Mon tribunal se forma autour d’un bureau du deuxième étage, entre des étagères de dossiers administratifs. Le soleil de midi mordait ma peau fragile et l’ouverture de la fenêtre ne suffisait pas à nous soulager de sa torride chaleur. Dehors, les autres enfants jouaient, couraient, criaient. J’avais cherché des yeux Hinnes dans ce désordre, sans succès. Je craignais sa réaction plus qu’aucune autre. C’était lui que j’avais trahi en frappant Mateja, notre séparation que ma crise de colère allait provoquer. J’avais l’impression de revivre l’entretien avec Arèle qui avait provoqué mon départ du Château.
En face de moi, Sivline et Daanio. La jeune femme se rongeait les ongles tandis que son collègue se grattait les cheveux. Au bout d’un long moment, il se décida à fermer la porte, à s’asseoir et à me regarder. Il dit d’une voix neutre :
— C’est la première fois que j’envoie un enfant à l’hôpital le premier jour depuis que je suis directeur ici. Ce que tu as fait à Mateja est grave. Je n’ose imaginer dans quel état elle serait si Liiva n’était pas arrivée à temps. Ses parents vont faire un scandale. Pourquoi, Hildje ? Pourquoi as-tu fait ça ?
Pourquoi. La question que les adultes avaient toujours crue capable de tout résoudre, tout éclairer. Comme s’il suffisait de quelques phrases pour comprendre ce que l’enfant lui-même ne comprend pas. Aucun mot ne pourrait me sortir d’affaire, ne pourrait faire comprendre à mes interlocuteurs ce que j’avais ressenti. Alors je fis ce que je savais faire le mieux : me taire. Daanio souffla, puis laissa son visage tomber entre ses mains. Après une courte réflexion, il reprit :
— Eemke et moi, va avoir des gros problèmes au retour de la colo. On l’a accepté parce qu’on voulait absolument t’emmener. Parce qu’on te faisait confiance.
L’entendre parler d’Eemke me donnait envie de sombrer à nouveau dans la folie qui m’avait poussée à attaquer Mateja. Je ne voulais plus penser, plus raisonner. Je refusais de regarder les conséquences de mes actes sur les personnes qui m’avaient aidée. C’était intolérable. Quand il parla à nouveau, la voix de Daanio se radoucit :
— Il faut que je sache ce qu’il s’est passé. Pour que ça ne recommence pas. Pour que tu t’excuses auprès de Mateja. Pour que je puisse te garder au séjour. Décris-moi la scène, s’il te plaît.
Je crus assister à une énième manipulation d’adultes. Tant m’avaient fait miroiter l’amnistie pour me punir après avoir eu ce qu’ils désiraient. Après avoir voulu se montrer plus gentil que les autres, Daanio allait me révéler son vrai visage. Je ne lui donnerais rien. Un lourd silence s’établit entre nous, rythmé par la montre de Sivline. Mon interlocuteur ne me lâcha pas des yeux, accroché à mon visage comme un noyé à sa bouée. Il n’y avait ni animosité, ni volonté de domination, seulement une curiosité dérangeante. J’avais l’impression d’être fouillée dans mon intimité la plus profonde. Pour m’en débarrasser, je lâchai enfin :
— Elle m’a enfermée dans les toilettes.
— Pourquoi n’es-tu pas allée voir un adulte ?
La question de Sivline était stupide. Même si je n’avais pas été enfermée, qu’aurait pu faire un adulte de ma rage, de ma violence ? Ils n’auraient pu que l’empirer. Daanio reprit :
— Je sais d’où tu viens, Hildje. J’ai des enfants du Château tous les ans. Ta colère, je peux l’entendre. Mais je ne tolèrerai jamais des actes comme celui de ce matin. Quoiqu’ait fait Mateja, tu ne peux pas t’en prendre à elle de cette façon.
Je commençais à décrocher de ce discours de morale ordinaire quand Daanio changea de stratégie pour gagner mon attention :
— Pense à Hinnes. C’est la quatrième fois qu’il vient ici et je ne l’ai jamais vu plus heureux qu’avec toi. Chaque année, nous peinons à l’intégrer, à le faire sourire. Il est souvent seul, il est souvent triste. Quand je t’ai vue dans le train, je me suis dit que grâce à toi, ce serait plus facile. As-tu pensé à ce qu’il ressentirait si tu quittais la colo ?
Je refusais le sanglot qui naissait dans ma gorge, je refusais qu’on me fasse pleurer, alors je hurlais avec tout ce qu’il me restait de violence :
— Laissez Hinnes tranquille !
