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Chapitre 11 : Une idée folle

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Par &douard

La voiture freina sous un ciel de bruine, s’arrêta devant la voie ferrée. Eemke serrait fort son volant et ne parlait plus depuis le départ du Château. Son corps était noué de tensions : elle risquait gros en m’amenant ainsi à la ville. La locomotive et ses wagons de marchandises fendirent l’air en soulevant des trombes d’eau. Le battement des essuie-glaces ne parvenait pas à éclaircir notre vision. Quand les barrières se levèrent, Eemke oublia d’enlever le frein en démarrant et nous traversâmes les rails en cahotant. J’eus la pensée idiote que notre train était peut-être déjà parti alors que nous avions deux heures d’avance.

Après une longue ligne droite entre les champs, les premiers toits d’Osivel apparurent, ruisselants de pluie. Nous parcourûmes le chemin inverse de celui de ma fugue, comme si l’on me ramenait à la ferme. À cette simple pensée, un frisson me parcourut. Après ces semaines à la bibliothèque, je ne pouvais plus l’envisager. Le freinage d’Eemke dispersa ces noires pensées. En levant les yeux, j’aperçus le dôme de la gare, entouré de dizaines de travailleurs des villes alentour. Le courage me manqua à l’idée de me mêler à cette foule, mais ce n’était rien en comparaison des risques qui m’attendaient.

Avant de sortir, je fermai les yeux quelques instants, l’estomac noué. Je ralentis ma respiration pour me calmer. Mes efforts se heurtaient à la certitude que le plan d’Hinnes ne pouvait qu’échouer. Malgré toute sa conviction, le soutien d’Eemke, mon cerveau refusait l’éventualité d’une issue positive. Quand on a échoué toute sa vie, réussir effraie.

Hinnes ouvrit ma portière et me tendit la main. Je m’y accrochais comme à une bouée au milieu du tourbillon de mes pensées. Mes sandales claquèrent sur le trottoir mouillé, je dus enjamber plusieurs flaques. Nous suivîmes Eemke à travers l’écran de fumée qui s’élevait des pipes de plusieurs groupes d’hommes. La plupart portaient les salopettes bleues de l’usine textile d’Usival. La moitié des hommes de la ville y travaillaient.

Le plus gros de la foule se trouvait à l’intérieur de la petite gare, amassée autour des quelques bancs de fer. À la vue d’une vieille femme allongée contre un mur, je repensais à la nuit sous le pont. Voyant que je la regardais, elle me salua, mais je ne pus que faire un pas en arrière. Il lui manquait plusieurs dents et elle empestait l’alcool. Je me demandai s’il était possible que je vienne à lui ressembler un jour. Tous les livres disaient le temps cruel.

Après avoir traversé le brouhaha des conversations, Eemke nous fit enjamber une petite barrière blanche. Son assurance eut raison de mes réticences. Nous avançâmes sur le quai entre deux trains tous feux éteints dont les longues silhouettes allaient se perdre dans la brume du matin. Un petit homme se tenait bras croisés devant nous. Mes muscles se détendirent un peu.

Malgré sa nouvelle barbe, je reconnus aussitôt le sourire éclatant et la chemise rouge de Daanio. Cet homme au physique étrangement proche du mien.  Il n’y avait dans ses yeux nulle surprise et je compris qu’Eemke l’avait mis dans la confidence. Je me réjouis d’un tel allié et de sa présence rassurante dans l’inconnu qui m’attendait. Hinnes me lâcha la main pour lui sauter dans les bras. Daanio le souleva en riant. Jamais je n’avais vu mon ami si démonstratif.

Lorsqu’il le lâcha, je n’étais plus qu’à quelques pas du bel animateur. C’était étrange de retrouver ce visage croisé seulement une fois, deux ans plus tôt. Je ne pouvais réaliser que le paradis qu’il m’avait dépeint était devenu ma destination. Qu’il n’y aurait pas de piscine cette fois. Que j’allais avec lui à Emisal. Cela me semblait irréel. Chaque instant pouvait apporter un nouveau danger, et à mes yeux tout compromettre. L’espoir était si dangereux.

— Hildje.

