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Chapitre 4 : Une fille comme toi

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Par &douard

Sitôt Osivel passé, le paysage se résuma à de longs champs entrecoupés de petits bois. Nous nous enfoncions au plus profond de la campagne. Les villages du lointain devinrent de vieilles fermes, les routes des chemins de cailloux et nous ne croisâmes plus aucune automobile. Tout au long du trajet, mes deux accompagnateurs demeurèrent muets. Je ne pouvais apercevoir que leurs visages fermés dans le rétroviseur. Leurs bâillements fréquents se mêlaient au grondement monotone du moteur.

Des milliers d’idées se bousculaient dans ma tête et j’étais prise d’émotions contradictoires. Quitter le Château et tous ses malheurs aurait dû me réjouir. C’était ce que j’avais toujours voulu. Et voilà que ce départ survenait au pire des moments. Au-delà de ma peur de l’inconnu prédominait la rage, la rage pure. Arèle m’avait rejetée, privée d’un aurevoir à Hinnes et retiré sa confiance. Je m’en voulais aussi à moi. Sans mon échec à la piscine, tout se serait arrangé.

Soudain, nous nous arrêtâmes sur le côté, éclaboussant les haies à cause des flaques. Un faisan s’envola. Le chauffeur sortit une grande carte en noir et blanc qui recensait tous les chemins des environs. Il demeura perplexe quelques instants, puis nous repartîmes à allure lente. Peu après, il bifurqua sur un chemin étroit entre champs de blé et de maïs. Nous fûmes bousculés au rythme des bosses dans un dédale de sentiers étroits.  Enfin, nous parvînmes au pied d’une pente pavée, que notre véhicule gravit en toussotant.

Une grille noire tenue par un gros cadenas nous attendait en haut. L’homme du siège passager sortit de sa léthargie pour passer sa tête entre les barreaux. Comme il n’y avait personne et aucun moyen de se signaler, il s’époumona. Au bout de quelques minutes, une jeune fille aux cheveux crépus nous ouvrit en nous jetant un regard méfiant. La grille s’ouvrit dans un grincement et nous redémarrâmes. Après avoir traversé une pelouse fraîchement tondue, nous parvînmes au milieu d’un corps de ferme en briques. Quelques poules et un chat s’écartèrent quand nous nous garâmes.

Lorsque le moteur s’arrêta, j’attendis un geste de mes conducteurs, hésitant à sortir vers cet inconnu trop calme. Soudainement, ma banquette me paraissait confortable, le couvert du toit, protecteur ; l’extérieur ne pouvait être que porteur de danger. Un de mes accompagnateurs vint cependant ouvrir ma portière et je dûs le suivre. Le vent balaya mes cheveux sur mon visage et mes épaules et je regrettai de ne pas avoir de quoi les attacher. Alors que les deux hommes avançaient vers la porte principale, j’aperçus un regard espion.

La fille qui nous avait ouvert se cachait à l’intérieur d’une remise à droite de notre voiture, accroupie sur le sol sec. Sans son ombre allongée par le soleil de midi, je ne l’aurais pas vue. Cette fois, je pris le temps de l’observer. Elle était grande, mais flottait dans une robe sale et usée. Son corps maigre et son visage cerné contrastaient avec la vivacité de ses pupilles. Ses yeux étaient verts, et cette couleur rare ajoutait à la bizarrerie de son comportement. Sa manière de m’observer me gêna. J’avais l’impression de l’effrayer, alors que nous ne nous connaissions même pas.

Ce malaise ne me quitta que lorsque nous arrivâmes à l’intérieur. Une grosse femme au crâne rasé nous ouvrit la porte. D’abord méfiante, elle nous ouvrit le passage à la vue de la carte présentée par le chauffeur. Elle leva les yeux au ciel, puis nous invita à la suivre à travers un couloir mal éclairé, décoré d’objets de porcelaine, de tableaux et de fleurs. Nous arrivâmes ensuite à un petit salon carré. Je frissonnai en découvrant une tête de biche empaillée à l’angle du plafond.

