Au matin suivant, Gretja dessina du poing des marques violettes sur mon visage et mes épaules. Les coups plurent jusqu’à ce que je cesse de lui résister. Elle frappait si fort que je crus mourir et je m’effondrai en pleurs en la suppliant de s’arrêter. Quand je cessai de bouger, elle m’abandonna dans la cuisine. Je sanglotai en me maudissant : j’avais été faible et lâche, incapable de lui tenir tête. Sa violence me sidérait.
Elle ne m’avait pas regardée, ne s’était pas questionnée sur mon bandage de fortune ensanglanté. Le souvenir de ses cris d’horreur en découvrant le carnage dans le sous-sol constituait une maigre consolation. Malgré ma terreur, je ne parvenais même pas à me traîner sur le sol pour m’éloigner de ma tortionnaire. Je n’étais plus qu’un corps sans âme et sans espoir, un corps meurtri et vaincu qui s’abandonnait au sort.
*
La nuit suivante aurait dû être la plus affreuse de ma vie. Mon visage s’était gonflé et je ne pouvais plus ouvrir l’œil droit, mes joues brûlaient toujours autant qu’au moment de l’impact, plusieurs de mes dents bougeaient et mes épaules irradiaient de douleur. J’avais fini par arracher le bandage de mon bras pour affronter la vision d’une blessure laide et sale, couverte de plaques de sang séché. Je m’étais traînée jusqu’à ma chambre juste après le départ de Gretja, n’avais ni bu ni mangé. J’étais demeurée immobile sur mon matelas, essayant de bouger le moins possible.
Des pensées horribles me saisissaient : l’envie de mourir, l’envie de tuer. Je pensais au fusil de chasse que posait le fermier voisin contre la cheminée quand il nous visitait certains soirs. Je brûlais de bientôt pouvoir le diriger contre celle qui m’avait enfermé, contre celle qui m’avait battue. Cependant, je savais que je n’aurais pas la force de descendre. Ma tête bourdonnait comme la ruche qui avait envahi la ferme deux semaines plus tôt. Mes guêpes étaient haine et douleur.
Qui sait ce dont j’aurais été capable ce soir-là si l’on m’avait laissée seule. Je n’ose y penser. Je fus sauvée par celle dont je n’attendais plus rien depuis longtemps. Givke. Elle vint peu après le repas pour déposer un plateau sur la chaise qui me servait de table de chevet. Je sentis une douce odeur d’aubergine et de poivre et mon estomac protesta contre le régime que je lui imposais depuis de trop longues heures. Sans me poser la moindre question, Givke m’ouvrit la bouche et me nourrit cuillère par cuillère, prenant soin de ne pas toucher mes lèvres tuméfiées.
J’aurais voulu la remercier et lui demander ce qu’était devenue Astrée. Cependant, j’avais tellement mordu ma langue lors des coups que je ne pouvais plus rien dire. J’abandonnai pour me soumettre au besoin pressant de ce repas improvisé. Le potage était tiède et trop salé, Givke avait dû récupérer le fond de la bouteille. Je n’y pensais pas, sachant que Gretja m’aurait privée de nourriture au moins jusqu’au matin. Après une dispute en fin d’été, elle n’avait nourri Givke qu’après deux jours.
Puis j’eus le droit à de la mie de pain, arrachée à la main par Givke pour que je n’aie pas à mâcher. Je dus me concentrer pour l’avaler sans m’étouffer. À mesure que je me nourrissais, je sentis la douleur décroître. Elle fut remplacée par une sensation de flottement étrange. C’était comme si je m’éloignais de mon corps pour ne plus le subir, alors que le moindre mauvais geste me replongerait dans la souffrance.
Ce repas de fortune achevé, Givke posa une compresse trempée d’eau glacée sur mon front. J’eus d’abord l’impression que l’on rouvrait mes blessures et je grimaçais pour ne pas crier. Puis le froid fit son effet et la douleur s’engourdit. Quand elle enleva la compresse, ce fut un déchirement. Givke la passa sur mes plus vilaines marques, avec une douceur que je ne lui connaissais pas. Tout en me soignant, elle faisait un petit bruit avec sa bouche, invitation à me taire et m’apaiser.