Daanio avait prononcé mon nom avec une ferveur qui m’effraya. Comment pouvait-il se souvenir de moi alors que nous n’avions parlé qu’une fois ? Que pensait-il de cette adolescente qui avait tout gâché avec sa crise à la piscine ? Pourquoi m’aidait-il ? Sa douce voix me rassura :

— Je suis heureux que tu sois là. J’étais triste que tu ne sois pas là l’année dernière.

Je ne sus que répondre à ce demi-inconnu qui me parlait comme à une amie ou à une sœur. Sa bienveillance me perturbait. Inconsciemment, je ne pouvais m’empêcher de craindre une façade trop belle pour ne pas cacher autre chose. Tant d’adultes m’avaient montré de la gentillesse avant de se lasser vite de moi.

Pourtant, la bonhomie de Daanio semblait accrochée à son visage. Son sourire s’élargit un peu plus lorsqu’il embrassa Eemke.

— Alors, vieille canaille, ça va au Château ?

— Pas mal. J’aurais préféré partir avec vous. Ça me manque les colos.

Sa voix se noua à cette dernière phrase. Daanio croisa les bras sur son torse et baissa les yeux. Il chassa cet abattement éphémère d’une voix enthousiaste :

— Tu pars avec nous quand tu veux !

Puis il se retourna avec nous :

— Allez suivez-moi ! Désolé de vous presser, mais je dois vous installer avant que les autres arrivent.

Hinnes salua Eemke d’un geste de la main et se tourna vers le train. Le sourire de celle qui m’avait cachée tout ce temps dans la bibliothèque et qui m’offrait la plus belle des échappatoires, s’était effacé. Je ne l’avais jamais vu afficher une telle tristesse. Je réalisai que c’en était fait pour de bon de ce temps heureux au milieu des livres. Je sentis mon nez piquer, mes yeux se mouiller. L’instant suivant, ma joue était contre le manteau d’Eemke. Elle murmura :

— Oh, Hildje.

En réponse, je parvins seulement à bafouiller trois mots mêlés de sanglots :

— J’ai peur.

— Ça va aller. On a tout prévu avec Daanio. Je lui ai tout expliqué. Ça va aller. Je te le promets. Vas-y, Emisal t’attends !

Dans ma vie, rares étaient les adultes à avoir tenu leurs promesses. Pourtant, je voulus croire à celle d’Eemke. Je séchai mes larmes et grimpai dans le wagon.

*

Le vacarme des cris, des mots et des murmures des enfants installés dans le train me rappela celui de la cour de récréation. Je me tendis sur mon siège, serrai fort la main d’Hinnes. Affronter tant de regards et de présences inconnus me terrifiait. Je ne pouvais m’empêcher de penser qu’ils savaient qui j’étais, que je n’avais rien à faire ici. Que les enfants se moqueraient de moi, que les adultes me renverraient à la ferme. Je regrettais déjà mes livres et le silence des nuits de printemps.

Il y avait des enfants de tous les âges, plus excités les uns que les autres. Deux jeunes femmes tentaient en vain de maintenir le calme. Des petits pleuraient, d’autres jouaient avec leur nourriture, des grands chantaient de leurs voix nasillardes, d’autres embêtaient leurs voisins, le reste des enfants se tenaient en retrait en regardant leurs fenêtres. J’essayais d’ouvrir un des livres pris du Château, mais mes yeux glissaient sur les lignes sans en saisir le sens. Tout au plus me servait il de bouclier destiné à éviter tout échange avec les autres enfants.

Puis j’entendis Daanio arriver, gronder les perturbateurs de l’allée. Il s’approcha de nous et demanda :

— Bien installés ?

Hinnes acquiesça pour nous deux.

— Vous avez de quoi manger ?

