En entendant sa voix, son nom me revint, comme une évidence.
— Astrée.
C’était la première fois que je réalisais à quel point le prénom de mon ancienne camarade de chambrée était beau. La revoir, tant d’années après son départ du Château, me bouleversa. Tout avait changé dans nos vies et pourtant nous étions toujours aux mêmes places. Elle était la grande aux agissements mystérieux, j’étais la petite enfermée qui se demandait ce que ses aînées avaient pu faire dehors. Je ne pus lui demander ce qui l’avait blessée ; elle s’évanouit en passant près de moi. Son bras effleura mon épaule avant de retomber inerte.
Près de la porte, la discussion entre Gretja et l’homme s’était apaisée. Il lui avait mis une liasse de billets verts dans la main en souriant. Après un instant de flottement, elle s’était hâtée de les cacher dans sa poche, espérant peut-être ne pas être vue. Elle essuya ensuite sa main contre sa jupe, comme si l’argent l’avait salie. L’homme tourna les talons et trottina jusqu’à son automobile qu’il se hâta de démarrer. Elle disparut en grondant dans l’allée des hêtres.
*
Astrée reposait sur l’épaule, inconsciente. Après avoir bandé son flanc, Daawie l’avait enveloppée d’une vieille couverture de laine grise. J’avais été surprise par son habileté à soigner la blessée, comme si cela avait été son métier. J’avais tiré une chaise jusqu’au fauteuil pour veiller la nouvelle venue, avec Givke. Daawie se tenait non loin, un journal sur les genoux. Quant à Gretja, elle était montée dans sa chambre et nous entendions le parquet grincer au-dessus du plafond tandis qu’elle tournait en boucle.
Je n’osais poser la moindre question à Givke, préférant tenter de trouver des réponses dans la contemplation du corps meurtri d’Astrée. Il n’apportait que davantage de mystère. Pourquoi cette blessure ? Pourquoi l’avait-on conduite ici plutôt qu’à l’hôpital ? Quel lien avait-elle avec la ferme ? Pourquoi l’homme avait-il payé Gretja ? Et surtout, se réveillerait-elle ?
Cette dernière question trouva sa réponse tard ce soir-là, alors que seules deux chandelles éclairaient encore le salon. Daawie s’était endormie, Gretja ne faisait plus de bruit, seule Givke demeurait éveillée avec moi. Astrée battit des paupières plusieurs fois, puis se frotta les yeux, comme au réveil d’une trop longue nuit. Elle grimaça en serrant les dents et gémit.
— Givke, j’ai mal.
— Tout va bien, je suis là. Tu es en sécurité ici.
Je crois que je n’avais jamais entendu Givke parler aussi longtemps depuis la mort de Didion. Elle avait même pris la main d’Astrée pour la serrer contre elle. L’émotion dans sa voix disait combien elle était attachée à la blessée. Cette dernière avait fermé les yeux sous l’effet de la douleur et respirait avec difficulté. Givke lui tendit un verre d’eau, elle l’ignora. Ses poings tordaient la couverture, comme pour la déchirer. Après quelques minutes, la douleur s’apaisa et Astrée rouvrit les paupières. Elle but lentement en remerciant Givke d’un hochement de la tête. Elle se tourna ensuite vers moi, pour me demander d’une voix faible :
— Toi aussi ils t’ont placée ici ?
J’acquiesçai. Sa question venait de dissiper mes derniers doutes : je n’étais pas la première qu’Arèle envoyait ici. Des années plus tôt, Astrée avait pris le même chemin de malheur que moi.
— Écoute-moi bien, Hildje. Pars d’ici tant que tu le peux encore. Marche sur le chemin en face de l’allée des hêtres et traverse le champ de blé. Tu arriveras à un village de briques rouge avec une gare. Prends le premier train. Fuis cet endroit. Peut-être qu’ils ne te rattraperont pas.
Sa mise en garde s’acheva dans une quinte de toux. Givke se leva pour reprendre sa main, incapable de faire quoique ce soit d’autre. Je demeurai déconcertée par les propos d’Astrée. Pourquoi avait-elle utilisé son peu de forces pour me dire cela ? Pourquoi se souciait-elle de moi alors que nous nous étions plus disputées que saluées en cinq ans dans la même chambrée. Mes questionnements furent chassés par l’urgence de son état. Sa toux ne cessait pas et des gouttes de sang tachaient désormais le canapé. J’allai réveiller Daawie en lui pressant l’épaule.
