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2001 - My Loneliness... Is Killing Me

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Par Liné

2001

MY LONELINESS… IS KILLING ME

L’animateur hurle, Go !, et toutes les chenilles démarrent en trombe. Certaines échouent tout de suite. Pour celles-ci, pas de chrysalide mais une transformation soudaine en baleine, cachalot, ou phoque – puisque leur survie dans la course dépend d’une tentative désespérée de ramper.

Axel fait partie des meilleurs. Lucia lui a donné des conseils astucieux, saute à pieds joints et surtout très haut, serre bien le sac à patates entre les deux mains. Il est doué, il remporta bientôt toutes les courses. Elle est fière.

Avant, c’est elle qui battait tous les records, elle qui déjouait les pronostics. Les adultes se montraient étonnés : une fille aussi dégourdie, qui n’a peur ni d’attraper une balle, ni de marquer un but ou de se salir, c’est rare. Lucia acceptait les compliments d’un air détaché. Les autres filles la regardaient de travers, coincées entre jalousie et admiration.

C’était avant. Maintenant, cet été – le premier « depuis » – elle n’a plus envie. Les courses en sacs à patates, très peu pour elle : c’est pour les petits. Et de toute façon, le cœur n’y est pas.

Coup de sifflet. Axel a gagné, il vient de dépasser la ligne d’arrivée. Il lève les deux bras en l’air en signe de victoire. Son sac en jute glisse mollement, pathétiquement, jusqu’à ses chevilles. On applaudit.

— Balèze, le môme ! commente quelqu’un près de Lucia.

Elle reconnait la voix, la posture : c’est Jan, qui travaille à la mairie.

—  Surtout qu’il a quoi, cinq ans ? continue-t-il. Mon môme, à cet âge-là, il était pas aussi en avance !

En avance sur quoi, se demande Lucia, pour qui les barrières d’âge n’ont déjà plus beaucoup de sens. Un enfant peut vivre comme un adulte, un adulte comme un enfant. Alors, à quoi bon vanter les mérites d’un exploit que n’importe quel humain disposant de la faculté de marcher peut accomplir ?

— Il vient de battre tous les grands ! Hé, Lucia, faut que tu fasses gaffe, hein. Un gaillard comme ton frère à la maison, t’as pas intérêt à l’embêter.

Jan glisse un clin d’œil complice. Lucia lui répond par un sourire crispé. Elle déteste parler aux adultes qu’elle connaît à peine. Elle ne sait jamais comment réagir, quelle attitude adopter. Les adultes lui paraissent tour à tour faux, affabulateurs, hypocrites. Hautains, juchés au sommet de leur tour d’ivoire, ne se rabaissant vers elle que pour lui demander un service, un compromis, une validation. Elle ne leur fait aucune confiance. A l’intuition qu’ils pourraient, par un simple geste, en une seule seconde, pulvériser son existence tout entière. Elle préfère se tenir à distance raisonnable.

Fort heureusement, Axel choisit ce moment pour bondir dans les bras de sa sœur.

— Lucia ! On fait quoi maintenant, on fait quoi ? Un chamboule-tout ?

Il est 15h, l’été bat son plein. Le temps est bon, le soleil frappe les têtes sans faire ployer les nuques, l’herbe ne saurait être plus verte. Sur l’une des petites places de Klaardijke, où les pots de fleurs débordent sur les rues jusqu’à menacer le béton, on a installé la traditionnelle aire de jeux. On y trouve la plupart des enfants du village, bien sûr, accompagnés de leurs parents ; ainsi que quelques adolescents faisant mine de s’ennuyer, attendant que quelque chose se passe.

— Ok pour un chamboule-tout, acquiesce Lucia.

Tous deux se dirigent vers le stand. Rien d’extraordinaire, un banc en bois servant d’emplacement de tir, jonché de balles de jonglage délavées. Un autre banc, plus loin, où sont entassées des boîtes de conserve sur lesquelles ont été collés des portraits de villageois qui grimacent. Et, au milieu, Igor : cette année, l’épicier a troqué son costume de théâtre pour le rôle, plus simple, d’animateur de chamboule-tout. En y repensant, Lucia trouve bien bête, et puérile, sa fascination pour le chapeau à plumes.

Axel se précipite, empoigne des balles qui lui échappent presque des mains, tire la langue en signe de concentration.

— Doucement, bonhomme !

Igor déleste Axel de ses balles, lui propose de les lui tendre l’une après l’autre. Le garçon accepte. Il fait de grands mouvements des bras, l’air et le monde autour de lui n’ont qu’à bien se tenir, il prend la place qu’il veut prendre. La première balle dégomme une giclée entière de boîtes de conserve, la deuxième atteint quelques boîtes récalcitrances. La dernière atterrit dans le vide, sans rien toucher. Axel n’est pas déçu pour autant, réclame une autre partie qu’Igor s’empresse de préparer.

— Alors Lucia, demande l’épicier, ton père nous fera l’honneur d’une petite visite ? Tu penses qu’il va passer ?

Le sang de Lucia ne fait qu’un tour. Elle ne s’attendait pas à ce que son père soit invoqué là, par un voisin, entre deux parties de chamboule-tout. Axel lance une nouvelle balle, les boîtes se fracassent au sol dans un raffut de tous les diables.

— Je sais pas.

— Quoi ?

— J’ai dit, je sais pas.

Que signifie cette question, pourquoi la lui pose-t-on ? Est-ce qu’Igor est chargé de la surveiller, de les surveiller tous les deux ? De rapporter au père ce qui se passe une fois les enfants dehors ? Il doit bien le savoir, lui, Igor, si son ami Pieter compte profiter du festival ou s’il préfère la facilité, ne pas bouger de son canapé. Non ? Ou bien, ce serait un reproche ? Une manière de critiquer la famille, glisser à Lucia ce que Klaardijke pense du boulanger, une vraie loque, bon à rien, ça tient du miracle si on a notre pain de bon matin ? À quoi s’adossent d’autres critiques, et sa fille, elle reprend pas la maison ? Et la poussière, qui va s’en charger ? A dix ans, elle pourrait faire un effort. Une construction entière de jugements, un château de fronts plissés, de sourcils froncés, de bouches ouvertes sur des mots qui tranchent. Et en guise de donjon, cette phrase qui trotte dans la tête de Lucia depuis si longtemps, qui flotte autour d’elle comme une émanation d’égout qu’on ne peut éviter, pas même en faisant un pas de côté. Cette phrase qu’elle est persuadée d’avoir entendue, au moins une fois, bien qu’elle ne se souvienne plus de la bouche qui l’a prononcée, du visage froissé qui la lui a jetée, même en se forçant la phrase ne se calque sur aucun souvenir mais elle reste bien là, qui s’enfonce dans le nez et les oreilles et le cœur – depuis que la mère et la grand-mère sont mortes, ces trois-là vivent comme des minables, c’est laid.