Il posa beaucoup d’autres questions banales, comme il en posait à tous les autres enfants. Sa présence m’ancrait un peu malgré moi dans cette masse humaine destinée à Emisal. Elle donnait une normalité à cette situation hors du commun, à ce vieux rêve réalisé au moment où je m’y attendais le moins. Puis il alla voir d’autres enfants, et les paysages continuaient de défiler à toute vitesse derrière la vitre. À chaque seconde, j’étais plus proche d’Emisal. C’était irréel

L’agitation se calma avec l’avancée de l’après-midi. Les plus jeunes s’endormaient tandis que les plus âgés sortaient les jeux de carte. Tous les animateurs vinrent me saluer, me demander mon prénom. Je me détendis peu à peu, voyant qu’aucun n’entretenait de soupçons. Seul Daanio semblait connaître ma situation. Je laissais mon regard s’égarer dans les champs, les bois, les marécages, les lacs, les plaines et les collines. Le train s’arrêta dans plusieurs villes, mais personne n’entra dans notre wagon, sans doute réservé aux enfants de la colonie.

Bercée par le roulement du train, je songeai aux soirées que j’avais passées à observer les locomotives et leurs longues traînées de fumée. Mon rêve d’évasion se réalisait. À cette heure, je devais me trouver à mille lieues de la ferme, fonçant vers le sud du pays. Jamais plus qu’à cet instant, je ne m’étais sentie libre. À côté de moi, Hinnes s’était endormi sur mon épaule, sans doute soulagé que je sois partie avec lui. Sa lente respiration me réchauffait le cou et sa main m’enveloppait le coude. C’était doux, apaisant. J’aurais voulu que ce trajet dure jusqu’à la fin du monde.

*

— Les grands avec moi !

Trois animateurs se démenaient pour nous séparer en tranches d’âge. À ma plus grande joie, c’était Daanio qui nous appelait, déjà entouré d’une dizaine d’adolescents. Hinnes et moi nous rangeâmes derrière eux, les mains jointes. Deux filles pouffèrent en nous voyant arriver et je lâchai honteusement mon ami. Je ne voulais pas qu’on se moque de lui à cause de moi. Hinnes ne parut pas s’apercevoir des rires et me reprit la main aussitôt. Je ne sus s’il était aveugle ou courageux.

Comme nous attendions que les petits acceptent de se calmer, je pus observer notre nouvel environnement. Le bus qui nous avait convoyés depuis la gare s’était arrêté devant trois grandes maisons de pierres blanches. Nous étions devant la plus grande, dont le toit dépassait les cimes des pins alentour. Ses larges colonnades supportaient quatre étages de balcons et un toit d’ardoise. Deux escaliers à balustrade entouraient les murs extérieurs, des tissus et linges y séchaient au soleil.

Tout autour de nous, une végétation luxuriante s’enracinait sur le sol sableux. À l’ombre des conifères et d’un gros olivier, arbustes et buissons ployaient sous un vent doux tandis que la lumière de l’après-midi habillait les fleurs d’un halo resplendissant. Des hortensias mauves aux magnolias carmin, c’était à qui arborerait les plus belles couleurs. Aucune n’égalait cependant les élégantes étoiles blanches des branches de sureau.

Aujourd’hui encore, je peux revoir cet endroit comme je l’ai vu la première fois. Un paradis de nature et de soleil, trop beau pour mes yeux habitués aux ruines poussiéreuses et aux chemins boueux. Je peux encore entendre les sauterelles et des grillons dont le chant me paraissait venir de la terre elle-même. Je peux encore sentir la sueur couler dans mes cheveux et dans mon cou baigné de soleil. Je peux encore humer les lointains effluves des pétales de jasmin. Je sais que je ne pourrais jamais plus être aussi émerveillée que le jour où je découvris cet endroit.

Enfin, nous avançâmes sur un chemin de cailloux blancs. Nous étions une vingtaine de garçons et de filles entre quatorze et seize ans. À part Hinnes et moi, personne ne se connaissait, et nous suivîmes Daanio dans le silence. Derrière la première maison, le chemin bifurquait. Il menait d’abord à un carré d’herbe tondue, avec des balançoires, un bac à sable, une piste de mini-golf, un terrain de pétanque. Un deuxième amenait à un large rectangle azur encadré de blanc. Une piscine.