Givke me laissa la compresse dans la main et je l’entendis poser un verre en bas de mon lit. Elle se leva pour revenir m’envelopper d’une douce couverture de laine. Elle l’attacha au niveau de ma poitrine, juste assez serrée pour me tenir chaud sans m’étouffer. Après qu’elle ait fini le nœud, ses mains s’attardèrent sur mes bras, mes mains et mes épaules. Elle effleura ma peau, craignant sans doute de me faire mal, s’en détachant quand mon visage se crispait. Pourtant, quand ses mains me lâchèrent, j’en étais sûre : elle venait de m’offrir des caresses et un semblant d’étreinte. Je n’en avais plus eu depuis des années.
Ce geste à l’apparence anodine me bouleversa. Un instant, j’avais eu l’impression d’être une enfant comme les autres. Je voulus me blottir contre le flanc de Givke, poser ma tête lourde et mon corps meurtri sous ses mains pour qu’elle continue de me caresser. J’aurais voulu pouvoir la caresser moi aussi, offrir à un autre être ce cadeau de tendresse. Malheureusement, elle recula, éteignit la lumière de ma chambre et se dirigea vers la sortie. Je gémis pour la retenir, mais elle ne fit que me jeter quelques mots avant de disparaître :
— Ça va aller Hildje. Tu n’auras plus jamais aussi mal que la première fois.
*
Gretja ne me visita qu’une fois, peut-être pour s’assurer que je vivais toujours. Ce fut Givke qui vint tous les matins, porteuse de vie et de lumière. Elle ouvrait mes rideaux, changeait mes bandages, lavait mes plaies et me nourrissait. Parfois, elle me caressait le visage avant de partir pour la ville et je me délectais du contact de ses doigts. Lorsqu’elle n’était pas trop pressée, elle me disait quelques mots, assise à côté de moi. Sans doute rassurée à l’idée que je ne lui répondrai pas.
— Astrée est partie à la fin de la semaine dernière. J’ai demandé à la prêtresse de la cacher avec elle. Elle a accepté.
« Hier soir, il y avait beaucoup de monde à la ville. Ils ont allumé des lampions dans toutes les rues et des musiciens jouaient sur les places. Quand j’ai demandé pourquoi, ils m’ont dit qu’un gars de chez nous fait partie de la mission qui a traversé les terres de glace.
« Un homme m’a frappé hier. Il avait le crâne rasé et du parfum dans le cou. Il m’a dit que je n’étais pas assez rapide. J’ai encore mal aux côtes.
Givke passait aussi tous les soirs pour m’apporter à manger, sauf lorsqu’elle dormait à la ville. Elle se contentait de me regarder mâcher en silence et son visage portait les marques de la fatigue. J’ignorais à quoi elle occupait ses journées, mais son travail l’épuisait plus qu’il ne l’aurait dû. Ce fut à cette époque que je commençais à suspecter quelque chose d’anormal, mais sans vraiment m’en préoccuper.
Je voulais guérir. Je voulais me venger de Gretja, retourner guetter les enveloppes bleues, connaître le destin d’Astrée, rendre à Givke un peu du bien qu’elle me faisait. Et par-dessus tout, je ne supportais plus l’immobilité à laquelle j’étais réduite, la longueur des journées à n’être distraite que par la douleur, l’atmosphère humide de ma chambre qui me faisait me moucher toutes les heures. D’ennui, je surprenais parfois les conversations de Gretja et Daawie, toujours brèves et sans chaleur. Les entendre me confirma qu’elles se supportaient plus qu’elles ne s’aimaient. Elles se plaignaient souvent de la tournure qu’avait prise leurs vies. Mes poings se crispaient alors autour de mes draps. Qui étaient-elles pour se plaindre ? À elles, on n’avait imposé ni leur maison ni leur famille. Personne ne les empêchait de vivre.
*
— Daawie ne respirait plus cette nuit. Des ambulances sont venues la chercher. Je crois qu’elle va mourir.
La nouvelle annoncée par Givke me valut mon premier sourire depuis mon alitement. Elle payait pour ce qu’elle m’avait fait subir.