Un mobilier imposant occupait la majeure partie de l’espace et nous peinâmes à nous asseoir, coincés entre la table et les armoires. Les chaises étaient matelassées et garnies de velours rouge. Un vase se trouvait juste devant moi et une puissante senteur de muguet m’envahit les narines. Cela apaisa un instant mon angoisse et je me laissai choir contre mon dossier. Les deux hommes échangèrent quelques instants à voix basse avec la femme avant de se retirer sans un au revoir. Ils ne m’avaient pas adressé une fois la parole. Ma nouvelle interlocutrice s’assit en face de moi, soupira, puis se présenta :

— Daawie. C’est moi qui gère la ferme avec ma femme. Il y a une autre fille ici. La règle est simple : tu travailles bien et ça ira. Compris ?

J’acquiesçai, troublée par la rudesse de mon interlocutrice. Même les adultes les moins agréables du Château feignaient la gentillesse et la douceur. Daawie ne s’en embarrassait aucunement. Elle siffla trois fois, puis s’époumona :

— Givke ! Apporte un verre de lait !

Après quelques instants, un pas léger mais rapide gravit l’escalier. La fille qui nous avait ouvert puis espionnés pénétra dans la pièce en bout de course. Elle haletait et quelques gouttes de sueur perlaient sur ses tempes. Je m’aperçus qu’elle avait teinté le bout de ses mèches de rose et songeait avec regret à Daanio. Givke s’approcha de moi sans me regarder, heurta un pied d’armoire et lâcha le verre. Elle se pencha pour le rattraper, mais il était trop tard. Le récipient se brisa à mes pieds, entourant ma chaise d’une flaque blanche. Daawie hurla :

— Givke !

Sa voix grondait comme le tonnerre et ses poings serrés menaçaient. Sans sa condition physique, j’étais certaine que Daawie aurait frappé la fautive. Stupéfaite, je n’osais amorcer le moindre mouvement. Je me promis de ne jamais rester à sa portée lorsqu’elle serait en colère. Elle semonça Givke, qui avait levé les mains près de son visage, dans une protection bien inutile.  

— Tu n’es qu’une bonne à rien ! Va chercher une serpillère et un autre verre !

La jeune fille s’exécuta aussitôt, me jetant seulement un regard résigné avant de se retourner. Elle semblait avoir perdu toute colère, toute envie de rébellion : cette vision me terrifia. Qu’avait-elle subi pour accepter une telle humiliation ? Était-ce ainsi que l’on traitait les enfants dans ma nouvelle maison ? Comment Arèle avait-elle pu le permettre ? Devant mon visage crispé, Daawie se radoucit et se composa un sourire hypocrite.

— Ne fais pas attention à cette incapable. Elle n’a jamais été bonne à rien de toute façon. Dis-moi, d’où viens-tu ?

— Le Château, répondis-je d’une voix blanche, étonnée de la curiosité soudaine de mon interlocutrice.

— Gretja m’a dit, oui. C’est où ?

— Je ne sais pas.

— Tu es venue comment ?

— En automobile. J’ai fait quelques heures de route.

— Ah, je croyais que tu venais de plus loin. C’est vrai que tu parlais trop bien pour une étrangère.

Je ne répondis rien, craignant de nouveaux cris. En essayant de s’intéresser à moi, Daawie venait de confirmer mes mauvaises premières impressions. Lorsque Givke revint, elle lui jeta un regard noir et lui arracha le verre des mains pour me le tendre. Je bus à petites gorgées, souhaitant seulement fuir cet endroit malsain. J’eus beau chercher un brin de solidarité du côté de Givke, je ne pus rien obtenir de son regard imperturbable. Elle ressemblait à l’un des automates qui étaient exposés dans la galerie d’art privée en face du Château. Les adultes nous y emmenaient une fois par an, lorsque la collection était exposée gratuitement au public. Son état me désolait, mais je n’y pouvais rien.