— Il faut appeler l’hôpital ! Vite !
Mon geste n’eut pas plus d’effet que si j’avais voulu saisir le vent. Quand je la secouai, prise de panique, Daawie me jeta un regard morne.
— Arrête ça.
Sa voix était plus plaintive que colérique. Elle voulait se débarrasser de moi comme d’un problème passager, sans importance. La toux étouffée d’Astrée résonnait jusqu’ici. Daawie l’ignorait volontairement. Cette pauvre loque que l’on payait pour s’occuper d’enfants acceptait de la laisser mourir. Je crachai sur son lit et repoussai brusquement son épaule avant de me jeter vers l’escalier. C’était la première fois que je m’en prenais à une adulte depuis Eemke à la piscine. Je dévalai les marches jusqu’au combiné, fièrement exposé dans l’entrée à tous nos visiteurs. Mes pensées se brouillaient et je ne sus quel numéro composer. Je frappai du poing sur le mur en cherchant désespérément un souvenir salvateur.
Seul me revint le visage d’Arèle, un soir où elle nous avait expliqué la procédure à suivre en cas d’accident. Ce qu’elle avait dit m’échappait. J’appuyai sur des touches au hasard, encore et encore, mais aucune ne pouvait déclencher la sonnerie. Je regrettai de n’avoir pas espionné Gretja et Daawie quand elles avaient utilisé le téléphone. N’importe quel numéro me convenait. J’avais seulement besoin que quelqu’un puisse m’aider. En désespoir de cause, je reposai furieusement le téléphone puis courus vers le salon. Givke saurait peut-être, elle. J’entendis alors Daawie hurler :
— Gretja, viens vite !
Je ne l’avais jamais entendu crier si fort, prendre une voix si grave. Je sentis le poids dans ma poitrine s’atténuer. Elle avait compris le danger, elle venait au secours d’Astrée. Quand elle descendit les marches et que son regard croisa le mien, je compris qu’elle appelait pour moi. Elle me cria :
— Recule ! Ne touche plus à ce téléphone !
Sa réaction me déconcerta. Comment pouvait-elle refuser d’aider Astrée. Pourquoi refuser d’appeler cet hôpital où elle s’était souvent rendue pour ses problèmes cardiaques ? Les trémolos dans sa voix trahissaient une émotion que je lui ignorais : la peur. Comme si un simple appel pouvait entraîner de terribles conséquences. Comme si l’homme qui avait amené Astrée leur avait interdit de prévenir qui que ce soit. Mes déductions s’arrêtèrent là, alors que Gretja faisait irruption dans l’entrée.
Ses yeux étaient rougis par la fatigue, sa bouche tordue dans une grimace mauvaise et ses dents serrées. Elle semblait s’éveiller d’un cauchemar nocturne, ou plutôt en naître. Elle marcha vers moi sans un mot, puis me gifla de toutes ses forces. Mon nez se déforma sous le coup, ma lèvre s’ouvrit et mon cou se tordit. Son geste m’avait tant surprise que la douleur n’arriva pas tout de suite. Il n’y eut d’abord que ma joue brûlante, le bourdonnement dans mes oreilles et une nuée d’étincelles comme seule vision. Alors que j’essuyai ma bouche, une vague de souffrance s’élança sur mon visage. Des larmes se mêlèrent au sang.
La détestation qui m’avait saisie à l’encontre de Daawie n’était rien par rapport à ce que je ressentais à l’encontre de l’immonde créature qui lui servait de femme. Avec cette claque résonnaient toutes les brimades, toutes les insultes et les humiliations. Elle avait soumis Givke, elle croyait me soumettre aussi. C’en était trop, je ne serais plus jamais son esclave. Je titubai vers la cuisine, pour attraper l’un des grands couteaux de la commode. Non, pas un, deux. Et avec ces lames, je planterai cet être malfaisant jusqu’à le vider de son sang. Je trancherai sa gorge comme elle-même tranchait la gorge des truies, et la regarderai mourir en la fixant dans les yeux.
Alors que je m’éloignais, j’entendis le téléphone débranché, enfermé dans un placard, et avec lui tout espoir d’un appel au secours. Puis Gretja courut, m’attrapa les cheveux et les tira si fort que je crus qu’elle allait les arracher. Je me débattis, mais sa poigne était solide.