Je la regardai avec un mélange de fascination et de crainte. Les rayons de soleil jouaient sur ses vaguelettes plus bleues que le ciel. Quelques bourdons s’aventuraient à sa surface, ignorant leurs congénères noyés, peut-être rassurés par son doux clapotis. Une adolescente se tenait allongée sur une chaise de toile, à demi nue. Sa peau cuivrée baignée de lumière happa mon regard. Elle était belle. Si un livre ouvert lui cachait le visage, je pus apercevoir ses cheveux blonds bouclés qui formaient comme une auréole dorée autour de sa tête. Plusieurs mèches étaient teintées de rose. Comme Givke.

Voyant mon sourire s’évanouir, Hinnes resserrait sa poigne sur mes doigts. Je détournai le regard et me hâtai d’avancer pour rattraper le groupe de tête. Malgré moi, j’entraînai mon ami sur le bord du chemin, pour m’éloigner autant que possible de la piscine. Nous arrivâmes derrière la deuxième maison et découvrîmes un enclos et de petites maisons de bois avec des chèvres. Alors que tous allaient les caresser, je demeurai en retrait. Repenser à celle que j’avais abandonné avait brisé toute insouciance et l’amertume l’emportait sur l’admiration.

— Ça va, Hildje ?

— Oui. Je pensais à quelqu’un…

Ma gorge se crispa à l’heure de lui partager l’existence de Givke. Ce secret trop longtemps gardé :

— J’ai rencontré une fille à la ferme et j’aimerais qu’elle soit là.

— Je vois. Et bien elle viendra avec nous l’année prochaine !

— Impossible.

— Comme c’était impossible que tu sois là cette année. Allez viens, Hildje, profite un peu. Je suis là, moi.

Je m’en voulus de gâcher ce qui devaient être les plus belles heures de notre amitié. Je pris sa main. Mon regard plongea dans le sien. Il était beau, avec ses dents blanches, ses yeux rieurs et sa peau brillante de soleil. Pour la première fois, il me donnait l’impression d’être vraiment épanoui. Ma présence était plus qu’une consolation dans un quotidien grisâtre, elle était un cadeau de vacances.

À l’appel de Daanio, nous marchâmes vers la troisième maison. La nôtre. Il nous fit nous ranger le long de la porte et fut rejoint par deux collègues. Ils commencèrent à nous appeler les uns après les autres, par groupe de filles ou garçons. Quand je compris qu’ils nous séparaient pour les chambres, je voulus protester, mais Hinnes m’apaisa d’une caresse.

— T’inquiète, on se retrouve au repas.

Je réprimai difficilement ma colère en voyant Hinnes s’éloigner avec des inconnus. Je m’aperçus qu’il ne restait plus que moi et trois autres filles. Deux d’entre elles murmuraient à voix basse et j’eus la sensation qu’elle se moquaient de moi. La dernière avait le regard perdu sur le sol et se rongeait les ongles.

— Julve, Miil, Hildje et Mateja, vous êtes au rez-de-chaussée, annonça Daanio. Vous pouvez suivre Sivline.  

Nous nous retrouvâmes donc à emboîter le pas à l’animatrice, une petite femme au crâne rasé avec des anneaux dorés aux oreilles. Après un hall rempli d’armoires de matériel aquatique en fouillis, nous pénétrâmes dans un couloir peint de blanc avec des empreintes de main peintes sur le mur. Au bout, une porte vitrée dévoilait un sentier de pierres. Il y avait deux portes face à face, avec des écriteaux : les Mouettes et les Bigorneaux. Sivline nous montra la première.

— Vous dormirez ici, juste en face de ma chambre. Voici la clé. Je vous laisse vous installer, appelez-moi si besoin.

Elle posa la clé dans la main de Miil, toujours perdue dans ses pensées. Aussitôt, Mateja la lui arracha :

— Donne ça, la gourde.

L’emploi de ce surnom raviva mes vieilles colères écolières. Il avait été un de mes nombreux sobriquets. Je voulus intervenir, demander à Mateja de s’excuser, mais déjà, les filles entraient dans la chambre et ma détermination s’effondra comme un château de cartes. À quoi cela servirait de crier à nouveau ? Je savais déjà comment cela terminerait.