*
Le jour de l’enterrement de Daawie, je restai seule une journée entière, avec le plateau repas laissé par Givke. Je songeais à cette femme que j’avais tant détestée. Je me demandais si elle s’était toujours comportée ainsi avec les enfants, comment elle était avant ses problèmes de santé. Avait-elle aimé Gretja ? Avait-elle aimé les travaux de la ferme ? Je m’imaginais ce qu’avait pu être sa vie avant que son corps ne l’abandonne, sans émotions. Ma haine s’était perdue avec elle, désormais seulement tournée vers Gretja.
À son retour, Givke monta les marches trois à trois pour arriver avec un sourire radieux dans ma chambre. Elle me serra les mains contre ses épaules en m’annonçant :
— J’ai vu Astrée tout à l’heure, elle va mieux ! La prêtresse s’est bien occupée d’elle, elle recommence même à marcher. Elle m’a donné ça pour toi.
Givke me tendit un petit coquillage de nacre blanc, en forme d’escargot. J’ignorais alors d’où venait cet objet, le pensais un accessoire de décoration. Je la remerciai d’un sourire timide et tendit le bras vers l’armoire en face de mon lit. Givke y plaça le coquillage en équilibre, de manière à ce qu’il demeure dans mon champ de vision. Elle était heureuse de la joie que me procurait ce cadeau.
— Astrée m’a promis que dès qu’elle le pourrait, elle viendrait nous chercher. Nous pourrions vivre avec elle.
Cette perspective enchanteuse ressemblait trop à un nouveau mirage pour que je la considère. Je me félicitais seulement de voir Givke joyeuse. Elle l’était souvent plus les jours où elle ne travaillait pas, où elle n’avait pas à se préparer de longues minutes. Quand elle n’attachait ou ne tressait pas ses cheveux, ils formaient de jolies boucles au-dessus de son visage. Ses lèvres paraissaient plus minces sans leur coloration habituelle. Elle était belle.
Givke serra encore plus mes mains et serra son visage contre le mien. Sa joue était douce comme un pétale de fleur, plus chaude que la mienne. Je fermai les yeux en inspirant doucement. J’aurais voulu que ce moment s’éternise, mais le pas de Gretja brisa notre communion. Givke se hâta de sortir pour l’éviter de justesse.
Gretja entra vêtue du gris des veuves, avec un chapeau enrubanné de blanc. Il n’y avait pas de larmes dans ses yeux, mais ses traits tirés dégageaient une profonde lassitude. Elle avança jusqu’à ma chaise de chevet, s’y assit et me regarda. Mes joues s’empourprèrent, mes muscles se tendirent. Je revis les poings de cette femme me jeter au sol, encore et encore. Je regrettais de ne pas avoir demandé à Givke un couteau. J’aurais murmuré à Gretja de s’approcher pour lui trancher la gorge.
— Bonsoir, Hildje. Je ne suis pas beaucoup venue te voir ces dernières semaines. Je le regrette maintenant. J’étais en colère pour ce que tu as fait dans la cave, pour tout l’argent que tu nous as coûté. Mais je n’aurais jamais dû t’enfermer. Je comprends pourquoi tu as agi ainsi. Je suis désolée de ce qu’il s’est passé entre nous ensuite. Je suis convaincue que tu es une bonne fille, travailleuse et intelligente : tu l’as montré pendant tes premières semaines ici. J’espère que tu guériras vite pour reprendre en main la ferme. Givke et moi ne sommes pas beaucoup là pour les animaux et le potager est à l’abandon. Je compte sur toi.
Elle pouvait dire tout ce qu’elle voulait, ça ne changeait rien. La vision de son visage avait renforcé ma détermination : je lui ferai payer ses insultes et ses coups.
*
Deux voix d’hommes inconnues. Elles parlaient vite, sur un ton menaçant. Gretja tentait en vain de les apaiser. Je crus d’abord à un cauchemar, mais le grincement des marches me ramena à la réalité. C’était l’aube et l’on s’introduisait chez nous. Les visiteurs ouvrirent chacune des pièces qui précédait la mienne. Je tirai ma couverture au-dessus de mon visage quand l’un d’eux appuya sur la poignée de ma porte. Il tâtonna quelques secondes avant de trouver la lumière. Je l’entendis marcher vers moi, incapable de fuir.
