Au lendemain du bain, je me réveillai optimiste et mon sourire décontenança autant les adultes que les autres filles. Ils ne m’avaient jamais vue aussi radieuse. Au petit-déjeuner, je me servis une généreuse portion d’omelette et grillai plusieurs tartines que je couvris d’orcel, une sauce composée de beurre, de poisson blanc et d’épices. Je me surpris à voir dans mon assiette autre chose que la satisfaction d’un besoin naturel. J’étais affamée de bonheur.
De retour dans ma chambre, je choisis un pantalon de velours blanc que je n’avais jamais porté en un an, et un haut noir léger brodé de fleurs. Je me douchai avec excitation, savourant ma victoire renouvelée sur l’eau. Je pris même le temps de coiffer mes cheveux. Chaque geste anodin de cette journée se chargeait de plaisir et de sens. Puis j’allai m’allonger sur mon lit en attendant les départs à l’école. Je regardai le plafond, m’amusai de ses imperfections. Quand j’en eus assez, j’ouvris une histoire d’Ezor, contemplai avec fascination les planches verdoyantes de son aventure en forêt. Je regrettai de ne pouvoir lire comme Hinnes, consciente qu’une partie du sens de la bande dessinée m’échappait.
J’attendis toute la matinée l’animateur annoncé par Arèle. Il arriva en fin de matinée, annoncé par le cri strident d’Eemke, l’adulte de garde ce jour-là. Après être sautée de mon lit, j’entendis son rire chantant, sa voix suave. Je retins ma respiration en dévalant l’escalier, craignant d’être déçue. Je ne vis d’abord que son dos trapu, sa queue de cheval, sa chemise rouge. Il discutait avec Eemke, à l’entrée du bureau. Sentant ma présence derrière lui, il se retourna. Je me figeai de surprise. Il me ressemblait.
Comme moi, il avait les cheveux raides comme des épingles, des sourcils épais, des yeux bruns arqués et la peau doucement dorée. Je me mordis la lèvre pour dissimuler ma stupéfaction. Mon physique m’avait toujours ramenée à ma condition d’exclue, d’isolée, d’étrangère. Je détestais ce corps qui creusait un peu plus encore le fossé entre moi et le reste du monde. Ma couleur de peau n’avait jusqu’alors été représentée que par une femme venue réparer la toiture du Château après un orage, une domestique d’Atriz qui la reprenait à l’école et par un vieux monsieur que j’avais observé pendant une année tous les jours depuis la fenêtre de ma salle de classe. C’était tout.
Alors, me reconnaître un peu dans ce petit homme aux bras ouverts, aux yeux brillants et au sourire éclatant me bouleversait. Sa présence rayonnante m’offrait un autre possible. Comme si cet animateur était simplement venu pour me montrer que l’on pouvait être différent et heureux. Il me fut immédiatement sympathique. Il me tendit la main et se présenta sans cesser de sourire :
— Daanio.
— Je m’appelle Hildje.
— Content de te voir, je serai animateur à Emisal. Je suis venu t’expliquer comment ça allait se passer. Ça te va ?
J’acquiesçai en fuyant son regard, intimidée par son enthousiasme. Eemke nous ouvrit la porte extérieure et nous nous installâmes sur un banc le long de l’allée qui menait au lac. Je m’assis à la fois effrayée et fascinée par cet adulte si différent de ceux que je connaissais. Il se dégageait de lui une sorte d’énergie particulière. Ses tatouages sur le cou, ses boucles d’oreille, la teinture violette de ses mèches de cheveux, à chaque pas à ses côtés j’avais l’impression de découvrir un nouveau détail. Dès que nous nous retrouvâmes seuls, il me demanda :
— Pourquoi tu veux partir ?
— J’ai un ami qui y était l’an dernier. Il m’a dit que c’était bien.
— Je suis d’accord avec lui, rit Daanio. Tu veux voir des photographies ?
