, parfaits pour trouver le défaut d’une armure. Certains sont armés de petits arcs et décochent des traits meurtriers depuis leurs montures. Tous sont vêtus de tuniques rouges et portent un voile de tissu noir enroulé au sommet du crâne.
Une attaque de pillards.
Mon cœur s’emballe lorsque je comprends le danger : les Fangeux qui ont survécu à l’ouragan se retrouvent coincés entre les bandits et le gouffre noir dans leur dos. Les pillards fondent sur le convoi comme une bande de charognards, espérant capturer des esclaves ou détrousser des marchands que le souffle de la Dévoreuse aurait laissés à moitié morts. Ils sont nombreux, forts et rompus à ce genre de manœuvres. Ils possèdent l’avantage du terrain et des montures puissantes habituées à courir sur les sables du désert. En temps normal, une troupe armée de cette taille ne ferait qu’une bouchée des gardes de la caravane.
Heureusement, nous avons des Sorcelames.
Cinq silhouettes s’avancent pour faire face à la horde qui les charge, leurs plastrons étincelant sous la lumière du soleil. Le capitaine Dolan marche en tête, il dégaine sa Lame d’Arcane et la Façonne en un fouet rougeoyant qu’il brandit vers les cavaliers. Son arme magique se déploie et se rétracte, tourbillonne avec fureur, dessine des arabesques scintillantes dans l’air, transperce les brigandines et les écailles des montures avec la même facilité. Un, deux, trois combattants s’écroulent. Dolan pare à gauche, riposte à droite, fait danser son fouet en rugissant. Son style n’est pas très subtil mais efficace. La lanière claque sèchement au contact d’une broigne qu’elle vient de fendre dans la longueur. Le pillard s’écroule, hurle de douleur. Une flèche fuse vers la gorge du capitaine : sa Lame se change en bouclier ovale et repousse le projectile. Fouet de nouveau, sifflement dans l’air. L’archer tombe au sol et se fait piétiner par ses camarades qui continuent de charger.
Un second Sorcelame entre en piste à gauche du capitaine. Lorsqu’il dévoile une courte Lame de son fourreau, celle-ci s’allonge et prend la forme d’une lance miroitante. Plusieurs pillards tentent une manœuvre pour l’encercler et l’isoler du groupe, mais le protecteur d’Ambreciel est trop rapide. Il s’élance et virevolte dans leurs rangs, frappant et esquivant avec la souplesse d’un chat sauvage, repoussant les cavalins qui tentent de le mordre et jetant leurs cavaliers à terre. Il se déplace avec une telle facilité qu’on le dirait dépourvu d’armure, j’ai l’impression en l’observant qu’il a un temps d’avance sur ses adversaires, comme si les bandits autour de lui bougeaient tous au ralenti. C’est un spectacle magnifique, très différent de la brutalité de Fieryn Dolan. D’ailleurs, je constate avec surprise que ce Sorcelame ne tue pas ses ennemis, il se contente de les blesser suffisamment pour les mettre hors d’état de nuire.
Malgré les pertes qu’ils essuient, les pillards ne se découragent pas. Plusieurs d’entre eux échappent à la vigilance des Sorcelames et talonnent leurs montures pour atteindre les chariots. Les hommes du Guet s’élancent à leur tour, désireux de leur barrer la route. Deux soldats s’écroulent, frappés mortellement par des flèches au niveau de la poitrine ; les autres forment un rang infranchissable et positionnent leurs hallebardes à mi-hauteur, hampe au niveau du sol et pointe tournée vers les assaillants. La manœuvre vise à empêcher leurs cavalins de bondir, au risque de s’empaler sur ce hérisson de lances qui bénéficie d’une meilleure allonge que les épées courbes des brigands. Elle fonctionne à merveille : les pillards freinent brusquement des quatre fers et font volter leurs montures. L’un d’entre eux, qui doit être leur chef, lève son bras haut vers le ciel et lance un appel. Aussitôt, l’ensemble de la horde fait volte-face et s’enfuit sur les sables du désert, abandonnant les morts et les blessés sur place. Le capitaine Dolan pousse une exclamation triomphale et se précipite vers Opaline pour mener la contre-attaque.