Daanio ne se démonta pas :
— Ce midi il n’a rien mangé. Cet après-midi, il reste sur le côté. Et ce soir, s’il apprend ton départ, qui sait ce qu’il fera ? Tu ne peux laisser ta colère l’emporter sur votre amitié. Hinnes a besoin de toi.
Cette fois, le coup fut trop rude. Les mots se bloquèrent dans ma bouche. Les larmes affleurèrent au coin de mes pupilles. Je n’avais plus qu’une envie : courir jusqu’à Hinnes pour aller m’excuser à genoux. Mais à quoi cela servirait-il ? Il était trop tard.
— J’ai tout gâché, hoquetai-je. Encore. Je suis bonne à rien.
— Ne dis plus jamais ça. Tu as de la valeur à mes yeux.
Je clignai des yeux pour cacher l’émotion malvenue que j’avais apprise à associer à la faiblesse. Je devais remettre le masque qui m’avait toujours protégée. Cette fois, pourtant, je n’y parvenais pas. Je me sentais vulnérable, impuissante.
— Qu’est-ce que je dois faire ? demandai-je.
— T’excuser, je pense. Et puis nous aider à trouver les solutions pour que ce séjour se passe bien, pour toi et pour tout le monde.
Je relevai brusquement la tête. Avait-il vraiment sous-entendu pouvoir me garder après l’incident ? Je peinais à le croire. Il devait me préparer une mauvaise surprise. Ces conditions étaient bien trop faciles. Daanio continua :
— J’aimerai d’abord que tu m’écrives un mot pour Mateja, où tu lui expliques pourquoi tu l’as agressée.
— Je ne sais pas écrire.
— Tu me la dicteras.
— D’accord.
— Puis nous irons ce soir ensemble à l’hôpital et tu lui donneras. Si elle te parle, tu devras lui répondre. Tu iras aussi parler à Julve, Miil et Liiva, qui ont vu la scène.
Je ne réalisai pas la difficulté de ces multiples excuses, trop heureuse de l’espoir inespéré que Daanio venait de m’offrir. Je pouvais rester. Tout n’était pas fini.
— Maintenant, dis-nous ce que l’on peut faire pour que tu te sentes mieux, pour qu’il n’y ait plus de problèmes.
— Laissez-moi en chambre avec Hinnes.
— Impossible, répondit Sivline, la mixité…
Daanio l’arrêta d’un geste. Puis il répondit :
— D’accord. Vous serez en face de ma chambre, tu pourras venir me voir au moindre problème.
Étonnée de cette réponse, je me surpris à ajouter :
— J’aimerais manger avec Hinnes. Et… j’aimerais mieux ne pas aller à la piscine ou à la mer. J’ai peur de l’eau.
— Très bien.
Puis il prit un stylo plume, un encrier, un papier et leva les yeux :
— Je t’écoute.
*
— Pardon, pardon, pardon.
Dès la fin de mon entretien, j’avais couru vers Hinnes, assis à l’ombre d’un pin, à l’écart des autres enfants. Nous nous étions jetés dans les bras l’un de l’autre avec plus de soulagement que de joie. Et voilà que je me confondais en excuses en serrant ses épaules.
— Tout va bien, me répondit-il. Tu es là.
*
Après le vacarme du réfectoire, le silence extérieur fut une délivrance. Hinnes me guida sur un sentier à travers pins, qui descendait le flanc de la colline. Je serrai sa main de toute mon énergie, comme pour en tirer les forces nécessaires pour affronter Mateja. La nuit était tombée et un vent doux nous enveloppait. J’avais envie d’arrêter mes pas, de rester dans cette forêt avec mon ami le plus cher. Pour contempler les lunes, compter les étoiles, ou juste fermer les yeux ; peu m’importait tant qu’il était à mes côtés.
Malheureusement, nous débouchâmes dans une clairière caillouteuse où Daanio m’attendait, adossé à sa voiture. Une petite automobile bleu pastel qui devait avoir connu le siècle précédent. Sa vue me plongea dans la confusion. Il me semblait l’avoir déjà vue quelque part. Hinnes dut croire que notre séparation me paniquait car il m’offrit une tendre accolade.
— Ça ira. Je t’aime, Hildje.
Je me blottis contre son épaule et caressai son dos. C’était la première fois qu’il mettait de tels mots sur notre relation. Les entendre répandit une vague de chaleur dans mon corps. Je fus profondément émue, comme ne peut l’être l’enfant qui entend je t’aime tous les jours. Je murmurai contre son oreille :
— Moi aussi. À tout à l’heure.