J’acquiesçai et l’animateur me montra plusieurs clichés en noir et blanc d’une maisonnette perchée sur une colline au-dessus de la mer. Il m’expliqua que les jeunes allaient tous les jours marcher sur la plage, se baigner, pêcher des coquillages, faire des constructions de sable, ou naviguer en voilier. Qu’ils faisaient des grands jeux, des randonnées, des feux de camp et des spectacles. Ses descriptions achevèrent de me convaincre que j’allai passer le meilleur été de ma vie. Puis il me posa des questions.
— Qu’est-ce que tu aimes, Hildje ?
Prise de court, je ne voulus pas ressortir un des innombrables mensonges que je servais d’habitude aux adultes pour être tranquille. Après une courte hésitation, je lui livrai la seule vérité :
— Écouter des histoires. Être seule. Regarder les étoiles.
Tout en m’écoutant, Daanio me regardait avec intensité, comme si ce que je disais le passionnait. Je ne savais dire s’il jouait un rôle ou si m’entendre parler l’intéressait vraiment. Cependant, la pertinence de ses questions me convainquit qu’il voulait en apprendre davantage sur moi. Il me demanda quelles histoires je connaissais, si je savais reconnaître des constellations, si j’avais d’autres amis qu’Hinnes. Touchée par son attention, je lui offris le tableau le plus exact de qui j’étais et de ce que j’aimais. Parfois, je me surprenais à trouver des réponses à des questions que je ne m’étais jamais posée. Par moments, l’air de Daanio devenait grave, mais jamais il ne sombrait dans la pitié. Il finit par me demander :
— Qu’est-ce que tu aimerais faire plus tard ?
— Partir très loin d’ici. Avec Hinnes.
— Tu as l’air de tenir beaucoup à lui.
— C’est la seule personne qui compte pour moi.
— Je comprends, Hildje. C’est pas facile de vivre ici. Je te promets que tu te feras beaucoup d’amis à la colo.
Nous discutâmes encore un peu, puis le moteur des voitures du Château retentit. Les filles rentraient manger. Daanio m’accompagna jusqu’à la porte, salua Eemke par la fenêtre. Il me serra la main avant d’aller enfourcher sa bicyclette, accrochée à un jeune frêne. Il me fit des grands signes de main en s’éloignant à grands coups de pédale. Je demeurai immobile de longues secondes après son départ, brûlant déjà de le revoir. Son visage resta dans mes pensées tout au long du repas et de l’après-midi. Et à la manière dont Eemke rougit en racontant la visite de Daanio à sa collègue, je compris que je n’étais pas la seule à qui il avait fait forte impression.
Ce soir-là, je dessinai Daanio, mais le résultat de mon portrait me laissa insatisfaite. Je m’y repris à plusieurs fois, déchirant chaque papier l’un après l’autre, mais aucun ne capturait l’expression du bel animateur. Je me couchai encore plus tard que d’habitude, trop occupée à me souvenir de chacun des mots échangés avec lui. La manière dont il m’avait regardée alors que je lui parlais de ma vie avait été si agréable et délicate. Je m’étais sentie exister.
Son visage m’accompagna lors des journées qui suivirent. Il dominait encore mes pensées lorsque je marchai vers la voiture avec Eemke pour me rendre à la piscine. Ce ne fut qu’au démarrage du moteur que je réalisai que l’épreuve que j’avais tant redoutée s’apprêtait à avoir lieu. Mon cœur commença à battre la chamade tandis que je regrettai alors de ne pas avoir eu davantage de temps pour me préparer. Je me rongeai les ongles devant le défilé les arbres de la grande allée par la vitre. Une première goutte de sang coula alors que nous franchissions la grille.
Eemke s’aperçut de mon malaise et me jeta un regard inquiet. Je cachai mes mains derrière mon dos et tournai la tête. À mon plus grand soulagement, la conductrice garda le silence. Elle se reconcentra sur le chemin de pierre mal entretenu qui nous menait à travers bois, vers Osivel. À chaque imperfection de la route, je devais me tenir à mon siège pour ne pas heurter la portière. Dehors, une fine pluie ruisselait sur les vitres. L’automobile ralentit et les phares s’allumèrent. Eemke décida alors de prendre la parole :
— Ça me rappelle des bons souvenirs de passer par ici.
— Ah bon ?