Deux lits superposés, deux armoires, trois chaises constituaient notre seul mobilier. Deux cadres de croquis maritimes servaient de décoration. Julve et Mateja s’étaient déjà appropriées le lit du fond et conversaient, assises sur leurs valises. Miil leur présentait le dos, occupée à ranger ses vêtements. La petite blonde à lunettes avait posé sa valise sur le lit du bas et je montais à regret au-dessus d’elle. Je détestais ces lits superposés dont les ombres ravivaient le souvenir du Château.

Le trousseau composé à la hâte par Eemke ne comportait que le strict nécessaire. De la lingerie, une serviette, un savon, un peigne, un chandail, une cape de pluie, deux jupes et leurs hauts. Je rangeai le tout en quelques minutes, sous le regard méprisant de Mateja. Elle me demanda :

— Tes parents ont rien pu t’acheter d’autres ?

Son poignard de mépris s’enfonça violemment dans ma poitrine. Il aurait libéré une terrible injure si je n’avais pas serré les dents de toutes mes forces. Je refusais de céder à ses provocations. Son jugement ne valait rien. Je rangeai mes affaires sans pouvoir chasser un malaise latent au plus profond de moi. Comment pourrais-je supporter une telle voisine pendant deux semaines ?

J’allai ouvrir les fenêtres, puis m’allongeai pour observer la peinture écaillée du plafond. En levant la main, je pouvais arracher des copeaux blancs. Je les effritais sous mes doigts jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une fine poudre blanche. Ce jeu m’aida à oublier Mateja et à relâcher la pression d’une journée épuisante. Le plan d’Hinnes avait réussi, au-delà de toute espérance. Mes paupières tombèrent. Mon esprit s’évada.

*

Premier jour

La faim me tira des bras de Morphée. De longs gargouillis résonnèrent dans la chambre, plongée dans la pénombre. Les rideaux tirés, nous étions seulement éclairés par une faible lueur blanche. Les longues inspirations de mes camarades assoupies m’étonnèrent. Il ne me semblait avoir dormi que quelques minutes. Je me redressais en bâillant, me frottais les yeux. Motivée par les protestations de mon estomac, je descendis les barreaux du lit, puis avançai jusqu’à la fenêtre. Après m’être glissée sous les rideaux, je découvris un paysage nocturne. Les lunes brillaient, translucides, et un lointain halo rouge annonçait leur successeur. C’était le matin.

Trop affamée pour hésiter, j’avançais à tâtons dans le couloir obscur. Le résonnement de lointains ronflements me guida jusqu’au hall, puis au pied d’un escalier circulaire. Je gravis les marches d’un pas hésitant et entendis une voix. En haut, une fille chantait à voix basse. Après avoir poussé la porte, je parvins dans un corridor étroit, rafraîchi par une brise légère. Une mince silhouette s’échinait sur son balai, éclairée d’une grosse lanterne. Je ne vis d’abord que ses boucles blondes, puis elle se redressa. C’était la fille que j’avais vue allongée près de la piscine. Elle était plus jeune que je l’avais imaginée, ne devait avoir qu’un ou deux ans de plus que moi. Vêtue d’une grande blouse blanche, elle lavait le couloir.

— Qu’est-ce que tu fais debout à cette heure-ci ?

— J’ai faim.

— Attends… C’est toi la fille qui dort en bas depuis hier après-midi ? Oh ! Comment tu t’appelles ?

— Hildje.

— T’as un joli nom !

Une douce chaleur imprégna ma poitrine. On ne m’avait jamais dit ça.

— Moi, c’est Liiva, je suis la fille du concierge. Ils ont essayé de te réveiller pour le repas, mais apparemment t’as le sommeil profond. Viens avec moi.

Après avoir enjambé les traces humides laissées par la serpillère, je suivis l’adolescente jusqu’à une pièce au milieu du couloir. Derrière la porte entrouverte, je devinai un amas d’objets d’entretien et des armoires de stockage. Liiva peina à dégager assez d’espace pour une chaise, puis fouilla dans les tiroirs du fond de la remise. Elle en sortit une assiette avec des tranches de gâteau au chocolat. Je salivai à son odeur, n’osant à croire à ce qui m’arrivait. Importé des pays du sud, le cacao était un mets rare. Je n’en avais mangé qu’une poignée de fois dans ma vie.