J’arrachais mon corps à celui d’Hinnes en clignant des yeux pour repousser les larmes. Nous ne nous séparions pas, j’allais le revoir. Bientôt. J’avançais vers Daanio, me baissai pour passer la portière, puis m’assis sur le siège de cuir. L’animateur monta à côté de moi et le moteur vrombit. Hinnes me faisait des signes de la main et malgré l’obscurité, il me sembla qu’il souriait. Rien ne pouvait me rendre plus heureuse que cette image-là.
Il ne fallut qu’un instant pour que le parking disparaisse et laisse place à une route qui se déroulait sur le flanc de la colline. En levant les yeux, on pouvait apercevoir la masse sombre de la mer où scintillaient les reflets des astres lunaires. Il y eut un temps de silence avant que Daanio ne se décide à parler, sans quitter des yeux son itinéraire :
— Hildje, est-ce que tu vois encore tes parents ?
Surprise de cette approche directe, j’hésitai d’abord entre révolte et silence. Pourtant, bercée par le ronronnement du moteur, le regard promené à la lumière des phares, je n’eus pas le cœur à un nouveau conflit. Je répondis :
— Je ne les ai jamais connus. J’ai été placée au Château toute petite.
— On t’a parlé d’eux ?
— Jamais.
— Je suppose qu’on ne t’a jamais parlé non plus d’Amarina ?
Gretja avait déjà dit ce nom et je l’avais oublié. Qu’il ressurgisse entre les lèvres de Daanio me stupéfia.
— Quoi ?
— C’est là où mes parents vivaient avant d’émigrer ici. Je suppose que ça devait aussi être le cas des tiens.
Mon rythme cardiaque s’accéléra alors que de nombreux souvenirs me saisissaient. Mes étranges rêves, mes compagnons de papier dessinés Château, le lointain souvenir d’un point d’eau où l’on aurait massacré les miens. Une nuée de questions depuis toujours refoulées surgirent brusquement. Qui étaient mes parents ? Que leur était-il arrivé ? Pourquoi m’avait-on abandonnée au Château ? Qui étais-je ? Se pouvait-il que quelque part sur cette planète, il y ait des gens de mon sang ? Se pouvait-il que Daanio détienne ces réponses ?
— Émigrer ?
— Ça veut dire qu’ils ont quitté leur pays, leur maison, pour venir ici. Ils ont fui la guerre civile qui a déchiré Amarina.
— Quelle guerre ?
— Le président amarin a été renversé par une milice armée il y a vingt-cinq ans. Il refusait d’exploiter les gisements miniers qu’on venait de découvrir sur la côte nord. Ils étaient situés à In-gû, le plus grand sanctuaire animiste du pays. Après sa disparition, les élections n’ont jamais pu se tenir. Amarina s’est déchirée entre croyants, militaires et agents de nations étrangères. Les villes sont devenues des champs de ruine, les forêts des étendues de cendre et les sanctuaires ont été immolés. Quand mes parents sont partis, certains groupes prenaient des otages civils, pillaient les villages. C’était le chaos.
— Et maintenant ?
— Je n’en sais rien. Ce que je viens de raconter m’a été transmis il y a longtemps par mon père. Il était gardien à In-gû.
Daanio me raconta l’histoire de ce sanctuaire millénaire de longues minutes durant, me répétant les descriptions de son père. Je tentai d’imaginer les arbres gigantesques, le flot des rivières bondées de crocodiles, les chutes d’eau brillant au soleil, les clairières sauvages où se prélassaient les lionnes. L’animateur me décrivait In-gû avec fougue, fasciné par cet endroit qu’il n’avait jamais connu. Rêveuse, je ne m’aperçus de notre arrivée à l’hôpital que lorsque la voiture s’arrêta. Nous nous trouvions dans un parking gigantesque et presque vide. Au loin, des bâtiments lumineux étaient entourés de silhouettes mouvantes et l’on pouvait entendre le résonnement des sirènes.
Je crus que tout s’arrêterait là. Daanio retirerait la clé du contact, ouvrirait sa portière, me laissant seule avec l’amertume d’une conversation inachevée. Cela ne pouvait pas se passer ainsi. Je me hâtai de poser la question qui me brûlait les lèvres :
— Pourquoi personne ne m’a jamais parlé de tout ça ?