« En selle, messieurs ! Pourchassez-les ! Débarrassons-nous de cette bande de cloportes ! »
Les quatre Sorcelames le suivent, les hommes du Guet se ruent vers les cavalins dételés pour donner sus aux bandits. En quelques secondes le bataillon s’élance à leur poursuite et s’éloigne sur la plaine. Le bruit de la cavalcade faiblit et les Fangeux qui s’étaient entassés dans les chariots jettent des regards craintifs et intrigués autour d’eux. Lentement ils commencent à sortir, examinent les dégâts de la tempête, observent avec effroi les cadavres qui gisent des deux côtés du ravin. Il y a beaucoup à faire pour rassembler le matériel, récupérer tout ce qui peut l’être et enterrer les corps, mais en l’absence des Sorcelames et des soldats du Guet mes camarades semblent perdus, incapables de prendre la moindre initiative.
« Nous devrions les rejoindre, tu ne crois pas ? » dis-je à Syndra en pointant du doigt un groupe qui se forme et commence à déplacer les chariots endommagés.
Elle approuve du chef et nous longeons le sommet des dunes en direction de la caravane. Un silence pesant s’installe entre nous, l’attaque des pillards a coupé court à notre moment de complicité retrouvée. Pendant que nous marchons, mes pensées s’égarent en direction du Sorcelame qui maniait la lance, de la fluidité de ses mouvements et de son habileté au combat. Il existe très clairement un niveau d’écart avec le capitaine Dolan, et je me demande pourquoi les quatre épéistes laissent cet excrément de boursoufleux leur donner des ordres.
« Tu ne trouves pas ça étrange, Salim ? »
La voix de Syndra me ramène à la réalité et je ne peux m’empêcher de lui répondre avec aigreur :
« Bien sûr que si ! Je n’arrive pas à comprendre pourquoi les Vertueux ont façonné une Lame pour un tordu pareil. Les Sorcelames sont censés protéger Ambreciel et rendre la justice, mais Dolan utilise la sienne pour torturer et massacrer des innocents. Bon, d’accord, ces pillards n’étaient pas vraiment des innocents, mais tu vois ce que je veux dire ? »
Elle m’adresse un discret sourire dont je ne saurais décider s’il est triste, amusé ou exaspéré, voire même les trois à la fois.
« Tu as raison, bien sûr. Mais je parlais de ces bandits qui ont attaqué le convoi. Tu ne trouves pas qu’ils ont battu en retraite un peu trop facilement ? »
Je hausse les épaules, pas vraiment convaincu. Pourtant, son air préoccupé retient mon attention. Syndra ne s’alarme pas à la légère.
« Peut-être, dis-je. Mais ça leur a quand même coûté une dizaine d’hommes.
– Justement, Salim. Ce sont des pillards. Ils calculent le risque avant de charger. Dix morts, c’est trop pour qu’ils abandonnent aussi vite. Ça cache quelque chose. »
Je n’insiste pas davantage, mais mes doigts se referment sur le manche de mon couteau et je reste sur mes gardes. Nous avons presque entièrement contourné le gouffre, la caravane s’étend tristement devant nous au pied des dunes. Le souffle de la Dévoreuse a fait une quinzaine de victimes parmi les travailleurs, mais il y a également de nombreux blessés qui ont reçu des pierres et autres projectiles. D’un geste machinal, je caresse mes bras et mon front, là où des éclats de roche m’avaient cisaillé pendant la tempête. La magie de la princesse a effacé mes blessures, il n’en reste que des cicatrices claires à la surface de ma peau. Mon regard se porte alors de l’autre côté du précipice, vers ces pauvres bougres qui n’ont pas eu autant de chance que moi et qui nourriront les fauves du désert ce soir. J’ai un mauvais pressentiment. Je scrute les alentours, là où les soldats du Guet sont absents, chaque recoin d’ombre que la caravane laisse dans son dos.