C’est laid.

Lucia s’éclaircit la gorge. Elle doit faire bonne figure. Igor insiste :

— Tu lui diras, à ton père, je l’attends pour l’apéro d’avant la pièce de théâtre. Hein, tu lui diras bien. Maintenant qu’on n’a plus autant de responsabilités que la dernière fois, pas de rôle, pas de texte à apprendre, rien, faut profiter du festival ! On ira boire des coups, avec les copains. Et puis on ira voir la pièce.

Lucia hoche la tête, d’accord. Igor lui sourit, avec dans ses yeux grands ouverts quelque chose de mystérieux, une question en suspens que Lucia ne parvient pas à déchiffrer. Il semble se balancer au sommet d’une falaise, risquer à tout moment de prononcer d’autres mots, on ne sait pas lesquels. Lucia soutient son regard, aussi effrayée que curieuse.

Elle pourrait plonger dans les yeux écarquillés d’Igor et tout sonder. Poser les bonnes questions. Demander à quoi ont ressemblé les dernières minutes, les dernières secondes, de sa mère et sa grand-mère. Si elles ont compris ce qui leur arrivait, la voiture, le brouillard, l’averse, puis la digue qu’on ne voit pas, ou mal. Il y a forcément eu un violent coup de volant, les coudes d’Astrid qui s’envolent brusquement, comme une marionnette soudain rappelée à l’ordre. Et ensuite, le choc, le décollage, l’atterrissage dans la mer, et puis l’engloutissement de la carcasse de métal, à quel moment se sont-elles rendu compte ? Sur quoi leurs visages se sont-ils figés ?

Mais Lucia n’ose pas demander. Les adultes n’osent pas dire. Au lieu de quoi, elle se trouve livrée à elle-même, au bord de sa propre falaise, à tourner et tourner et tourner encore dans sa tête l’accident qui n’en finit pas de se produire, puisqu’il existe pour elle en un nombre incalculable de versions différentes.

C’est laid.

Axel vient de terminer sa deuxième partie de chamboule-tout dans l’indifférence générale – sauf la sienne. Il serre les poings contre son torse et sautille sur place, tout content de lui. Lucia agrippe subitement la main de son frère, encastre ses petits doigts dans sa main à elle. Elle se sent mieux quand elle joue aux poupées russes, prendre son frère dans ses bras, le protéger avec une partie de son corps de grande sœur. Il lui semble alors qu’elle est bien plus importante qu’il n’y paraît.

Axel a bien compris l’accident. Il sait désormais ce que signifient les mots morts, deuil, enterrement. Il a pleuré, beaucoup, et il a fait des cauchemars, par pelletées – il en fait encore. Mais son quotidien de petit garçon n’est pas rempli de fantômes. Il peut aller et venir à sa guise dans la vie, se lever le matin, apprendre des tas de choses à l’école, jouer avec ses camarades. Rire, faire des bêtises, des caprices. Lucia, elle, traverse les jours avec une ancre dans la poitrine. Il n’y a plus rien des premières chamailleries, quand elle était jalouse d’Axel, qu’elle ne supportait pas la place qu’il prenait. Aujourd’hui, elle a besoin de lui.

— Merci Lucia ! Rendez-vous chez moi à 17h alors, tu lui diras.

— D’accord. De toute façon, nous il faut qu’on soit rentré avant cette heure-là.

Ce que Lucia omet de préciser, c’est que les heures de retours sont réglées comme du papier à musique. Le père a dit 16h, il faut que ce soit 16h. Rester rigoureux sur les sorties des enfants constitue l’une des principales lignes de flottaison de Pieter. Il peut passer ses soirées et ses dimanches entiers à ne rien faire, à naviguer maladroitement entre le salon et les toilettes, en pyjama ou tenue de la veille ; il peut oublier des repas, confondre petit-déjeuner et midi, laisser les pâtes trop cuites se désagréger dans l’eau bouillante ; il peut s’émietter, s’effriter dans le temps et l’espace à la manière d’un lépreux ayant baissé les bras ; mais toujours, toujours, il voudra que Lucia respecte les heures de retour à la maison.

Lucia sait très bien ce qu’un non-respect de cette règle engendrerait. Dans ce cas-là – ça ne s’est produit que trois fois – Pieter arrive à se décoller de son canapé mortuaire. Il se met debout, bien droit, il se tourne lentement vers sa fille. Il inspire profondément, gonfle la poitrine – comme lorsqu’il cherchait son texte, sur scène, à la différence près que la gêne a laissé place à la colère. Et puis, à la manière d’un robot rouillé qui sortirait de son cloaque poussiéreux, il tend un bras, l’agite machinalement sous le nez de Lucia avec, tout au bout, un long doigt accusateur. En hurlant. C’est ça qui marque Lucia. Elle n’entend jamais son père élever la voix, pas un mot de travers pour un client malpoli, un voisin profiteur, rien. Mais pour elle, si. Il crie.

Elle préfère obéir plutôt que de revivre ça.

Elle préfère triturer encore et encore dans ses pensées l’image de son père vociférant, rouge, postillonnant, puis se réaffalant dans le canapé, plutôt que de revivre ça. Elle le vit dans sa tête, s’en souvient pour mieux s’en prémunir, c’est tout. Au moins, Axel n’en sera pas témoin.