J’avalai la dernière gorgée de lait avec soulagement, pressée d’échapper au face-à-face imposé par Daawie. Je ne m’y résolus qu’au bout de longues secondes de flottement, craignant d’être réprimandée. Elle ne dit cependant rien et je descendis l’escalier en respirant enfin à mon aise. Givke ferma la porte derrière moi. Je décidai d’aller au salon, pour me reposer sur un des fauteuils de cuir. J’y tombai en fermant les yeux, éreintée par cette journée de départ. Mes pensées se dirigèrent vers Hinnes, Eemke, Arèle. Je sentis mes poings se serrer. Je n’aurais jamais dû quitter le Château, surtout pour arriver dans un tel endroit. Il fallait que je parte d’ici.

Un cri brisa ma bulle de rumination. La voix de Givke. Puis un autre, de Daawie cette fois. Une chaise se renversa et je crus saisir le claquement d’une gifle. Il y eut des pleurs. C’était glaçant. Je me serrais en boule contre mon dossier, à défaut de trouver le courage de fuir. Un nouveau cri de Daawie fit taire les sanglots et j’entendis son pas lourd descendre les marches. Mon cœur s’emballa : qu’avait-elle fait à Givke ? Qu’allait-elle me faire ? Par bonheur, elle m’ignora, se dirigeant vers la cuisine. J’entendis des bruits de vaisselle pendant quelques minutes, puis elle sortit dans la cour. Dans le silence, j’osai enfin me lever. Je grimpai les marches, curieuse du destin de Givke.

Je vis ses tresses roses dépasser de l’embrasure avant d’arriver à l’étage. J’entrai sur la pointe des pieds, ignorant le comportement à adopter dans une telle situation. Givke avait enroulé sa robe brune autour de ses jambes. D’un pas vers elle, je fis grincer le plancher. Si elle s’aperçut de ma présence, elle n’en laissa rien paraître. Je ne sus que dire, que faire. Son apathie m’écœurait et cristallisa un instant toutes mes rancœurs.

Je redescendis l’escalier, les dents serrées. Je me cachai contre un mur, à l’ombre d’une armoire de chêne. J’y passai le reste de l’après-midi prostrée, à rejouer chacune des scènes qui avaient précipité ma chute. Revivre la piscine m’arracha des frissons incontrôlables, même si je ne gardais alors qu’un souvenir trouble des évènements. Enfin, je ressentais l’étendue de mon malheur. J’avais perdu jusqu’aux promesses d’un meilleur avenir. Mon mensonge et mon échec avaient condamné ma seule amitié et je découvrais un lieu encore plus affreux que le Château. Sans la crainte de mes nouvelles geôlières, j’aurais brisé l’infâme lampe orange sur la commode qui me faisait face.

Daawie coupa mes ruminations en hurlant mon nom. À regret, je quittai cette cachette éphémère pour aller affronter ces gens que je détestais déjà. Une douce odeur d’épices me chatouilla les narines alors que j’avançais vers le salon. Un couvert sommaire avait été installé sur une nappe beige, éclairée par quelques ampoules. Je retrouvais Daawie et Givke. Au centre de la table, une place demeurait libre. J’y avançais sans un mot, espérant ne pas me faire remarquer. Je ne m’étais pas encore assise que la voix de Daawie me reprenait :

— Pas là ! C’est la place de Gretja ! Va au bout !

Je voulus rétorquer qu’elle n’avait rien à me dire, qu’elle n’était personne, mais j’étais trop lasse pour m’énerver. Je m’exécutai pour ne plus avoir à entendre le son perçant de sa voix. J’étais affamée et je me ruai sur les morceaux de pain noir aux céréales et mon bol de potage. Quand je l’eus fini, je fus surprise de voir Givke me tendre une part d’omelette avec du riz jaune. Je peinai à comprendre comment celle qui m’avait si complètement ignoré pouvait me témoigner une telle attention.