Il arracha le drap, me dévoilant un visage rond avec un bouc et des favoris gris. Son animosité me figea. Je ne pus lui rendre son regard noir, terrorisée par le revolver qu’il tenait de la main droite. L’homme empoigna mon chemisier et me tira devant son visage, comme une marchandise à observer de plus près. Un sourire carnassier se dessina sur ses lèvres et il cria :
— Je l’ai trouvée !
Puis il se tourna vers moi en resserrant sa prise, appuyant sur un hématome de mon épaule. Mon gémissement lui procura un plaisir évident. J’avais l’impression qu’il avait rêvé ce moment des dizaines de fois.
— Tu croyais nous échapper, hein, salope ?
Il rangea son arme pour me saisir au cou et je crus qu’il allait me tuer. Je demeurai tétanisée, incapable de me débattre, prise d’un tremblement incontrôlable. Mon cœur battait l’alarme et mon corps se raidissait, comme pour mieux résister à l’agression. Prise d’un réflexe de survie, je parvins seulement à hoqueter :
— Que voulez-vous ?
— On t’avait dit de ne pas prévenir la police. On va te faire fermer ta sale gueule pour toujours.
Devant ma mine ahurie, l’homme douta. Il dut cependant se persuader que je jouais un rôle car il serra ma trachée jusqu’à ce que ma respiration ne soit plus qu’un filet d’air sifflant. Il voulait me faire passer aux aveux.
— T’as aucune reconnaissance pour tout ce que tu as reçu ! On t’a donné de l’argent, des clients. T’avais juste à te taire !
— Je…
Mes mots ne purent franchir mes lèvres. Un filet de bave coula sur mon menton tandis que mon corps protestait contre l’étranglement. Mes mains voulaient frapper l’agresseur, mais je les retins. Il ne me ferait que plus souffrir. Le sang me montait au visage et je le sentais battre sous mes tempes prêtes à exploser. Le deuxième inconnu entra dans la pièce à ce moment et je l’entendis vaguement rire et encourager son comparse. Ma vue se brouillait et j’essayai une première fois de repousser la main qui m’arrachait à la vie. Malheureusement, la force me manquait déjà.
Brusquement, la main me lâcha et je pris une longue inspiration. Mes sensations se démultiplièrent, entre douleur et panique. Je voulus reculer, mais l’homme tenait toujours mon chemisier et je ne fis qu’arracher un bouton. Je demeurai bouche bée en apercevant dans l’embrasure de la porte Gretja armée d’un fusil. Elle tenait son arme droit vers nos visiteurs en leur parlant d’une voix autoritaire. Son visage trahissait son manque d’assurance et sa main tremblait près de la gâchette. Aussitôt, mon agresseur prit son pistolet pour le tendre sur mon visage.
— Lâchez cette arme ! Maintenant !
Il aboyait comme un dogue enragé et j’étais entre ses crocs. Ma vie n’avait aucune importance à ses yeux et il pouvait l’abréger d’un geste. Une goutte de sueur coula le long du nez de Gretja, qui reculait vers le couloir. Je vis le deuxième homme reculer doucement contre le mur pour s’approcher d’elle à pas lents. Elle ne le regardait pas et il allait bondir sur elle. Lui et son complice agissaient avec calme, habitués à la violence. Gretja n’avait pas la moindre chance.
Soudain, Givke surgit à son tour, les mains en évidence. Elle baissa le canon de Gretja, puis marcha vers les hommes avec un regard inexpressif. Mon agresseur craignit d’abord une offensive et me lâcha pour tourner son pistolet vers elle. Son camarade leva les bras, prêt à agir. Givke les prit de court en annonçant :
— Cette fille n’est pas Astrée. Astrée a la peau noire. Elle est partie d’ici il y a deux ans. On n’a eu aucune nouvelle depuis.
— Comment tu sais qu’on la cherche ? cria l’homme contre le mur.
— Je travaille pour Haljen. Je sais ce qu’il s’est passé. Je sais que tout le monde la cherche. C’est normal que vous veniez ici.
L’homme au pistolet baissa son arme, puis s’adressa à son complice d’une voix plus calme :
— Elle dit vrai. Je l’ai déjà vue au quartier nord.