— Qu’allais-tu faire, petite idiote ! Daawie t’a dit de ne pas appeler !
Dans un vain espoir de rendre de la raison à cette folle, je gémis :
— Elle va mourir !
Prononcer ce mot qui m’effrayait tant, je l’espérais, finirai par rendre sa raison à Gretja. Il n’en fut rien.
— Si on apprend qu’elle est chez nous, c’est nous qui mourrons ! On l’a poignardée parce qu’elle en savait trop. Personne ne doit savoir qu’elle est ici !
Je tentai une fois de plus de me dégager, lançai toutes mes forces dans la bataille, frappai Gretja d’un violent coup de coude.
— Salope !
Elle me relâcha, puis un nouveau coup claqua sur ma joue. Plus fort que le premier. L’impact me projeta en arrière et ma peau s’enflamma. Ma mâchoire irradia d’une douleur électrique. Ma joue, elle, semblait avoir été déchirée par des dizaines d’ongle. Je tombai sur les fesses. Si je me levais, elle me frapperait encore. D’impuissance, mes pleurs redoublèrent et je laissai mon visage tomber sur mes genoux. Gretja partit. Il n’y eut plus que les cris et la toux persistante d’Astrée. J’entendis les échos d’une dispute, un autre pleur lointain. Sans doute celui de Givke.
Mes larmes étaient comme des torrents de lave sur ma peau meurtrie. De mon cœur en miettes émergeait une seule certitude : je n’avais jamais autant haï. Comment ces femmes pouvaient-elles triompher ? À défaut de pouvoir les tuer, j’avais envie de disparaître. Puis la toux d’Astrée se tut. Je me redressai, en proie à une peur panique. Elle ne pouvait pas être morte, pas comme ça. Je trouvai la force de me traîner jusqu’au salon de mon pas le plus discret. Par bonheur, Gretja ne s’intéressait plus à moi, trop occupée à faire les cents pas dans la cuisine.
Daawie pleurait, assise dans le couloir de l’entrée. J’aurais voulu qu’elle se lamente ainsi pour l’éternité. Il n’y avait pas trop de larmes pour sa violence et sa lâcheté. Givke, elle, se tenait au chevet d’Astrée, dont elle guettait les inspirations avec intensité. Astrée respirait. Une enclume se retira de mon ventre et un instant, mes larmes brûlèrent moins. Elle vivait.
Ses lèvres étaient rougies et des dizaines de taches vermeilles constellaient son corps et les draps, comme une nuée d’étoile. Le sang perlait aussi à travers ses bandages et sa couverture pour ruisseler sur les planches du parquet. La quantité qu’elle avait perdue m’horrifiait : j’ignorais qu’il puisse y en avoir autant dans un seul corps. J’errais jusqu’à une chaise, ignorant la place à prendre dans ce tableau dramatique. Je m’assis derrière Givke et abandonnai mes dernières forces à la contemplation morbide du corps blessé. Son souffle de vie fragile distrayait mon esprit de tout le reste.
La soirée fut interminable, ponctuée d’endormissements et de quinte de toux. Plusieurs fois, je crus voir Astrée s’étouffer devant mes yeux, mais elle retombait à chaque fois sur le côté, inconsciente et vivante. Je m’endormis finalement, pour plonger dans l’horreur. Je revis les tireurs autour de l’eau, les corps de mes proches retomber. Je vis aussi une vieille femme se tordre de douleur dans un lit, sa main tendue vers moi. Je vis une barque qui avançait doucement sur l’eau, où j’étais entourée de cadavres. Ces cauchemars glauques me réveillaient, mais la réalité n’était pas moins affreuse et j’y replongeais à chaque fois.
Dans mes phases de conscience, j’échafaudai un plan pour le lendemain. Je jouerais la soumise pour que Gretja me laisse sortir. Je feindrais le travail mais courrais vers les fermes voisines. Je ferais prévenir l’hôpital et dénoncer mes tortionnaires. Elles seraient arrêtées, emmenées par la police. C’était risqué, mais après ce qu’on m’avait infligé, je n’avais plus rien à perdre. Et quitte à plonger, je voulais les noyer avec moi.