J’avais réagi avec une surprise véritable. Eemke ne pouvait sous-entendre qu’une chose…
— Quand j’étais au Château, je passais toutes les semaines par ici. J’adorais nager à ton âge.
— Tu as vécu au Château ?
— Oui, j’y ai passé six ans. Arèle était déjà là.
Je regardais à présent Eemke avec intérêt. Je ne l’avais jamais vraiment observée, ne la voyant que comme une adulte parmi d’autres. Un énième visage de l’oppression. Je réalisais qu’elle était jeune. Qu’elle avait été à ma place. Je peinais à le croire. Comment une enfant du Château avait-elle pu désirer le retrouver ? Cette idée m’était si inconcevable que j’osais demander :
— Pourquoi tu es revenue ?
— Certaines personnes ici qui m’ont beaucoup apporté. Sans elles, je ne sais pas ce que je serais devenue. Je voudrais aider à mon tour.
Bien qu’étrange, cette idée m’inspira le respect. Eemke n’était pas dénuée de courage. Pour la deuxième fois en peu de temps, je m’ouvris à un adulte sans honte et sans rage. Elle me posa de nombreuses questions, puis, sur la fin du trajet jusqu’à la piscine d’Osivel, me raconta ses propres anecdotes sur le Château, sur Arèle, sur l’école. Je ris, plusieurs fois. J’avais oublié combien parler pouvait être doux. Avais-je eu tort de tant me méfier des adultes ?
À peine les portières claquées, je dus affronter la vision de la grande coupole de pierre et de verre que j’avais tant redoutée. Plusieurs groupes d’enfants se pressaient sur les marches au pied de l’entrée. Derrière moi, la rue était vide. Les gens travaillaient à cette heure. Je me hâtai de monter, pressant Eemke. Il fallait en finir.
Je pris à peine garde au hall, me contentant de rendre son salut à l’homme qui nous accueillit. Eemke m’accompagna jusqu’aux vestiaires, petites cabines en-dessous de grandes arches boisées. Après avoir noué le rideau, je laissai tomber mes vêtements sur le carrelage aux motifs géométriques. Je maudis ma négligence en enfilant ma tunique de bain : elle était trop petite. Je l’avais depuis au moins trois ans. Je la serrai tant bien que mal, me convainquant que l’épreuve ne serait pas longue.
Eemke m’attendait, vêtue d’un maillot aussi moulant que le mien, dont la couleur vert pâle valorisait sa peau noire. Elle avait attaché ses cheveux en chignon et m’attendait avec un large sourire, visiblement pressée de plonger. Nous nous dirigeâmes vers le bassin public, croisant des nageurs mouillés. Par une porte entrouverte, j’aperçus un homme au corps brillant d’huile entouré de masseurs. Lorsque nous arrivâmes au pédiluve, je m’immobilisai, soudainement craintive. Je pouvais voir une partie du bassin et c’était effrayant. Des hommes, des femmes et des enfants de toutes tailles, s’éclaboussaient ou sautaient sans précautions. Dès que l’un disparaissait, je craignais de ne jamais le voir remonter à la surface. Je dus me concentrer sur mes pieds pour pouvoir marcher dans l’eau tiède et sale.
Au moment où nous traversâmes le jet d’eau, je sentis mon cœur s’emballer. Le bassin était immense. On aurait pu y noyer une vingtaine d’automobiles sans le faire déborder. Les vaguelettes qui s’y propageaient me semblaient dirigées vers moi. Sentant mon malaise, Eemke me prit la main et m’entraîna avec elle. Les instants qui suivirent ont quitté ma mémoire, je me souviens seulement du bruit de l’eau s’écrasant sur le bord.
La voix d’un homme, son doigt tendu vers les plongeoirs, les encouragements d’Eemke. Ils se brouillèrent, puis disparurent, remplacés par des cris. Je me retrouvais agenouillée dans une rivière boueuse, entourée de deux adolescents. Mes frères. Autour de nous, plusieurs familles criaient de désespoir. Sur les rivages, des tireurs au corps d’ombre. Des détonations retentirent et les corps de mes frères se tachèrent d’encre rouge. Ils m’entraînent dans leur chute, je plongeai. Je me noyai.
