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1996 - Luciaskia

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Par Liné

1996

LUCIASKIA

Cinq petits doigts s’agitent par-dessus la frimousse. Des doigts agiles, quoique peu soucieux, qui n’hésitent pas à piquer une joue, ou à tapoter le menton. Le bébé se débat tout juste, se tortillant dans son vêtement d’été comme un serpent sur une route trop chaude. Il ne chouine pas encore.

— Lucia, laisse ton frère tranquille, demande Astrid.

Lucia n’obéit pas. Elle fait mine de ne pas avoir entendu sa mère. De toute façon, ces derniers temps, la maison est remplie des pleurs du bébé. Alors, Lucia a un prétexte tout trouvé : voilà, elle est devenue sourde. La faute à ce petit frère qu’elle n’avait pas demandé.

Astrid ne s’inquiète pas. Assise sur sa chaise, le dos droit et les jambes croisées, elle reporte son attention sur la répétition de la pièce. Son visage se calque sur le grand ciel bleu, ses cheveux blonds se perdent dans les rares nuages. Parfois, Astrid disparaît dans des pensées mystérieuses que sa fille ne parvient pas à percer. Lucia en profite, se penche un peu plus et se tient en équilibre précaire par-dessus le berceau, le museau fouineur. Le bébé a une odeur de bébé.

— Axel Axel Axel Axelaxelaxel… Hé ho.

Lucia se plait à chuchoter, à jouer avec ces syllabes qui s’agrègent sur sa langue en sifflements ronds, doux et amers. Elle sait écrire son propre prénom, mais pas encore celui d’Axel. Elle a hâte de pouvoir triturer les lettres, en plus des sons. Le petit frère ouvre de grands yeux ahuris. La vision de ce grand corps, de ce corps immense, qui recouvre soudain tout son champ de vision et va jusqu’à menacer le peu qu’il connait du monde, l’inquiète. Lucia s’en rend compte et tire la langue.

Son père lui répète souvent tu te souviens, comme tu étais heureuse quand on t’a annoncé l’arrivée d’un petit frère ? Non, elle ne s’en souvient pas. Elle soupçonne son père de lui mentir - elle sait qu’il en est capable. Ce dont elle se souvient très bien, en revanche, c’est le lent gonflement du ventre de sa mère. Un gonflement sournois, infini. La peau qui se tend et se tend toujours, un ballon que rien n’arrête, on aurait pu y enfoncer une punaise et le tout aurait éclaté, Lucia en est persuadée.

La petite fille ne voulait pas y croire, au début. Ces histoires de bébé dans le corps des mamans lui paraissaient invraisemblables, impossibles. Elle pressentait qu’il y avait là quelque chose de terrible, de pas naturel, un danger choisi et qui se terre sous des couches de sourires et de mots gentils. Astrid lui avait dit, pourtant, avec toi c’était pareil, il y a cinq ans, c’est comme ça que tu es venue au monde. Lucia n’était pas convaincue pour autant. Ce n’est pas parce qu’une chose se produit deux fois que tout est normal. Par exemple, quand Lucia a voulu se faire une unique couette sur le côté, pas très loin de l’oreille, et que par deux fois elle s’est coiffée toute seule, ses parents ont tôt fait de rectifier le tir : une unique couette sur le côté, ça fait bizarre. Même deux fois.

Lucia avait tenté l’expérience du ventre qui gonfle avec ses jouets : simuler une grossesse au même endroit que sa mère, pile sous le nombril, en rembourrant une poupée avec des chiffons. C’était atroce, des plis et des replis qui créaient sous le tissu une tempête en pleine mer, un froissement de la peau qui ne donne plus du tout envie d’y toucher. Bizarrement ce faux bébé n’avait rien provoqué d’autre, la poupée n’avait pas protesté, son visage en boutons et coutures avait continué d’exprimer une joie calme et rassurante. Cette passivité, cette hypocrisie, avaient écœuré Lucia. Elle avait alors décrété que, de toute manière, cette poupée avait toujours eu une sale tête. Et elle n’a plus jamais joué avec.