— Tiens, tu peux le finir. C’est mon père qui me l’a offert, mais j’aime pas trop le chocolat. Attends, je vais te chercher de l’eau.

Liiva sortit en laissant l’assiette posée sur mes genoux. Je n’osai d’abord y toucher, craignant de briser ce curieux rêve. Puis mes doigts glissèrent le long de ma jambe, se posèrent sur l’assiette. J’écrasai une miette sous mon pouce, comme pour rendre à la pâte son aspect originel. N’y tenant plus, je saisis un part à pleine paume et y mordis avec voracité. Un raz de marée de saveurs m’envahit les papilles tandis que ma salive se mêlait de chocolat. Un délicieux écrasé de douceur mêlé d’amertume se forma sous ma langue pour y fondre. Je n’avais jamais rien mangé d’aussi bon.

Ma faim apaisée, je profitai davantage des textures du deuxième morceau. Sa base croustillante, son cœur fondant et son glaçage de sucre glace s’unissaient dans une harmonie parfaite. Un bigarreau confit ornait le sommet, mais je le repoussai à chaque bouchée, le gardant pour la dernière part. Je le collais sur l’épiderme de mon index, ainsi coiffé d’un élégant chapeau grenat. Je l’oubliai jusqu’à avoir terminé le gâteau.

Chaque bouchée en appelait une autre et l’assiette se vida trop vite. Je chassai chaque miette avec rigueur, jusqu’à ce que la porcelaine retrouve sa brillance originelle. La cerise prolongea le plaisir le temps de trop courts instants. Je fermai les yeux en laissant le jus sucré couler le long de mes dents. Je ne les rouvris qu’au retour de Liiva.

— Eh ben, t’as pas perdu de temps ! Tu devais mourir de faim.

— Merci beaucoup.

— Bah, c’est rien. Parles en à personne, hein ! Si mon père l’apprend, il va me tuer.  

J’acquiesçai, amusée par le sourire de connivence de Liiva. Après m’avoir laissée boire, elle me proposa :

— Tu veux pas retourner dormir ? Ils vont pas se lever avant au moins deux heures.

— Non, j’ai plus sommeil. Tu veux que je t’aide ?

— Oh, pourquoi pas !  

Je passai donc les dernières heures de nuit à récurer les sols, essuyer les vitres, savonner les lavabos, balayer les poussières. Tout en travaillant, Liiva chantonnait des couplets entraînants. Parfois, elle pointait son index dans ma direction et je devais répéter après elle. Quand nous eûmes terminé le couloir, elle m’entraîna dans une danse endiablée entre les sauts d’eau, la lanterne et les balais.

Quand nous nous arrêtâmes, toutes deux essoufflées, je m’aperçus que le jour perçait à travers les rideaux. Les autres enfants ne tarderaient pas à s’éveiller et je regrettais déjà ce moment passé avec Liiva, aussi agréable qu’inattendu. Nous nous regardâmes, toutes deux le sourire aux lèvres, les joues rosies par l’effort. Puis nous rîmes en nous tenant les côtes, sans retenue.

Je commençai à croire Hinnes. Emisal, c’était bien.

*

— Pourquoi tu sens le chocolat ?

Malgré l’animosité qui perçait dans sa voix, je mentis à Mateja dans le plus grand calme :

— J’en avais dans mon sac.

— Menteuse ! Jamais tes parents te paieraient ça alors qu’ils ont même pas l’argent pour remplir ta valise !

Mes poings se serrèrent : cette fille allait trop loin. Je savais exactement ce qu’elle cherchait : me pousser dans mes retranchements, me faire réagir. Rien ne me répugnait plus que lui offrir ce plaisir. Je me tus, me retournant vers le mur. Je pris une longue inspiration puis, d’un coup d’œil dans le miroir, je me délectai de son regard frustré. Mateja ne devait pas être habituée à autant de résistance. Elle sortit de la salle de bain en grognant.

Je me trempai les mains en savourant cette petite victoire. Cette deuxième journée à Emisal s’annonçait sous les meilleurs auspices. J’avais hâte de retrouver Hinnes. Pour la première fois depuis des semaines, je pris le temps d’un coiffage intégral, tout en admirant mon visage paré des couleurs de l’aube. Pour une fois, je ne me trouvais pas trop laide.