Je repris conscience à l’instant où je tombai dans l’eau chaude de la piscine. Une main tenta de me rattraper, mais elle glissa sur mon dos. Je me sentis appelée par le fond et cessai de respirer. Lentement, je coulai. Seuls mes yeux grands ouverts me liaient à la surface par une myriade de bulles. J’avalai l’eau sans un geste, préférant une mort calme à la confrontation avec les tireurs, avec les cadavres de ceux que j’aimais. Mon pied toucha le fond, puis ma main, tandis que mes paupières s’alourdissaient. Ici, ils ne pourraient plus m’atteindre. Soudain, une ombre plongea vers moi et se glissa autour de moi. Son bras droit m’étrangla le cou tandis que le gauche m’emprisonnait le ventre. Je tentai de repousser sa présence oppressante sans succès : mon corps ne m’appartenait plus.
Malgré ma résistance, j’arrivai à la surface et le vacarme éclata. Des dizaines de personnes paniquées se trouvaient sur le bord, criant au secours. Mes poumons appelèrent une large inspiration tandis qu’Eemke me tirait hors de l’eau. Je crachai, puis vomis, sous les regards écœurés des gens autour de moi. Il n’y avait plus de tireurs, plus de sang, mais je continuais de sentir une menace à mes côtés. Dès que ma sauveuse relâcha la pression de ses bras, je recommençai à me débattre, lui assénai un coup de coude sur le nez.
Eemke gémit et tenta de reprendre le contrôle, de maîtriser mes gestes devenus fous. Le sang qui coulait sur son visage agita à nouveau le souvenir du massacre. Je ne pouvais m’empêcher de penser que cette femme voulait ma mort. Je la frappai sur la poitrine, griffai son insupportable visage. Des inconnus l’aidèrent à immobiliser mon corps sur les dalles de la piscine. L’un d’eux s’assit même sur mon dos, m’empêchant de respirer. C’était comme se noyer une deuxième fois. Je vomis, hurlai, me débattis de toutes mes forces pour me débarrasser de cette masse qui me clouait au sol. Aucun de mes coups ne pouvait me libérer. D’une violente claque, mon adversaire me fit perdre conscience.
*
Je m’éveillai dans un lit d’hôpital, sous une fenêtre aux larges rideaux blancs. Seul le ruissellement de l’eau des gouttières résonnait dans ma chambre vide. Deux néons rouges à côté de la porte éclairaient seuls l’obscurité d’une nuit couverte. Je voulus me lever pour boire, mais mes bras étaient collés contre mon corps, mes jambes serrées dans un drap. J’essayai de m’en débarrasser, mais mes mouvements étaient vains. Après m’être débattue quelques instants, je réalisai qu’on m’avait enfilé une camisole de force. Comme une bête sauvage. Comme une folle.
Je hurlai à m’en casser la voix, sans pouvoir retenir des larmes mêlées de colère et de honte.
*
— Eemke ne reviendra plus avant longtemps.
Sa voix était sèche, cassante. Je serrai mes poings derrière mon dos et baissai les yeux dans le vain espoir de me cacher. Cet instant, je l’avais redouté dès mon retour au Château. À l’arrivée de l’ambulance, Arèle ne m’avait pas adressé un mot ou un regard, se contentant de remercier mes conducteurs. Elle était repartie en me disant de l’attendre le lendemain dans son bureau. Je me retrouvais donc assise face à son regard accusateur, ses traits marqués de fatigue. Je tentai d’y échapper en regardant les photographies des enfants d’Arèle, mais leurs regards semblaient eux aussi m’accabler. Je ne serais jamais une enfant comme eux, sage et souriante, aimée et choyée. Je ne serais jamais de ces petits dont on chérit l’image. J’avais déçu la seule femme à avoir jamais cru en moi.