Et c’est là que je les aperçois.
Un deuxième groupe de bandits contourne la faille en silence et s’approche à revers. Ombres mouvantes sur les dunes, silhouettes fines aux longs cheveux nattés, enveloppées dans des châles qui les rendent presque invisibles sur le sable. Des femmes. Elles viennent tout droit des abords de Tys-Beleth, où elles ont probablement utilisé nos baraquements pour s’abriter de la tempête. N’eût été le reflet du soleil sur la lame d’un poignard, jamais je ne les aurais vues arriver.
« Syndra, regarde ! »
Mon amie serre les poings et Vipérine pousse un sifflement. Son intuition était la bonne. La fuite des pillards n’était qu’une diversion pour éloigner les Sorcelames. Pendant qu’ils les pourchassent, personne ne peut empêcher ces femmes de s’emparer de nos vivres et du matériel. Elles se faufilent sans bruit vers les chariots encore debout, égorgeant un par un les gardes restés à l’arrière et les Fangeux sur leur passage.
D’un mouvement souple, Syndra bondit sur sa cavaline et la lance au galop.
« Attends, n’y va pas toute seule ! »
Trop tard. Elle s’élance à toute vitesse dans la pente, soulevant un nuage de poussière rouge derrière elle. L’espace d’un instant, je reste subjugué par cette vision. L’image de Vipérine qui dévale la dune de son allure puissante et gracieuse. Celle de Syndra couchée sur son dos, chevelure flamboyante au vent. Le soleil au zénith les éclaire, faisant scintiller les écailles saphir de la cavaline. Elles sont belles, si belles que l’on pourrait croire à l’apparition divine de Rajeena l’immortelle, déesse du courage et de la lumière. Puis soudain la réalité me frappe de plein fouet. Ce n’est qu’une jeune fille désarmée qui fonce tête baissée vers un groupe de combattantes. En bas, une femme se retourne et l’aperçoit : elle sort de son dos un petit arc courbe, encoche une flèche et bande la corde jusqu’à son oreille. Une poigne glaciale me laboure les tripes, mon amie n’a pas conscience du danger.
« Syndra, attention ! »
Un battement de cœur, une respiration.
La flèche fuse, trait mortel parfaitement ajusté. Droit sur Vipérine et sa cavalière, elles ne peuvent pas l’esquiver. Je retiens mon souffle, la gorge nouée.
Scintillement de lumière.
La flèche ricoche sur un bouclier invisible. Sur le bras gauche de Syndra, les arabesques flamboient. L’archère s’étonne, frémit, encoche un second projectile. Patiente un instant, tire presque à bout portant. Syndra disparaît et refait surface dans son dos, la frappe de son poing argenté.
Souffle sur le sable.
Comme une détonation qui crée une gigantesque bourrasque, si puissante que je dois me protéger les yeux. La pillarde est projetée avec une force phénoménale et s’écrase sur un rocher comme un pantin désarticulé. Les autres comprennent la menace, elles se retournent pour faire face et brandissent leurs poignards effilés.
Trop tard.
Une deuxième femme lâche sa dague en poussant un cri, décolle et disparaît dans le gouffre. Syndra l’a heurtée en pleine poitrine, l’impact a émis un craquement sinistre. Vipérine dérape, corrige sa trajectoire, s’élance vers une troisième victime. La pillarde s’écarte et riposte d’un mouvement rapide, mais elle ne rencontre que le vide.
Comme un éclair bleu évanescent, mon amie et sa cavaline slaloment sur les dunes et frappent, insaisissables. Syndra est si vive que mes yeux ne parviennent plus à la suivre. L’une après l’autre, les voleuses sont balayées par son nouveau pouvoir qui dessine dans son sillage une traînée d’argent. En contrebas, les pillardes restantes s’organisent. Elles se placent dos-à-dos pour se couvrir mutuellement, formant un cercle de défense quasi-impénétrable.
Je sors mon couteau.