Puis je saisis mes habits propres et me dirigeai vers la longue rangée de douches aux portes bleues. Rudimentaires, elles n’offraient qu’un jet d’eau et deux patères de métal. J’avais tout juste assez de place pour me changer. Je fis glisser mes vêtements de nuit contre mes membres en détournant les yeux des cicatrices de mon bras droit. Car telle était l’épreuve que je subissais chaque matin et chaque soir : repenser à la morsure des brisures de verre, à l’obscurité de la cave. Ne pas regarder ma chair marquée l’atténuait un peu.

Puis j’enfilai la lingerie de toile blanche, la jupe bleu ciel et le chemisier de coton donnés par Eemke. Enfiler ces vêtements élégants me perturba. J’avais l’impression d’être une autre. Je regrettai de ne plus avoir la montre de Givke, elle aurait été parfaite avec cette tenue. Tout à coup, un pas traversa la salle de bain, trop rapide pour être innocent. La personne avança jusqu’à ma porte, puis un petit claquement résonna dans ma serrure. Le rire de Mateja retentit.

Un rire mauvais, un rire de forfait, un rire qui eut plus de portée que n’en aurait eu la pire moquerie. Je me jetai sur la porte, tentai en vain de la déverrouiller. La panique m’assaillit à toute allure et je à me tordis les doigts en essayant d’ouvrir. Mateja sortit de la pièce et j’entendais pourtant encore son rire. Avant de disparaître, elle tira les rideaux, verrouilla la porte. Je replongeai dans l’obscurité de la cave de la ferme.

Mon champ de vision fut envahi de flots de sang et de vin, mon corps fut parcouru de tremblements incontrôlables et je commençai à frapper du poing sur ce maudit obstacle. Ma tête balança d’avant en arrière tandis que ma raison chavirait, puis je me retrouvai à frapper mon front contre la porte. La douleur eut le mérite de me raccrocher à mes sensations, à mon corps. Je fis un pas en arrière et me jetai toute entière contre le bois. La serrure trembla.

Je devais sortir. Je devais sortir. Je devais sortir. Derrière moi, j’entendais déferler d’immenses vagues et retentir des détonations de fusil. Je reculai et fonçai à nouveau. Une fois. Deux fois. À la troisième, la porte céda sous ma charge et je chutai contre un étendoir couvert de serviettes. Comme j’étais autrefois tombée sous les coups de Gretja. Je poussai un hurlement de douleur et de rage mêlés. Mon corps sombra dans l’ivresse d’une violente tempête qui criait vengeance.

Je n’avais plus qu’une idée en tête : retrouver Mateja et Gretja, dont les visages et les noms ne formaient plus qu’un. Faire ce que je n’avais jamais pu faire. Rendre les coups. Me venger.

Je tirai, puis claquai la porte de la salle de bain, fonçai dans le couloir vide. Mateja avait disparu. Je courus vers notre chambre, son refuge le plus probable, les poings brûlants de haine. Des ronflements s’échappaient des chambres ouvertes, on entendait des voix à l’étage, mais un seul bruit m’importait alors : le rire de Mateja qui résonnait en boucle. Il n’y avait qu’un moyen de le faire taire.

Avant même d’entrer, je l’entendis ricaner avec Julve. Elle devait lui raconter son méfait, se moquer, encore une fois. J’écrasai l’interrupteur et la découvris assise sur le lit avec son amie, le dos tourné. Je bondis sur ma proie en ignorant le cri de stupeur de Julve. Je la fis basculer sur le sol en lui tirant les cheveux, lui frappai le nez d’un coup de coude. Dans un instant jouissif, je découvris sa peur. J’avais tout pouvoir sur elle et j’allais lui faire mal, si mal. Je l’écrasai sous mes genoux et griffai son visage jusqu’à dessiner des sillons de sangs sur sa peau noire. Puis je la frappai encore et encore. Et chacun de mes coups délivrait ce que j’avais toujours enfoui au plus profond de moi-même. Je savourai chacun d’entre eux.

Même s’ils devaient me condamner.

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