De toute façon, c’est de sa faute à elle, Lucia. À personne d’autre. Elle se doute bien d’où vient cette colère, quelles sont ses racines, pourquoi son père ne s’en prend qu’à elle. Il pourrait en vouloir au monde entier, au hasard, au destin, à Dieu, à la digue, aux fabricants d’automobiles ou à la municipalité mais non, il n’y a qu’envers Lucia qu’il s’énerve et il a raison. Depuis ce fameux soir du festival, depuis la pièce et les feuilles dissimulées, il lui en veut. C’est sûr. Il n’a pas besoin qu’elle avoue, il connaît sa fille. Il sait quelle bêtise elle a faite. Voilà ce que son regard disait, dans la pénombre, sur le chemin du retour, je vois tout, je sais ce que tu as fait et on ne peut pas te faire confiance.

Ça aussi, c’est laid.

Alors, pour réparer cette faute, Lucia s’acharne à prouver que si, on peut lui faire confiance. Qu’elle n’est pas si mauvaise, si malveillante. Elle s’occupe de son frère, va le chercher à l’école, joue avec lui. Elle apprend ses leçons et fait ses devoirs, a d’excellentes notes. Elle ne crée aucun remous, considère chaque personne et chaque chose comme de la porcelaine, fragile, à ne pas casser. Elle prend des pincettes pour tout. Elle ménage son langage, parle assez peu. Elle observe, réfléchit, n’entame jamais rien les yeux fermés.

Il n’y a qu’ainsi qu’elle fera amende honorable.

— Lucia ! Luciaaaaa !

C’est la deuxième fois qu’on bondit dans ses bras aujourd’hui, et Lucia en est ravie. Les cheveux ébouriffés de Saskia se fondent dans les siens, lui chatouillent l’épaule, le cou. Tout de suite l’odeur de Saskia l’enveloppe, une caresse doublée d’une promesse d’aventure. Saskia sent bon, surtout depuis qu’elle a mis la main sur un flacon de parfum bon marché, qui dégage une sensation de rose et de sucre. Une barbe-à-papa.  

Luciaskia n’a pas changé ; elle n’a fait que grandir. Le monstre à deux têtes pousse, pousse toujours, mais le corps reste entier, unifié. Lucia et Saskia jouent ensemble, s’assoient partout côte à côte, continuent de déployer leur propre langage composé de mots jetés absurdement en l’air et d’onomatopées rebondissantes.

Lucia se fond avec bonheur dans Luciaskia. Elle y trouve joie et réconfort, un cocon douillet où se poser, rire. Se détacher du père à la dérive, de la mère noyée. Oublier de penser à, de s’occuper de. Dans Luciaskia, elle se contente d’être. Elle n’a pas encore dix ans.

Tous les ans, à la rentrée de septembre, il se trouve un instituteur pour tenter de les séparer. C’est un refrain qui revient comme l’automne, une mécanique bizarrement huilée dont les rouages persistent à leur échapper. Que font-elles de mal ? Chacune de ces tentatives se solde par un échec. Les barrages sont aussi solides que variés : une crise de nerfs de Saskia, l’intervention de Pieter ou Astrid, les voix des autres écoliers soudain élevées en chorale désaccordée pour empêcher une intolérable réorganisation de l’espace.

Depuis l’enterrement de sa mère et de sa grand-mère, Lucia songe souvent à ces rentrées d’école menaçantes. Inlassablement l’image s’invite et tout se mélange, les deux cercueils en bois sombre, les pupitres de la salle de classe, les roses jetées sous terre, les poings de Saskia qui frappent l’instituteur. Lucia connait désormais le goût du déchirement, ce lent, très lent pincement du cœur qui résiste au temps tandis que les gens et les choses n’en finissent pas de s’éloigner, de se déliter : les cercueils qui s’enfoncent doucement dans leur trou, les dos qui se roulent dans le deuil, les jours raccourcissent dès le milieu de l’été et cette distance qui s’accentue entre Lucia et le reste du monde.

Elle ne peut pas perdre Saskia.

Elle a peur de commettre un impair. Elle ne sait plus parler aux autres. Tout est froid, lointain, laborieux. Elle craint que Saskia lui échappe comme l’eau coule entre les doigts. Saskia y met du sien, pourtant, Lucia l’a bien remarqué. Son amie n’est pas tombée dans le même vide qu’elle, elle ne peut pas coller à sa propre peau ce que ça fait, au juste, de perdre sa maman et sa mamie. Mais elle récupère les bouteilles à la mer que Lucia n’arrive pas à jeter. Il s’agit de pas grand-chose, une invitation à jouer un peu plus longtemps au parc, un fou rire un brin forcé, prendre sa défense même quand Lucia est en tort.

Et puis, la fameuse lettre. Celle que Saskia a écrite sur un joli papier rose bordé de fleurs, au stylo doré – panoplie d’écrivaine que toutes les petites filles lui envient. Pour Lucia, elle s’était appliquée. Les lettres étaient bien rondes, les fautes de néerlandais limitées, les boucles du « L » embrassaient les lignes voisines et un cœur coiffait le « i ». Saskia lui avait remis cette lettre en un geste cérémonieux, dans la cour de récré, avant de déguerpir sans demander son reste. Sa pudeur l’empêchant de se précipiter, Lucia avait patienté jusqu’au soir pour décacheter l’enveloppe. À la lecture des mots de son amie, alors que son regard traversait une phrase après l’autre, Lucia sentait sa gorge se serrer, se serrer un peu plus encore. Elle s’est fait violence pour ne pas pleurer, surtout ne pas pleurer. Elle butait sur certains mots comme on trébuche à cause d’une pierre qu’on n’a pas vue, meilleure amie, si fort, sa vue se brouillait, tellement forte, avec toi, elle imaginait ses mains trembler mais tout son corps restait raide, je t’aime et pour toujours.  

C’était une déclaration d’amitié, digne des plus belles déclarations d’amour.

Lucia n’a pas répondu. Elle n’a rien dit, rien écrit en retour, pas même une parole rapide pour signifier qu’elle avait lu la lettre. Elle ne s’y résout pas, le trou dans lequel reposent les cercueils est trop profond, la passivité est sa seule arme. Si elle réagit, l’équilibre qui la maintient à flot risque de s’étioler. Elle ne peut pas se montrer vulnérable, autrement le corps qui lui sert de digue s’ébrècherait ; une larme qui en entraîne une autre et bientôt tout craque, les lézards se multiplient, les fissures s’enfoncent dans le béton, si Lucia cède, tout Klaardijke se retrouvera sous les eaux. Elle pense à Alice dans son pays des merveilles, la porte qui refuse de s’ouvrir, les pleurs de l’héroïne qui créent un déluge. Lucia est bien plus grande et courageuse qu’Alice.