À l’aube, Gretja entra dans le salon. Sa seule présence me donna la chair de poule. Cette vision imposée était comme une nouvelle claque. Je me figeai, les doigts tendus sur les barreaux de ma chaise. Gretja s’arrêta au niveau de Givke. Un instant, je me demandai ce que je ferais si elle s’en prenait à elle. Une brève vision de moi courant vers la cuisine, puis en revenant un couteau à la main, me traversa l’esprit. Ce n’était pourtant qu’un fantasme, écrasé par le poids de la terreur.
— On y va, Givke, murmura-t-elle d’une voix doucereuse, c’est l’heure.
La jeune fille lui jeta un regard suppliant en se rapprochant d’Astrée.
— Est-ce que je peux ne pas y aller aujourd’hui ? S’il te plaît. Je dois rester près d’A…
Jamais à ma connaissance Givke n’avait osé s’opposer à Gretja. Elle ne s’en formalisa pas et se contenta d’ajouter d’un ton sec :
— Hors de question. Dépêche-toi de te préparer. Tu vas être en retard.
— Laisse-moi seulement ce matin. Ils se débrouilleront sans moi. Je travaillerai plus tard ce soir.
— Et qui nous payera les heures que tu n’as pas faites ? Debout, idiote !
La voix de Gretja avait sifflé d’une rage à peine contenue. En s’opposant à elle, Givke devenait l’exutoire de cette affreuse nuit. Elle s’approcha d’un air menaçant jusqu’à ce que Givke cède. Une fois que cette dernière eut couru jusqu’à sa chambre, elle se tourna moi. Mon cœur se souleva d’angoisse. Je tendis mes mains devant moi en guise de bouclier. Gretja reprit sa voix doucereuse :
— J’ai un petit service à te demander : peux-tu aller me chercher une bouteille à la cave ? J’ai besoin de me changer les idées.
J’acquiesçai, tous mes muscles tendus. Je baissais les yeux, comme la petite fille sage qu’elle espérait trouver. Je devais tromper sa méfiance, et faire passer ma haine pour de la peur. Le cœur battant à tout rompre, j’allai vers la porte blanche au fond de la cuisine. Je croisais le regard défait de Givke, déjà redescendue et prête à s’en aller. Mon cœur se serra : rien ne lui assurait de revoir Astrée vivante. Le souffle de la blessée vacillait comme la lumière d’une bougie sur le point de s’éteindre. J’espérais de tout cœur avoir le temps de lui venir en aide.
Je fis grincer la serrure de la cave d’un tour de clé, puis allumai la lumière. Un long escalier de pierre parut, il paraissait plonger dans les entrailles de la terre. À mon arrivée, Gretja m’avait expliqué que cette cave était l’une des plus imposantes des environs. De nombreuses vignes prospéraient autrefois à la place des champs et les cuvées de la ferme se vendaient jusqu’à Losival, au nord du pays. Je descendis prudemment les marches jusqu’à la première salle. En entrant, je déchirai une large toile d’araignée, dont les fils se collèrent sur ma jupe. J’appuyai sur l’interrupteur et l’ampoule accrochée au plafond clignota faiblement. J’eus assez de lumière pour distinguer l’armoire où Gretja compilait ses derniers achats. J’optai pour une bouteille au goulot rebondi et à l’étiquette dorée.
Une barre de fer avait été accrochée au-dessus de l’escalier en guise de rampe. Je m’y accrochai de ma main libre pour ne pas glisser sur les marches humides. Je remontai à toute hâte. Le temps pressait. La porte était close. J’entendis le pas de Gretja dans la cuisine. Mes lèvres dessinèrent un rictus moqueur : sa peur des courants d’air était ridicule. Il disparut lorsque j’appuyai sur la poignée. Le verrou était fermé. Gretja m’avait enfermée. Cette folle avait deviné mes intentions et m’avait enfermée.
Même dans mes pires cauchemars, je ne m’étais jamais sentie aussi faible. Une violente montée de panique me fit trembler les bras. Je devais sortir au plus vite. Je hurlai le nom de Gretja de toutes mes forces, jusqu’à en perdre la voix, dans l’espoir illusoire d’être entendue au-delà de la ferme. Puis je me jetai de toutes mes forces sur la porte. Une douleur aigue naquit dans mon épaule et se propagea dans mon bras. Je me mordis la langue pour ne pas pleurer encore. Je brisai la bouteille contre la porte. Des éclats de verre volèrent sur les marches, l’un d’eux me griffa la cuisse. Puis je déversai un flot d’insultes et de menaces.