C’est une arme dérisoire, il n’est bon qu’à parer les sabots des cavalins. Mais je ne peux pas rester planté là pendant que Syndra combat seule. C’est à moi de lui créer une ouverture. Je dévale la pente en criant, les bras écartés, en faisant le plus de bruit possible pour distraire les maraudeuses. Pendant une fraction de seconde, deux d’entre elles se retournent dans ma direction. Parfait. Ce que je n’avais pas prévu en revanche, c’est qu’elles encochent leurs flèches et les pointent droit sur moi.
Caresse du vent sur la dune.
Syndra réapparaît soudain, bondit de sa monture et me plaque violemment au sol. Un instant plus tard, Vipérine pousse un sifflement de douleur et s’effondre dans le sable.
« Non ! »
Mon amie se relève et se précipite vers la cavaline. Sa respiration est rauque, son poitrail se gonfle à toute vitesse sous l’effet de la panique. Une flèche a ricoché sur ses écailles en lui entaillant le flanc, la seconde s’est logée profondément dans une jointure où s’écoule un filet de sang. Elle roule des yeux affolés, claque des mâchoires d’un air menaçant, pousse un cri qui me fend le cœur. Syndra est déjà penchée sur elle, tente de la calmer avec des paroles douces, se prépare à extraire la flèche. Elle arrache le projectile d’un coup sec et Vipérine siffle de contrariété. Puis soudain un spasme la secoue de l’encolure aux postérieurs, elle pose la tête dans le sable et cesse de s’agiter.
« Vipérine ! Courage ma belle, accroche-toi ! Reste avec moi, ma fille ! »
Je m’avance et je glisse une main en-dessous de ses naseaux. Pas un souffle, pas de respiration. Syndra me dévisage avec de grands yeux pleins de larmes. La gorge nouée, je baisse les miens vers le sable et secoue lentement la tête.
« Je suis désolé. »
Mais déjà mon amie ne m’écoute plus. Syndra se redresse, les traits marqués par la colère et le chagrin. Son corps tout entier s’illumine comme un soleil, les arabesques rougeoient sur sa peau telles des nervures de feu. Une sphère aveuglante apparaît autour d’elle, des milliers de filaments magiques s’entrecroisent à sa surface et tournoient furieusement. Le vent se déchaîne autour de nous, s’engouffre dans ses cheveux et fait claquer les pans de sa robe. En bas de la dune, les pillardes aperçoivent le tourbillon magique et se dispersent. Elles se précipitent vers les chariots au milieu de Fangeux trop effrayés pour réagir. Deux d’entre elles restent en arrière et encochent de nouvelles flèches pour couvrir la fuite de leurs camarades. Syndra les aperçoit, pose sur elles un regard brûlant de haine et prononce un mot étrange dans une langue que je n’ai jamais entendue à Ambreciel.
Déchaînement de puissance.
Dans un grondement de tonnerre, le sable à leurs pieds se soulève et les enveloppe jusqu’à les recouvrir totalement, durcit pour former une carapace qui les emprisonne. Puis la fille de Ballard referme son poing et un cri horrible retentit. La prison de sable se rétracte et s’effondre sur elle-même, broyant le corps des femmes qui se trouvaient à l’intérieur. Du sang coule de tous les côtés et l’image affreuse de la milicienne pulvérisée dans la ruelle revient hanter mon esprit. Je pousse un hurlement moi aussi, j’ai peur que Syndra n’essaie à nouveau de me tuer. À l’intérieur de la sphère, elle effectue des mouvements qui ressemblent à une danse, qu’elle accompagne des paroles inaudibles d’un chant. Elle a l’air en transe, complètement possédée, ses yeux brillent d’un éclat que je n’ai jamais vu et son visage déformé par la douleur évoque le faciès d’un démon grimaçant.
Je m’élance vers elle.