Daanio laissa le moteur allumé. Il baissa les yeux et ses traits se durcirent.
— Après la guerre, une dictature s’est établie à Amarina. Toutes les communications sont coupées depuis. Mon père me disait que nos assemblées convoitaient des minerais d’In-gû. Qu’elles avaient joué un triste rôle dans la guerre. Quand certaines personnes se demandaient pourquoi tant de familles échouaient sur nos côtes, on leur faisait comprendre qu’ils avaient intérêt à garder leurs questions pour eux. Et puis Amarina n’est qu’un pays lointain, la guerre s’est terminée il y a vingt ans. La majorité des gens n’en ont même pas entendu parler.
Il serra les poings et ajouta d’une voix amère :
— Et qu’est-ce que ça peut bien le faire de savoir d’où nos parents sont arrivés ?
Je hochai la tête, peinant à réaliser la portée de ces révélations. C’était curieux d’entendre de telles confidences, alors que quelques heures auparavant, Daanio me réprimandait. Aujourd’hui, je sais que je dois ce moment à notre lointaine origine commune. Isolés depuis notre naissance par notre couleur de peau, le pli de nos yeux et notre petite taille, nous étions les seuls à pouvoir vraiment nous identifier l’un à l’autre.
Ce soir-là, nous étions deux à partager une même origine, isolés du monde par une vitre et deux portières. Nous parlions d’un sujet qui n’était qu’à nous, d’un pays d’où les autres gens ignoraient jusqu’à l’existence. J’avais la sensation d’être comprise, acceptée telle que j’étais. Je m’abandonnais à ce silence où nos âmes dansaient l’une à côté de l’autre tandis que nous songions à nos racines perdues.
L’animateur finit par éteindre le moteur, détacha sa ceinture. Pourtant, il ne sortit pas, comme retenu par le devoir. Je sentis que des mots lui brûlaient les lèvres. Alors je le regardai, espérant entendre une nouvelle réponse aux centaines de questions qui me déchiraient. Et le courage lui vint :
— Hildje ?
— Oui ?
— Je sais que les enfants du Château entendent souvent qu’ils sont arrivés là parce que leurs parents ont fait quelque chose de mal. Tu as souvent dû être en colère contre eux.
La voix de Daanio était nouée par l’émotion. Ses phrases me touchèrent en plein cœur.
— Je ne connais pas tes parents et je ne les connaîtrai jamais, mais je crois qu’ils ressemblent aux miens. Ils nous ont conduit jusqu’à ce pays parce qu’ils voulaient que nous vivions. Ils ne nous ont pas abandonnés, ils ont sacrifié leur vie pour nous.
Ces mots atteignirent une part de moi que j’ignorais et je me sentis défaillir. Gorge nouée, poings serrés, lèvres ravalées, je pris la main de Daanio et posai mon visage sur son épaule.
J’y déposai mes premiers pleurs d’enfants.
*
Il y a des années de ma vie où seule Arèle était parvenue à faire vaciller cette certitude implacable : je n’étais pas digne d’être aimée. Tous les adultes et les enfants me repoussaient, souvent sans même m’avoir parlé. J’étais laide, j’étais stupide, j’étais méchante. Combien d’adjectifs variés pour dire que j’étais en colère. Ceux qui avaient le plus ancré cette idée en moi étaient ceux que je n’avais pas connus : mes parents. Ces inconnus qui m’avaient abandonnée, sans jamais chercher à prendre de mes nouvelles. Et voilà que Daanio venait de tout remettre en cause.
Mes parents m’avaient aimée, chérie. Ils avaient tout quitté pour moi. Je peinais à réaliser la portée d’un tel sacrifice. Leur destin dramatique m’attristait et me soulageait à la fois. Si personne n’était venu au Château, si personne n’avait envoyé de lettres, ce n’était pas à cause de moi. Je comprenais pourquoi je ne m’étais jamais sentie nulle part à ma place. On m’avait arrachée à ma terre. Pour la première fois de ma vie, j’étais plus triste qu’en colère. C’était doux.
Je déambulais dans les couloirs de l’hôpital comme dans un rêve. Les cris, les passants, les affiches des longs couloirs blancs : tout me paraissait si lointain. Dans la chambre de Mateja, je me contentais de réciter les excuses préparées avec Daanio, sans tenir compte des insultes de la blessée. J’encaissai ses cris avec toute la tranquillité du monde : elle pouvait me haïr, ça n’avait aucune importance. Tout semblait futile face à cette nouvelle évidence : j’étais digne d’amour.