D’innombrables fantasmes de violente vengeance se bousculaient dans ma tête. J’avais envie de blesser, de faire souffrir, de détruire cette femme. Après un instant de rage immobile et muette, je redescendis à la cave. Je saisis une bouteille et la jetai au plafond. Les suivantes se brisèrent sur un tonneau, puis au sol. Une à une, je vandalisai les plus belles bouteilles de mes geôlières pour maintenir un vacarme continu.
Je retournai l’armoire dans un immense fracas. J’en étais sûre : Gretja l’avait entendu. Pourtant, elle ne vint pas dans la cuisine. Elle voulait m’ignorer : très bien. J’allais détruire tout ce qui comptait pour elle. J’achevai les dernières bouteilles avec une planche du meuble brisé. Je détruisis tout ce que je pouvais, jusqu’à l’ampoule qui éclata dans une étincelle. Puis je revins à l’escalier et descendis jusqu’à la chambre froide.
Malgré l’obscurité, je n’eus aucun mal à casser les planches accrochées aux murs, dont dégringolèrent fruits et légumes. Je réduisis en morceaux les potirons, pommes de terre, carottes et courgettes, fis une bouillie des poires, prunes et aubergines. J’avançai ensuite à tâtons vers le fond de la pièce. Là se trouvait ma première cible : les médicaments de Daawie. Ces gélules blanches et vertes avec lesquelles elle revenait de l’hôpital une fois par mois. Grâce à une conversation avec Gretja que j’avais épiée, je les savais rangées dans de larges boîtes de verre, à l’angle du sol et du mur, cachées derrière l’armoire.
Dans le noir, les pas jusqu’au bout de la chambre froide me parurent longs. Cette attente ne rendit le toucher du mur que plus jouissif. Je me penchai jusqu’à trouver les bocaux aux couvercles de métal. Je brandis ma planche et frappai sans une hésitation. Mal ajusté, mon premier coup se heurta au mur. Je fis un léger mouvement de recul avant de recommencer, me délectant cette fois du bruit du verre brisé. Je me décalai sur la droite pour détruire les bocaux un à un. Après avoir fini la rangée, je revins sur mes pas pour asséner de nouveaux coups : il me fallait anéantir chacune de ces gélules : rien ne devait être récupérable.
À mesure que je détruisais les médicaments, une puissante odeur de menthe m’envahit les narines. Elle m’excita et je redoublai d’efforts. Je me sentis grisée, toute puissante. C’était comme si tous mes problèmes se tenaient devant moi et que je pouvais les réduire en charpie à la seule force de mes bras. Lorsque j’eus brisé le dernier bocal, mon énergie retomba brusquement. Mes jambes flageolaient et ma tête tournait. J’avais une brusque envie de sommeil. Je lâchai mon bâton et tombai à genoux au milieu des légumes en compote, avec l’impression d’être entourée de doux murmures.
Ma chute m’entraîna en arrière. Mon bras droit plongea dans les morceaux de verre et je hurlai de douleur. Les murmures et les odeurs disparurent, chassés par l’urgence. J’avais l’impression que les éclats enfoncés dans ma chair étaient imbibés de poison et qu’il fallait les arracher au plus vite. La panique monta, encouragée par l’obscurité et la solitude. Je me relevai en serrant les dents, avec la sensation que des serpents avaient planté leurs crocs dans mon bras. Je manquai plusieurs fois de glisser dans l’odieuse mixture qui s’était répandue dans toute la pièce, parvins à descendre les dernières marches de l’escalier par miracle.
Appuyer sur l’interrupteur de la cave à vins fut une délivrance. La lumière m’aida à réfléchir à nouveau : j’étais seulement blessée : je n’allais pas mourir. Je retirai un à un les morceaux de verre, en hurlant à la mort. Le sang coula assez pour recouvrir mes deux mains et l’entièreté de mon bras. J’enlevai mon tablier pour envelopper la blessure et la serrai d’un nœud solide. La douleur était intacte, mais ne plus voir ma peau déchirée m’aida à reprendre mes esprits.
Je demeurai assise les yeux clos pendant un temps interminable. Je trouvai la force de me lever pour atteindre les fûts de chêne où reposaient les vins d’un château voisin. J’ouvris les robinets un à un de mon bras valide. Puis j’allai m’asseoir sur les marches au-dessus de la porte pour regarder avec fascination la pièce se noyer de flots vermeils.