Il faudrait quand même qu’elle y réponde, à la lettre de sa meilleure amie. D’une manière ou d’une autre.

— Lucia ! On s’est donné rendez-vous, avec les filles, viens avec nous ! Toi aussi, Axel !

Saskia commande, Lucia adore ça. Leurs doigts s’agrippent les uns aux autres, et dans un vif élan Saskia embarque Lucia et son frère loin du chamboule-tout. Lucia a tout juste le temps de saluer Igor d’un geste de la main.

La fête pour les enfants est à son zénith, les braillements de joie griffent les oreilles. Saskia guide ses compagnons vers un espace un peu plus isolé, un terre-plein recouvert d’herbe. Là, un groupe de jeunes filles les attend. Elles ont les mains sur les hanches et des bracelets clinquants aux poignets, des bijoux en plastique rutilant dont les couleurs rivalisent avec les roses et les jaunes et les bleus de leurs tenues d’été.  

— Vous avez été super longues !

Saskia est fière de sa bande de copines. Elle les a triées sur le volet. L’étiquette, ça compte, surtout pour un club de danse. Il y a Joannie, que les garçons trouvent jolie mais pas autant que Saskia, et qui n’est pas aussi écervelée que d’autres. Monica, qui sait faire la roue et même le poirier et c’est très important. Myriam, dont les parents achètent toujours les derniers vêtements et accessoires à la mode, si bien qu’elle les prête aux filles qu’elle apprécie – non sans une moue hautaine que Saskia lui pardonne.

Et puis il y a Elize. Son inclusion dans le club relève de l’évidence. Elle se situe au sommet de la pyramide, juste en-dessous de Luciaskia – laquelle reste invariablement hermétique : des siamoises peuvent être décrochées l’une de l’autre, Saskia l’a vu à la télé, mais il est impossible d’y accoler un troisième corps. Luciaskia, c’est irrémédiable.

Elize reste fidèle à elle-même : pour rien au monde elle ne se départirait de son statut de première de classe, ou de son chignon serré. Heureusement, juge Saskia, Elize est bien plus qu’une tête d’ampoule. Elle commence à avoir de la gueule – Saskia raffole des expressions d’adultes. En effet, les traits d’Elize ont un je-ne-sais-quoi de majestueux, sa peau est lisse, son teint parfait. Saskia n’a aucun mal à imaginer un corps de vraie femme pousser bientôt par-dessus ce tronc d’enfant. Elle le devine rien qu’à la manière qu’a Elize de se tenir sur ce terre-plein, bras croisés, légèrement déhanchée et la tête sur le côté, dans une attitude de starlette qui s’impatiente. En attendant, l’intelligence a du bon : Elize est dotée d’un sens de la répartie hors du commun, qui neutralise les garçons au moindre écart de leur part. Parce que, c’est bien connu, il faut plaire aux garçons mais aussi les tenir à distance. Sinon, justement, on ne plait plus.

D’ailleurs, Elize ne traîne plus trop avec Enzo et c’est tant mieux. À cet âge, filles et garçons ne font pas bon ménage. Deux espèces différentes, séparées par la grâce de la danse pour les unes, le foot bête pour les autres. Et puis, Enzo est bizarre. Moche, mauvais élève, toujours à dormir en classe ou à se chamailler avec quelqu’un. Un boulet.

— Bon, on s’y met ?

Manifestement, les filles sont arrivées en avance et sont prêtes à travailler. Saskia bat le fer tant qu’il est encore chaud :

— On fait comme la dernière fois, sauf qu’on peut pas mettre la musique alors on fait tout de mémoire, d’accord ?

Le club approuve d’un même mouvement de tête sérieux. Les filles se positionnent en quinconce, les pieds légèrement écartés et le menton fier. Sauf Lucia, qui préfère s’assoir en face d’elles. C’est un marché conclu il y a longtemps : Lucia n’est pas obligée de danser si elle ne le souhaite pas. Au début, les autres filles n’étaient pas d’accord. Refuser de danser, décliner l’invitation du club que sa siamoise a fondé, leur a semblé incongru. D’autant que Lucia était bien en peine de leur fournir une explication raisonnable. Heureusement, Saskia a volé à son secours : la danse n’est pas une dictature – elle venait d’apprendre ce concept – et tout groupe qui se respecte a besoin de son manager. Depuis, Lucia s’en tient à appuyer sur le bouton « play », applaudir, donner son avis sur tel pas qui n’aurait pas été exécuté convenablement.

Saskia n’a jamais compris pourquoi son amie ne dansait pas, mais elle l’accepte. Ce qui compte, c’est qu’elles soient toutes les deux ensemble. Axel est quant à lui trop petit, il n’est pas autorisé à danser avec les filles. Alors, chouinard, il s’accommode de quelques trémoussements aux abords du groupe, près de sa grande sœur.  

Ce n’est pas la première fois que les filles répètent à l’extérieur. Elles aiment le soleil sur leurs peaux, l’herbe qui chatouille les doigts de pieds et le regard des autres. Elles ne sont pas timides, hormis Joannie qui, parfois, atténue l’ampleur de ses mouvements quand des camarades de classe viennent composer un public. Le seul inconvénient à danser dehors, c’est qu’on ne peut pas enclencher la musique. La chaîne hi-fi est restée chez Myriam, et avec elle toute la panoplie de CDs partagés.

Leur quotidien est rythmé par Britney Spears, Christina Aguilera, Mickael Jackson, les Spice Girls, les Destiny’s Child, et quelques boys bands dont les filles se disputent les fiançailles. Elles connaissent les paroles par cœur, elles les régurgitent à corps perdus en inventant de nouvelles langues, Oops, I… If iou ouana be ma lover, suivent assidument le hit-parade et le top 50, traquent la moindre diffusion du dernier clip pop à la mode, attendent excitées et la bouche en cœur que leurs programmes télé préférés démarrent, dégainent la cassette VHS pour enregistrer les chorégraphies qui les inspirent. La vie ne vaut rien sans ces voix féminines, sans ces sons synthétisés, les crop-top de Britney et le petit micro qui encadre son sourire d’égérie. Un jour, c’est sûr, elles iront à l’un de ses concerts et encore un autre jour, c’est tout aussi sûr, ce sera l’une d’elles qui montera sur scène et chantera et dansera. Pour ça, il faut s’entraîner.