— Tu lui as cassé le nez, démis l’épaule, sans parler de l’état de son visage. Elle venait de te sauver la vie. Je l’ai eu au téléphone hier matin, sa voix tremblait encore. Elle ne pourra plus travailler ici avant un bon moment. J’en suis extrêmement triste. Tu ne peux pas savoir par quoi Eemke est passée pour devenir la femme qu’elle est. Elle a une histoire plus difficile que n’importe lequel des enfants que j’ai vu passer ici. Il a fallu des années de travail avec elle pour…
La voix d’Arèle se brisa. Ses yeux humides me firent bien plus mal que des coups.
— Tu ne peux pas savoir à quel point j’ai été désolée d’apprendre ce qui est arrivé à la piscine. Tenter de se noyer, agresser ton accompagnatrice et des inconnus… Je ne t’aurais jamais pensée capable de tels actes. Je croyais en toi, Hildje. Ces derniers mois, tu avais l’air d’aller mieux. Je me suis trompée. Tu n’es pas bien au Château. Tu n’y as jamais été heureuse. J’aurais dû le comprendre plus tôt. J’ai demandé ton orientation dans une famille.
La condamnation était implacable. Je n’en réalisai pas la portée sur le moment, trop concentrée sur la question que je m’apprêtais à poser, sur le seul espoir qui me restait :
— Pourrais-je aller à Emisal ?
Arèle me regarda avec stupéfaction, abasourdie par l’absurdité de ma demande. Elle se contenta de secouer la tête, puis dit :
— Je ne veux plus d’histoires jusqu’à ton départ.
*
Une partie de moi nia avec force le cauchemar dans lequel je venais de plonger. Je continuais de voir Hinnes tous les soirs, de projeter avec lui tout ce que nous ferions au séjour. Les autres filles ne me parlèrent pas plus qu’avant l’incident, les adultes se contentèrent de m’ignorer davantage. Je me fis aussi discrète que possible, esquivant Arèle. Les jours passèrent et je me pris à espérer qu’elle m’avait oubliée. Je savais cependant que cet équilibre illusoire serait brisé au moment de la colonie. Hinnes découvrirait mon mensonge et je perdrais mon seul ami. Je l’aurais mérité.
Par bonheur ou par malheur, je ne sais toujours pas le dire, un véhicule bleu se gara un matin sous les platanes du bout de l’allée. Deux hommes habillés de tuniques grises en sortirent. Je les observai de ma fenêtre en me demandant ce que ces inconnus faisaient au Château. Leur uniforme me laissait une curieuse sensation de malaise. J’y associais un sentiment de peur et de mal-être irrationnel, incapable de me remémorer le moindre souvenir. Ils se postèrent devant la porte. Peu après, on faisait irruption dans ma chambre :
— Hildje, tu dois aller en bas.
Je descendis avec appréhension. Arèle m’attendait, le regard fixe. Elle venait de donner une valise aux deux inconnus et je compris pourquoi je n’avais pas retrouvé mes affaires après la dernière lessive. C’était l’heure de mon départ. Je voulus faire marche arrière, m’enfuir et me cloîtrer dans ma chambre. Je me souvenais à présent : c’étaient ce genre de personnes qui avaient accompagné Lebenes et Astrée le jour de leur départ. C’étaient ce genre de personnes qui m’avaient amenée ici, quand je n’étais qu’une petite fille. Leur simple uniforme m’inspirait tant de crainte que je n’osais faire un pas. Pire, je marchai vers eux quand ils m’y invitèrent d’un signe de la main. En passant devant Arèle, je lui demandai :
— Peux-tu appeler Hinnes ? Je dois lui dire aurevoir.
— Il est à l’école, Hildje. Je suis désolée. Je te souhaite le meilleur.
Un homme posa sa main sur mon épaule, m’entraînant vers l’extérieur. Je voulais pleurer, hurler, frapper mais je me contentai de l’accompagner docilement jusqu’à leur petite voiture. Je m’assis sur le siège arrière, coincée contre la fenêtre par ma valise. Le moteur démarra et je pus voir le Château s’éloigner peu à peu par la vitre arrière. La silhouette d’Arèle me saluait et je réalisai que c’était fini.
Les parties d’Acheos. Les aventures d’Ezor. Les lectures d’Hinnes. Les retrouvailles avec Daanio à Emisal. C’en était fait de tout ce que j’avais connu de bon.