Le repas s’effectua dans un calme effarant, où je n’étais peut-être pas la seule à vouloir me trouver à mille lieux de là. Pourtant, les plats que Givke apportait ; viandes, poissons et légumes aux étranges couleurs, dépassaient en qualité tout ce que j’avais pu connaître au Château. Bien que tendu par l’ambiance lourde, mon corps se rassasia de tout ce qui lui était offert. Je pris les forces que je devinais nécessaires pour affronter mon nouveau quotidien. Tandis que Givke apportait un plateau de fruits biscornus, une voiture se gara près de l’entrée. Sans doute la fameuse Gretja, enfin venue nous rejoindre. Ressemblerait-elle à Daawie ? Pour tromper mon anxiété, je m’attaquai à une poire molle qui me trempa les mains après seulement deux coups de couteau. La porte s’ouvrit.

La femme de Daawie était plutôt mince mais plus grande qu’elle. Elle avait de courts cheveux bruns, un maquillage nourri et de nombreux bijoux. Elle ressemblait aux nombreuses passantes que l’on croisait sur la place d’Osivel. Cette apparence si ordinaire détonnait après mes précédentes rencontres. Elle marcha droit vers nous, puis tendit les bras. Givke se leva pour lui enlever son gilet et Gretja s’assit en soufflant.

— Quelle journée !

— Il y avait beaucoup de clients aujourd’hui ? demanda Daawie sans se préoccuper de me présenter.

— Ils veulent tous se faire beaux pour l’été… Enfin, ça fait du chiffre, on ne va pas se plaindre.

Les deux femmes conversèrent ainsi jusqu’à la fin du repas, comme si je n’étais qu’un élément insignifiant du décor. Ce ne fut qu’au moment du débarrassage que Gretja sembla enfin se rendre compte qu’elle ne m’avait jamais vue.

— Hildje ?

— Oui, c’est moi.

— Tu te lèveras tôt demain, il faut que je te voie.

J’acquiesçai, le regard baissé vers le sol. Que me préparait-elle ? Me réserverait-elle le même traitement qu’à Givke ? Ici, les adultes semblaient agir en toute impunité. J’aidai à débarrasser sans pouvoir calmer les battements de mon cœur. Une fois la table lavée, j’attendis qu’on me montre ma chambre. Les instructions que j’attendais sagement ne vinrent jamais. Gretja et Daawie s’assirent sur le canapé l’une contre l’autre et éteignirent la moitié des lumières. Heureusement, Givke vint à mon secours d’un chuchotement :

— Viens.

Sa voix était douce, légèrement éraillée. Je la préférais cent fois à celles de Daawie et Gretja. Givke ne m’offrit pas d’autres mots et se contenta de grimper jusqu’au deuxième étage. Elle me conduisit dans une pièce rectangulaire entièrement en bois avec deux lits et deux chaises, me désigna le premier. Une petite fenêtre avec un rideau rouge m’offrait une large perspective des champs qui entouraient la ferme à perte de vue. Seule une voie ferrée coupait cet horizon champêtre. Il n’y avait ni haies, ni barrières, mais j’étais prisonnière. Mon objectif était évident : je devais m’échapper. Je remis ces plans au lendemain. Il me fallait prendre des forces.

*

Une ombre plongeait jusqu’à moi, puis m’entourait de son étreinte étouffante. Elle me ramenait à la surface où le vacarme éclatait, aussi destructeur que la première fois. Je la frappais, son sang coulait sur moi, puis on me frappait, moi aussi. Tout se rejoua avec la netteté des pires moments d’une existence, jusqu’à ce que l’on tambourine à ma porte.

À ma grande surprise, je me réveillai reposée, dans une chambre baignée d’une chaleur écarlate, incapable de me souvenir de mon cauchemar. Je m’arrachai à la douceur de ma couette et me redressai contre l’oreiller de plume encore marqué par ma nuque. Givke pénétra dans la pièce sans attendre et secoua mon bras.

— Dépêche-toi ! Gretja va se lever !

J’offris un visage interloqué à la jeune fille, ne sachant que déduire de ces mots si inquiets.

— Habille-toi et descend ! Il ne faut jamais qu’elle arrive avant toi !