— Prêtes ?

Elles sont prêtes. Saskia lance le décompte, et un, et deux, et un deux trois et d’un coup les quatre corps s’élancent comme un seul. Ça commence par pas grand-chose, un déhanchement, une main jetée en avant, puis ça enchaîne, un deux trois quatre et cinq six sept huit. Saskia continue de compter. Dans sa tête il y a la voix de Britney, le clip de Britney, les mouvements de Britney. Et par-dessus, sa voix et son visage à elle, Saskia. Pas tout à fait le visage du miroir : elle s’accorde quelques perfectionnements. Sa peau est magiquement lisse, blanche. Avec des pommettes marquées, une belle ossature équilibrée. Un maquillage irréprochable, le mascara qui agrandit le regard, l’effet smokey eye qui donne une allure mystérieuse. Des lèvres réhaussées de gloss, des dents parfaites. Une coiffure dont aucun cheveu ne s’échappe, la laque les maintient dociles pendant que la queue de cheval virevolte derrière la nuque dégagée. Sans oublier la tenue, la silhouette : une combinaison qui épouse ses formes, c’est-à-dire des seins bien fermes d’un bonnet C ou D, une taille de guêpe, des fesses musclées, des jambes fuselées, poupée-mannequin juchée sur des talons-aguilles. Facile et naturel, il faut que tout, son corps, son attitude, sa façon d’être dans l’espace qui lui est donné ait l’air facile et naturel. C’est à ça qu’on reconnait une star, une vraie.  

Dans cet attirail, il n’y a que la couleur des cheveux que Saskia ne parvient pas à visualiser. Elle hésite entre tellement de nuances, ne sait quelle étiquette emprunter : blond vénitien, blond décoloré ? Roux flamboyant, brun avec reflets ? Veut-elle la dégaine de Baby Spice, femme-enfant, ou le caractère plus charnel et affirmé de Ginger Spice ? Il lui parait cruel de devoir choisir maintenant, à seulement dix ans. Garde l’impression qu’une fois la machine enclenchée, aucun retour en arrière ne lui sera proposé. Ce qui est certain, c’est qu’elle ne peut décemment pas garder cette couleur immonde qui auréole son crâne depuis sa naissance – ce brun infâme et indéfinissable qui la dégoûte au plus haut point.

Elle pourrait poser la question à Niels. Il a du goût. Il a l’œil. Nul doute que ses conseils en matière de cheveux seraient précieux. Depuis qu’il est entré dans la vie de Saskia, embauché par son père pour améliorer ses notes, les goûts et les couleurs prennent une tout autre tournure.  

Le travail de Niels a commencé il y a près d’un an, au début de l’année scolaire qui vient de s’écouler. Il vient du continent, il traverse une vingtaine de kilomètres pour rejoindre Klaardijke, une fois par semaine, et tutorer Saskia. Il a été chaudement recommandé auprès de Dirk par un politicien du coin, un bourgmestre voisin que le père de Saskia fréquente de plus en plus régulièrement. Et c’est vrai que les notes de Saskia ne sont pas fameuses, pour le plus grand malheur de ses parents.

Les cours avec Niels se déroulent toujours de la même façon. Vendredi soir, 19h tapantes, un coup de sonnette. Dirk, ou Karin, qui accueille le professeur avec entrain. L’éternel café proposé mais toujours refusé, les chaussures laissées dans le vestibule – côtoyer un professeur en chaussettes, en voilà une idée. Et seulement deux manuels ouverts au cours d’une même session. Niels y tient, il faut que le cours se déroule suivant un tracé précis, linéaire, et qui ne déborde pas. Deux matières, pas une, pas trois : selon lui, les choses vont par paires.

Elle lui demandera à la rentrée, pour les cheveux. Et puis si c’est elle, Saskia, qui pose une question, cela lui donne l’occasion d’orienter la conversation. De garder pied. Au lieu de continuellement écouter, hocher la tête, écouter, ne répondre que par oui ou non. C’est embêtant, cette manie qu’ont les adultes, surtout les professeurs, de regarder Saskia de haut. De laisser couler vers elle, sur elle, des tas de mots précis et des flopées de messages silencieux.

Ça te va bien, ce chemisier rouge, a un jour dit Niels avec un petit sourire en coin et des yeux qui ne s’attardent qu’une demi-seconde. Aux leçons suivantes, Saskia avait porté le même haut. Elle était flattée. Elle avait la sensation d’obéir à un devoir facile, rémunérateur, gagner des points parce que son chemisier est rouge. Comme quoi, la vie peut être simple.

Mais à la fin d’un énième cours, juste avant de clore la session et de quitter la maison de la petite fille, Niels avait glissé ces autres mots, d’un ton doux et méchant, comme si Saskia avait brisé un verre et que lui, l’adulte, l’homme, devait ramasser les débris du bout des lèvres et en payer le prix. Faut laver ses habits, parfois, avait-il dit. C’est tout. Puis il était parti, et revenu la semaine suivante sans rien laisse transparaître : les débris de Saskia ne l’avaient pas coupé, aucune égratignure ne défigurait son visage. Saskia en avait été chamboulée. Perdue, elle ne savait plus sur quel pied danser, avait-elle seulement cassé quoi que ce soit ?

Depuis, Saskia déploie des efforts de mémoire et d’attention pour porter le chemisier rouge parfois, mais pas tout le temps. Elle intègre d’autres critères à son raisonnement, la météo du jour, les couleurs des vêtements de Niels – que Saskia tente de prédire en se basant sur les récurrences vestimentaires de son professeur – le cycle de machines à laver scrupuleusement tenu par sa mère. Car si Niels a l’œil, cet œil peut être jeté sur chaque détail de la vie. Et il serait dommage de perdre sa sympathie.