Si j’arrive à la toucher, à lui faire reprendre ses esprits, peut-être que ça suffira à briser la transe. Je plonge ma main dans le vortex et pousse aussitôt un cri de douleur. J’ai l’impression d’attraper une poignée de charbons ardents. Lorsque je la retire, ma peau est rouge vif et cloquée au niveau des articulations. Les larmes aux yeux, je serre les dents et j’enroule la manche de ma tunique autour de mes doigts avant de retenter ma chance. Cette fois, un grésillement horrible se fait entendre, le tissu se met à fumer et une force invisible me frappe en pleine poitrine. Je suis projeté en arrière sur plusieurs mètres et je m’écroule dans le sable.
Je me redresse tant bien que mal, le souffle coupé.
Syndra ne m’a même pas regardé.
Un mouvement de son bras gauche et une masse de sable s’élève, elle déferle sur les pillardes qui tentent de prendre la fuite. L’une d’elles bondit sur un cavalin attelé à un chariot et le fouette sauvagement, mais le pas pesant de l’animal ne peut rien contre la marée ocre qui se déverse sur eux. La bête siffle, la conductrice s’égosille, le chariot se soulève et explose en un millier d’échardes. Les barils d’eau fracassés déversent un torrent rouge au milieu d’une centaine de Fangeux stupéfaits ; les corps sans vie de la pillarde et du cavalin retombent au sol avec un bruit mat.
Puis la masse de sable continue de rouler.
« Écartez-vous ! »
Je cours vers les travailleurs en criant, j’attrape deux hommes par le bras et les tire en arrière. Le troisième est trop loin, il disparaît dans le précipice avec un hurlement qui me glace le sang.
Foudres de Ran.
Elle l’a tué.
J’ai le temps de pousser un quatrième Fangeux hors de la trajectoire avant de plonger moi-même derrière les restes d’un chariot. Le souffle de la vague me plaque au sol, du sable me remplit la bouche et le nez.
« Syndra, arrête ! »
D’un geste, elle expédie un énorme rocher sur un groupe de travailleurs qui parviennent à l’éviter de justesse. C’est le signal de la débandade, les mineurs s’enfuient en courant dans toutes les directions. Deux d’entre eux sont fauchés par une lame de sable et basculent au fond du gouffre. Je me relève, cherchant des yeux une autre personne à protéger, mais ils ont tous détalé. Il ne reste que le chaos et Syndra au centre, qui continue de danser et de chanter son requiem macabre. Les tatouages incandescents à la surface de sa peau s’assombrissent, sa chevelure ternit et prend une teinte gris poussière, son visage s’émacie et devient livide. Avec horreur, je comprends que cette chose est en train de la tuer, que sa magie se nourrit d’elle comme une sangsue répugnante à l’appétit vorace.
C’est alors que mon regard se pose sur le cadavre de Vipérine et que mon cœur manque un battement dans ma poitrine.
La cavaline est en train de se relever.
Tremblante de toutes ses écailles, la posture flageolante, elle cherche à retrouver l’équilibre sur ses membres affaiblis qui se dérobent. En la découvrant ainsi, j’ouvre de grands yeux incrédules et ne peut m’empêcher de pousser un cri. Par les Sept Enfers de Xyron, quel genre de sorcellerie est-ce là ? Je suis sûr et certain que Vipérine était morte, elle ne respirait plus !
Syndra se fige brutalement devant sa cavaline, le tourbillon surnaturel qui l’entoure semble s’étioler un peu. Elle vacille, tombe à genoux dans le sable, cherche à se redresser mais ne parvient pas à tenir sur ses jambes. Elle a cessé de chanter et son affreuse magie s’estompe mais son état ne s’améliore pas pour autant. Une quinte de toux la secoue violemment, un filet de sang coule le long de son menton. Elle a le regard vitreux et sa peau prend une teinte cadavérique. Un nouveau spasme lui fait pousser un cri déchirant et elle attrape sa robe au niveau de sa poitrine, la serre de toutes ses forces, tire dessus comme si elle voulait l’arracher.
Son cœur.
L’horrible vérité me frappe et me glace les entrailles.
C’est exactement comme avec le pâle-échine, quand une force invisible a broyé sa jambe avant de la réparer. Son pouvoir reproduit les blessures des autres sur son corps avant de les soigner.
Sauf que Vipérine a reçu cette flèche en plein cœur.