Comme Givke se baissait, ses cheveux se glissèrent sur son épaule gauche, dévoilant une nuque brûlée de plusieurs petits points circulaire. Je frémis devant la marque reconnaissable des cigarettes. J’espérais de tout cœur que ses cicatrices précédaient son arrivée ici. Cette découverte me pressa à m’arracher à mes draps. Ma compagne d’infortune alla dévaler les escaliers. J’enfilai le chemisier aux rayures bleu et blanches et le tablier posé sur le tabouret au pied de mon lit. Il y avait aussi de laids mocassins, usés et sans lacets. J’enfilai ces chaussures trop serrées avec peine en observant les taches de peinture et marques d’outils sur le cuir. Un quotidien de travail m’attendait.

Je descendis en m’accrochant à la rampe pour ne pas glisser sur les marches. Au salon, Givke dressait déjà la table en sifflotant. Elle se tut dès que j’entrai, termina de disposer quelques assiettes de porcelaine, puis me dit :

— Apporte le reste. Obéis à tout ce qu’elle te demandera.

Je ne sus si elle parlait de Gretja ou Daawie et ne pus lui demander car elle décampa sans un mot, me privant de la seule compagnie que j’aurais pu désirer dans cette maison. Après une courte hésitation, j’avançai dans la cuisine. Elle était tapissée d’un gris terne avec d’imposantes armoires remplies d’ustensiles. Deux casseroles chauffaient sur un réchaud au gaz à l’odeur d’huile d’olive. Une mixture à base de céréales et de morceaux de pommes se trouvait au centre, à côté de quelques œufs au plat. Il me fallut plusieurs minutes de manipulation pour comprendre comment les éteindre. Je me brûlai le doigt sur le manche d’une casserole en tentant de regarder derrière le réchaud. Je finis par trouver un petit levier doré qui éteignit les flammes. Je regardai la peau de mon index rougir quand un pas résonna de l’escalier. Je me dépêchai d’apporter les plats à table : Gretja arrivait.

Je peinai à la reconnaître tant elle s’était maquillée. Ses lèvres étaient devenues violettes, ses joues rouges et le dessin de ses cils noirs s’allongeait jusqu’à sa nuque. Tous les bijoux de la veille avaient été remplacés par des plus colorés. Sa perruque rousse mal enfilée trahissait ses mèches brunes. Elle ne me jeta pas un regard, s’asseyant seulement sur la plus belle chaise. Après s’être servie, elle me parla, sans même lever la tête.

— On m’a dit que tu étais une fille violente, que tu n’allais plus à l’école.

Ce n’était pas une question. Je ne répondis rien.

— J’ai vu passer des dizaines de gamines comme toi, venues de partout. Je sais que tu viens d’Amarina, que tu as souffert, que tu es en colère.

Amarina. Je n’avais jamais entendu ce nom et ne comprendrais sa signification que bien plus tard. Sur le moment, je crus à une erreur de Gretja, qui déjà reprenait :

— Je sais ce que tu veux. Tu veux t’enfuir d’ici, fuguer à la ville en espérant y être libre. Tu ne veux plus voir d’adultes comme ceux que tu as côtoyés depuis ton enfance. Tu te berces d’illusions, imaginant que la vie est meilleure ailleurs qu’ici. Je te préviens : c’est faux. À l’extérieur, il y a des personnes mauvaises et dangereuses, surtout pour une fille comme toi.

Gretja cessa de parler pour croquer dans une galette abondamment beurrée. Entendre mes motivations dans cette bouche détestée m’agaçait profondément. Étais-je si facile à comprendre ? Son discours direct avait pourtant un côté rassurant. Il me rappelait Arèle, la seule adulte à avoir toujours été franche avec moi. Elle leva enfin la tête, me regarda froidement et j’eus la sensation qu’elle pouvait lire en moi. Elle mâcha en tapant sa cuillère sur le bord de la table, avant de reprendre :

— Je te conseille de rester ici, de te montrer aussi sage que depuis hier. Travaille sérieusement. Ici, il n’y a que cela qui compte.  Si tu fais les choses bien, tu n’auras pas de problèmes avec moi. Retiens seulement une chose : oublie tes rêves. Ils font du bruit quand ils se brisent.

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