Le chemisier rouge est loin d’être le seul élément sur lequel Niels s’arrête. Ses cours particuliers sont truffés de remarques glissées dans les interstices, de conseils déguisés, de jugements insérés aussi habilement qu’un clin d’œil. Tu es en âge de porter des jupes courtes suivi de c’est pas très beau, les poils. Parfois il dit des choses comme Les autres filles ne comprennent pas grand-chose, mais toi tu es plus mature qu’elles. Le rouge à lèvres ça fait vulgaire, mais à toi je suis sûre que ça irait très bien. Quand t’es assise, ça te fait des grosses cuisses. Ou encore, parce qu’il est question d’apprendre les différents sens du corps humain, les hommes préfèrent la pénétration.

Saskia est bien en peine de tout retenir et de tout comprendre, les mathématiques, le chemisier rouge, la géographie, la bonne manière de se tenir assise sans avoir l’air gourde. Ses résultats scolaires se sont améliorés au cours de l’année, sans jamais convenir à Dirk. Pour sa fille, il espère mieux que des 12/20.   

Quand elle songe aux encouragements de ses professeurs, au petit point grignoté sur ses notes en géométrie, aux frises chronologiques désormais bien implantées dans sa rétine, Saskia se sent fière. Le travail paie. Enfin, pas tout à fait comme elle l’imaginait. Il y a les efforts intellectuels, bien sûr, cette concentration de chaque instant, ces leçons apprises encore et encore et encore, jusqu’au tournis. Et aussi, depuis quelque temps, elle constate des changements étranges. Au début rien de vraiment remarquable, un mal de crâne, la mauvaise humeur. Elle n’en a pas fait grand cas. Puis s’est installée une nausée, une aigreur acide dans l’estomac. Elle s’est plainte. Sa mère a pointé du doigt le repas de la veille, sans doute un peu avarié, on ne retournera plus chez ce boucher. La nausée s’est évaporée pour mieux ressurgir quelques jours plus tard. La même nausée. On a tenté deux ou trois médicaments bénins, adaptés aux enfants. La nausée était chassée mais recolonisait le ventre de Saskia, aussi sûrement qu’un rat apprenant à se nourrir des déchets qu’on lui jette. Rien n’y faisait. Pendant que le rat s’habituait aux médicaments, Saskia, elle, s’habituait à vivre avec le rat. Aller à l’école, faire ses devoirs, suivre les cours de Niels, jouer avec Lucia, sans oublier les copines, Britney, la danse. Parfois la nausée s’estompait, soit qu’elle disparaissait – le rat partait-il en vacances ? – soit que Saskia parvenait à l’oublier, à le ranger quelque part en filigrane dans sa vie de petite fille.

Les copines ne prennent pas vraiment la mesure de la chose. Et Saskia non plus. À dix ans, on court partout, on saute à pieds joints, on crie et on se chamaille. Saskia fait tout ça avec joie et sourire, mais la main sur l’estomac. C’est ça, aussi, apprendre à être une star : danser et danser encore, même dans la douleur.

Saskia aimerait en parler à Lucia. Elle voudrait, avec les mots précis des adultes, détailler cette année très particulière façonnée par les leçons, Niels, le rat et les copines. Elle se sent pâte à modeler, terre glaise, garde la sensation que les gens s’agitent autour d’elle et enfoncent leurs doigts dans sa chair, la triturent, l’étalent, l’étirent, la tassent. Elle a peur de la forme qu’elle prendra, qu’elle est en train de prendre, serait-ce une silhouette mannequin ? La carapace d’une femme belle et intelligente, désirée, qui fait tourner les têtes ? Elle espère qu’elle deviendra quelqu’un, qu’elle ressemblera à quelque chose, n'est plus tout à fait sûre de la route à prendre.

Si elle se compare à une terre glaise, on va se moquer.

Au printemps dernier, en classe, Joannie a eu un comportement très bête. Le genre de comportements que seules des gamines adoptent. Joannie s’est penchée sur le cahier de Saskia, a repéré une écriture grande et onctueuse à côté des habituels pâtés d’encre de sa camarade. Quand Saskia lui a confirmé que oui, il s’agissait des notes laissées par son tuteur, Joannie a pouffé. Et c’est ton amoureux, aussi ? a-t-elle suggéré, la main sur la bouche, les yeux plissés de malice. Tu l’aimes ? C’est des mots d’amour ? Saskia a resserré les bras autour de son cahier, a caché les pages autant qu’elle le pouvait en jetant à Joannie un regard noir.

Elle a nié, bien évidemment qu’elle a nié.

À dix ans, ça ne se fait pas, avoir une relation privilégiée avec un adulte.

Car c’est ce que Niels dit aussi, et souvent, toi et moi, c’est une relation privilégiée qu’on a. Il emploie toujours cette expression, relation privilégiée, relation privilégiée et ça aussi, Saskia a du mal à le définir. Ce qui les rapproche est unique, c’est sûr. Avec ses parents, avec les parents de Lucia ou de ses copines, avec l’institutrice, elle se montre distraite, énergique, rigolote, encombrante. Il n’y a qu’avec lui qu’elle est comme elle est, docile, gauche, dans l’attente. Assise, le menton levé, les yeux grands ouverts. Et silencieuse. Est-ce que Niels est le seul être humain sur Terre à voir son vrai visage ? À déceler qui elle est vraiment ; ou, plutôt, qui elle devrait être ?

Hit me, baby, one more time – dans la tête de Saskia, la chanson se finit en apothéose avec un grand boum ! très pop. Les cinq filles s’arrêtent d’un coup dans une pose de starlette, chacune différente : main sur la hanche, tête penchée sur le côté, genou à terre. Lucia et Axel applaudissent.

— Bravo !

D’autres clappements de mains, plus affirmés, se joignent à ceux de Lucia et les recouvrent complètement. Le cœur de Saskia se met à battre la chamade. Sur le béton, le dos bien droit et le sourire franc, se tient Niels. Elle ne l’a pas vu arriver. Elle ne sait pas depuis combien de temps il les observe.

— Elle est très sophistiquée, votre choré, commente-t-il en mettant les mains dans ses poches.

Les filles tournent la tête vers Saskia, puisqu’il est évident que cet inconnu s’adresse spécifiquement à leur amie. Comme si elle venait d’exécuter un solo.

— C’est mon prof particulier, précise-t-elle à mi-voix sur un ton d’excuse.