Prêt à me tuer par erreur un instant plus tôt, ce dernier me regardait désormais avec le plus grand naturel. Il semblait seulement frustré de n’avoir pu achever sa proie. Consciente du flottement qui régnait, Givke intervint à nouveau :
— Messieurs, vous avez dû avoir une longue route. Venez-vous installer en bas, je vais vous servir du thé. J’ai aussi fait quelques gâteaux hier, je serais ravie de vous les faire goûter.
La prestance de Givke me choqua. Je la reconnaissais à peine. Quand Gretja et les hommes la suivirent, apaisés par son intervention, je sus que je lui devais la vie. Je me retrouvai seule une fois de plus, encore traumatisée par la main sur mon cou. S’en être sortie sans blessure me paraissait incompréhensible. Il me fallut plusieurs minutes pour réaliser ce qui venait d’arriver.
J’entendis les voix retentir dans le salon, le thé couler dans les tasses, mais cela me paraissait à l’autre bout de la terre. Mes mains frottèrent mon cou, comme pour se débarrasser des marques invisibles laissées par mon agresseur. Je devais encore me concentrer pour respirer, craignant de manquer d’air. Au bout d’un certain temps, le pas de Givke accompagnée d’un homme résonna dans l’escalier. Ils entrèrent dans la chambre d’amis, au bout du couloir.
J’entendis le bruit des vêtements tomber, la respiration de l’homme, sa voix rauque, puis Givke cria. Elle achetait la paix de son corps. Impuissante, je ne pouvais qu’entendre son sacrifice, consenti en mon nom. Je pleurais en souffrant comme si j’étais avec elle. Je regrettais de tout mon cœur que Gretja n’ait pas trouvé le courage d’appuyer sur la gâchette. Tous ces adultes auraient dû mourir.
*
— C’est pour toi.
Givke déposa une montre dans ma main. Elle avait un mince bracelet de cuir et un cadran gris avec de minuscules aiguilles blanches. Elle battait les secondes d’un tictac presqu’imperceptible. Choquée par l’énormité de ce cadeau, je laissai Givke me l’attacher autour du poignet gauche de ses doigts de fée. Puis elle lâcha ma main en se contentant de me sourire. Je me demandai où elle avait trouvé un tel objet. L’avait-elle achetée à prix d’or dans une horlogerie ? L’avait-elle volée ? Lui avait-on offert ?
Je relevai mon bras doucement pour l’observer. J’eus l’impression d’être actrice d’une mauvaise plaisanterie, affublée d’un déguisement qui ne me ressemblait pas. Je l’aurais enlevée si Givke ne s’était tenue près de moi. Elle avait l’air si heureuse : je ne pus que sourire. Ce cadeau acheva de me faire réaliser son affection. Pour la première fois depuis Hinnes, quelqu’un m’aimait. J’eus la sensation d’une imposture après tout ce qu’elle avait fait pour moi, sans rien recevoir en retour.
— J’ai pensé qu’elle t’irait bien, murmura Givke. Tu es très belle avec.
Je n’avais jamais entendu un tel compliment et je crois que je devins rouge pivoine. Givke était sincère. Je me sentais si laide depuis petite, et plus encore avec les coups de Gretja que les larmes me montèrent aux yeux. L’émotion me donna la force de me redresser pour ouvrir les bras. Givke vint s’y blottir et je la serrai avec tendresse. La douleur ne fut que passagère : mon alitement touchait à sa fin. Je sentis Givke trembler contre moi et me serrer avec une force insoupçonnée. Elle sanglotait.
Le cadeau, puis les pleurs. Je compris que quelque chose n’allait pas. Pourtant, Givke n’avait rien laissé paraître depuis l’incident du pistolet, trois semaines plus tôt. Ses larmes coulèrent contre mon cou, contre les bleus de ma poitrine, le long des croûtes de mon bras. Elles avaient la douceur de la rosée qui perle sur les fleurs. J’aurais voulu tenir Givke contre moi pendant des heures, mais elle finit par se dégager. Enfin, elle m’avoua :
— Je n’ai pas saigné ce mois-ci. Je suis enceinte.