Elle ne l’avait jamais vu dehors. Elle ne connait de lui que la sonnette qui retentit, un doigt posé sur le mécanisme de la porte comme un point sur la semaine ; sa silhouette dans le vestibule, dans le salon, dans sa chambre ; sa manière de lui parler, d’ouvrir un manuel, de se pencher par-dessus son épaule. Mais lui dehors, en tenue d’été, Klaardijke autour de lui et le ciel comme couvre-chef, compose une image étrange, un décalage dans l’espace et le temps qui la fige.

— Je vous dérange ?

Bonjour est le seul mot qu’elle parvient à répondre.

C’est le moment que choisit le père de Saskia pour entrer dans le tableau, des bières à la main et une jeune femme sur ses talons. Saskia est soulagée, son père ne lui reprochera aucune impolitesse : elle a dit bonjour, c’est déjà ça. Dirk tend une bière. Niels l’agrippe, pendant que la jeune femme enroule un bras autour du sien. La bretelle de sa robe glisse le long de son épaule. Les deux hommes trinquent.

— C’est lui ton amoureux ? se moque Joannie. Ben tu vois, il est pris.  

Saskia fulmine. La remarque de Joannie la pique en plein cœur, en pleine tête, la moutarde lui monte au nez. Elle pose les yeux sur Niels, pose les yeux sur la jeune femme – longs cheveux roux, corps impeccable, chaussures parfaites, un genou gracieusement fléchi et elle tout entière qui se penche vers Niels, son bras à lui, son t-shirt à manches courtes, sa bière qui scintille sous le soleil. Il parle, elle sourit.

— Elle est super jolie, constate Joannie pour le groupe tout entier.

— Mais tais-toi. C’est faux.

C’est pourtant vrai, et Saskia le sait. Tout ce que représente cette scène l’insupporte, la présence de Niels au festival alors qu’il n’habite pas ici, son regard forcé sur leur danse, les remarques de Joannie, le fait qu’il se détourne de Saskia dès l’arrivée d’un verre de bière et de sa… de sa quoi, petite amie ? Il n’a pas le droit de faire une chose pareille. Il ne peut pas entrer dans la vie de Saskia quand ça le chante, il ne peut pas souffler ainsi le chaud et le froid. Il faudrait trancher, il s’intéresse à Saskia, oui ou non ? Il aime passer du temps avec elle, oui ou non ? Est-elle vraiment spéciale, moitié d’une relation privilégiée, et qu’est-ce que cela impliquerait ? De quels mouvements de planètes demain sera-t-il fait, se rapprocheront-ils l’un de l’autre, observera-t-on une implosion, la naissance d’une nouvelle galaxie ?  

Saskia repense à Joannie, alors c’est ton amoureux. Et se rend compte que oui, c’est sûr désormais, on n’y reviendra pas, Saskia a un faible pour Niels. Une façon de le regarder, de l’écouter, de l’espérer. Et puis ces rêveries qui la surprennent parfois, rencontrer Niels ailleurs, grandir un peu, enfin devenir une femme et entrer tout à fait dans son monde à lui. Elle se rêve rousse, somptueuse, à son bras. Robe de princesse, ventre arrondi, bague au doigt. Et en même temps, quelque chose coince. Un haut-le-cœur lui saisit l’estomac. Le rat ne l’a jamais quittée, il circule dans la terre glaise et y creuse des tas de ramifications. Il y a des tunnels, des boulevards et des culs-de-sac, un réseau immense de boyaux déchirés, de parois acides et purulentes, que le rat construit et construit encore un peu chaque jour, et Saskia est trop petite pour s’en débarrasser. Et c’est comme pour le gruyère, pense-t-elle soudain, à force de trous il n’y a plus de matière. Voilà, c’est ça : Saskia a peur de disparaître.  

En attendant, elle a juste honte.

— Moi, lui, je le trouve très moche.

Saskia frémit. Elle entend parfois Lucia prononcer ce genre de paroles tranchantes, un jugement arrêté qui ne souffre aucune nuance. Lucia continue :

— Franchement, je vois pas ce qu’elle lui trouve.

Lucia perçoit une gêne chez son amie, un contraste soudain entre la Saskia qui danse, qui mène son groupe à la baguette, et la Saskia rendue au silence par la simple présence de son professeur. Lucia regarde tour à tour Saskia, Niels, Saskia, Dirk, mais ne comprends pas ce qui provoque un tel changement d’atmosphère.

Ce qu’elle remarque, en revanche, c’est l’écart de beauté entre Niels et sa petite amie. C’est aussi flagrant qu’une cerise brillante au-dessus d’une forêt noire ratée. La femme est belle, à n’en pas douter. Ses cheveux flamboyants, sa silhouette sur laquelle on pourrait glisser, les hanches pour toboggans ; et puis cette manière surnaturelle de mouvoir les plus insignifiantes parties de son corps, les doigts, le bout des lèvres, tout respire la délicatesse, la légèreté. Tandis qui lui se contente d’être là, posé au milieu des autres, jambes écartées, les bras lourds, les épaules gonflées, un Action Man à peine articulé. Lucia scrute un peu plus son visage, s’attarde sur des détails que personne ne cherche jamais à mettre en avant. La barbe naissante qui sculpte les pommettes et dissimule les premières rides, les lèvres tombantes. Cette façon de plisser les yeux qui lui donne un air intelligent, malicieux. La faible contracture qui secoue les muscles du bras quand il boit une gorgée de bière, et la chair qui se relâche aussitôt. La braguette qu’il a mal refermée. La tâche jaune par-dessus le revers de son short kaki. Les orteils sales qui dépassent des sandales, les ongles noircis de terre.

Pourquoi se concentre-t-on sur la beauté de la femme, en occultant complètement l’insignifiance de ce monsieur ? Est-ce que l’un dépend de l’autre ?

Ce n’est pas la première fois que Lucia se pose ce genre de questions. Le couple que forment Igor et son épouse, notamment, est un excellent exemple. Dans ce cas-là aussi, Lucia juge la femme belle, apprêtée, soignée, et l’homme, laid. Étranger au moindre effort esthétique. À l’école, elle accepte que toutes ses copines soient amoureuses de Leonardo DiCaprio. Là, c’est un cas de figure compréhensible, même si elle ne ressent pas d’attirance particulière pour ce minet aux airs faussement rebelles. Mais elle n’a pas encore décelé l’ingrédient miracle qui propulse une belle jeune femme aux bras de ce professeur pas si particulier.

Il ne faudrait pas que Saskia tombe elle aussi dans le panneau, se dit soudain Lucia. Peut-être que ces hommes se contentent d’une assurance qu’ils n’ont pas, que leur vie amoureuse se résume à un éternel jeu de poker. Et Saskia, avec son début de fard à paupières, commence à leur tendre des cartes très précieuses.

— Alors Saskia, tu viens pas saluer ton professeur ?

Dirk a cette manie de surprendre, sauter d’une conversation dont il est le maître pour interpeller quiconque n’en fait pas partie – et garde à celui qui refuserait l’invitation.

— Mais j’ai dit bonjour, se défend Saskia.

— Je te crois pas. Viens un peu plus près, au moins.

Saskia fait deux pas, ses sandalettes rappent lentement l’herbe. Elle ne compte pas s’approcher plus, la piste de danse improvisée est une île et les adultes, sur le béton, forment un territoire inconnu.

— Tu faisais pas la timide il y a deux secondes, avec tes copines. Viens ! Et fais la bise à Niels, tiens.

Lucia n’a aucun moyen de savoir s’il est habituel pour son amie de faire la bise à son professeur. Saskia ne parle jamais de lui. Toutefois, inutile de la connaître sur le bout des doigts pour déceler que la demande l’insupporte. Au plus haut point. Elle serre les jambes, ses sandalettes claquent l’une contre l’autre, ses orteils se contractent. Elle devient arbre, imagine Lucia, tronc, les racines s’enfonçant six pieds sous terre.

— Non.

— Comment ça, non ?

— J’ai pas envie.

On n’a pas l’habitude d’entendre Saskia s’exprimer à mi-voix, dans un souffle qui ose à peine exister. Joannie, Monica, Myriam et Elize échangent des regards interloqués. Personne ne saisit ce qui se joue, pourquoi l’air est soudain saturé d’électricité. Lucia, elle, a déjà observé quelques épisodes similaires dans la maison de Saskia, où la météo est rarement au beau fixe. Lucia garde en tête l’humeur de chien de Dirk, certains jours, un regard agacé qu’il lance, une critique acerbe qu’il se permet. À ses côtés, au loin, Karin essuie des assiettes ou époussette une étagère. Et Saskia encaisse. Pour fréquents qu’ils soient, ces moments se diluent dans le temps et égrainent des images-éclairs. Des tas de souvenirs chauds et colorés – Dirk jouant au foot avec elles, Dirk les rejoignant pour un karaoké, Karin cuisinant de succulents gâteaux –  les entourent et les recouvrent jusqu’à, peut-être, les effacer. Mais Lucia les reconnaît, et ce moment-ci, là, maintenant, en fait partie.

— La politesse c’est un devoir, pas une question d’envie. Fais ce que je te dis.

Une seconde. Deux secondes.

Saskia secoue la tête.

— Nom de… !

Comme tout à coup monté sur ressorts, Dirk quitte le bitume – quelques gravillons crissent sous ses grosses chaussures d’homme – et envahit la plate-bande d’herbe. Le poing qui n’est pas crispé autour du verre de bière se balance d’avant en arrière, marteau bancal. Saskia esquisse un mouvement de recul.

— Tu vas me faire le plaisir de…

Le marteau s’enroule autour du poignet de Saskia, l’agrippe, et le tord. Demi-tour toutes, Dirk traîne sa fille hors du terrain de jeu. Un départ brusque, le corps qui n’était pas prêt, pas consentant, forcé de se décoller du sol en quelques enjambées trop grandes pour elle. Saskia se trouve bientôt face à Niels, le soleil dans les yeux, le menton levé vers ce professeur souriant, son verre de bière, les ongles vernis de rouge de son amie sur l’épaule.

— Allez !

— Franchement, Dirk, ça ne vaut pas la peine. Saskia m’a bien dit bonjour mais pas très fort, ça t’a échappé. Laisse-la tranquille, en plus j’ai la barbe qui pique.

Il accompagne sa reddition d’un bref clin d’œil, adressé à Saskia et à Saskia seulement, creusant soudain un vide-par-dessus ce sourire qui n’en finit pas de s’étirer. Il choisit ce sacrifice-là, l’enfant de dix ans ne lui fera pas la bise : il est valeureux.

Un ange passe. Les bruits du festival composent une bande-son joyeuse autour du silence. Puis, enfin, Saskia se dégage brusquement de l’emprise de son père, un mouvement du bras solide mais manquant de rapidité. La punition est immédiate, une gifle claque sur la joue de Saskia. Lucia sursaute, l’une de leurs amies pousse un petit cri choqué. Niels arrête de sourire, la main aux ongles vernis lâche son épaule.

Saskia relève la tête mais garde les yeux rivés sur ses chaussures. Elle porte une main à sa joue, la frotte lentement, avec délicatesse, comme à la recherche d’un trésor invisible caché dans du sable. Au passage, elle essuie une larme ou deux.

Dirk paraît surpris par son geste. Le regard creux, la bouche fermée, il libère le poignet de sa fille et reste les bras ballants, sidéré. Saskia en profite pour fuir en courant. Elle disparaît entre le stand de chamboule-tout, la file patientant devant les crêpes, des grappes d’enfants plongés dans leurs jeux.

Lucia se sent incapable de bouger. Elle ne dicte pas le climat, le monde appartient aux adultes. Un seul pas de travers et Dirk, Niels, pourraient s’énerver, hurler. Ils reprennent contenance, s’achètent une conscience à coups de t’en fais pas, va et ça arrive à chaque parent de craquer. Les verres de bière continuent de se vider, timidement d’abord puis plus sereinement, jusqu’à ce que les deux hommes parviennent de nouveau à se regarder droit dans les yeux.

Les filles se détendent. Myriam part rejoindre ses parents, les autres doivent rentrer chez elles. Pour Lucia aussi, il est l’heure d’obéir aux exigences du père, ne pas dépasser 16h.

Elle sait ce qu’elle doit faire. Elle va prendre Axel par la main, traverser la fête sans s’arrêter. Passer la porte de la maison avant que tout se transforme en citrouilles.

Et elle va répondre à la lettre de Saskia.

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