Lucia se souvient, aussi, de sa mère se tordant de douleur. Ou encore, de ses cernes tombant en cascades sous ses yeux pochés. Et puis, il y a eu Axel, enfin : un minuscule tas de chair rose et fripée, assez laid, une machine à hurler qui les réveille la nuit et exige des parents toute une série de choses d’une banalité improbable, boire, manger, faire caca. Lucia ne comprend pas. On lui a appris à demander poliment, elle.

Lucia se redresse. Embêter le bébé, ce n’est marrant qu’un temps.

Sa mère est pleinement concentrée sur la répétition. Cette année, une pièce de théâtre a été écrite pour raconter l’histoire de Klaardijke.

— Mais c’est une digue, comment tu veux que j’imite une digue ?

— Tu peux pas imiter une digue, juste, tu joues comme si tu te baladais dessus, c’est tout.

Sur scène, deux adultes qu’elle connait plutôt bien – Igor qui tient la caisse à l’épicerie, et Willem, dont elle ignore le métier – jouent aux acteurs. Ils jouent à jouer, lui avait malicieusement expliqué sa mère, ce qui signifiait : ils se prennent pour des acteurs qui eux-mêmes se prennent pour des personnages. Lucia avait pouffé. C’est idiot et drôle, des adultes qui se comportent comme des enfants.

En attendant, Lucia s’ennuie. Elle s’est désintéressée d’Axel, ne comprend pas grand-chose à la pièce, les quelques adultes qui assistent à la répétition sont bien trop sagement assis sur leur siège. Au-dessus des têtes, le ciel est immense comme un terrain de jeu. Et sous les pieds, il y a l’herbe un peu séchée par l’été et qui ne demande qu’à être foulée. D’ailleurs, Lucia s’est mise à balancer ses jambes, frôlant le sol du bout de ses chaussures. Elle s’impatiente.

De nouveaux arrivants, Lucia les perçoit tout de suite et se contorsionne sur sa chaise. Ils ne sont pas très discrets. Dirk marche comme d’habitude, un automate qui sait quelle direction prendre, même contre le vent. Ses bras marquent la cadence, une-deux, une-deux. Dans l’un de ses poings fermés, on devine cinq petits doigts pris en tenaille : Saskia s’efforce de suivre le rythme de son père. Elle gambade d’un pas désaccordé, les pieds en guerre l’un contre l’autre. Ses longs cheveux désordonnés, épais comme une couronne qu’on n’aurait jamais taillée, battent eux aussi la mesure. Saskia dodeline de la tête, le regard dans le vague et un sourire perdu sur le visage.

Ni une ni deux, Lucia bondit de sa chaise – un grincement du bois, des adultes qui se tournent - et court, court comme une dératée, vers l’automate et sa marionnette. Saskia la voit, son pas change de partition et contraint le père à ralentir. Les deux fillettes se confondent bientôt en une grande boule de cheveux, de bras et de piaillements. Dirk est bien obligé de lâcher la main de sa fille. Au loin, Astrid les somme de faire moins de bruit.    

N'importe quel étranger croirait assister à des retrouvailles. Il n’en est rien : Lucia et Saskia se sont vues la veille. Et l’avant-veille. Et le jour d’avant encore, comme tous les jours, du plus loin qu’elles se souviennent.

Tout Klaardijke les sait inséparables. Nées la même année, à quelques mois d’écart, dans le même village, des parents voisins, destinées à tracer leur route dans des sillons cousins. Elles ont creusé plus loin, très naturellement, liées par une entente magique et ineffable, qui récolte des sourires attendris sur les lèvres des adultes - et quelques remontrances de la part des parents, parfois excédés.

Elles ont leurs gestes à elles deux. Leurs jeux à elles deux. Leur langue connue d’elles seules. Souvent, on les voit discuter ou jouer et personne n’y comprend rien. Elles se sont mises d’accord sur une trouvaille, un prénom-valise qui les enchante et qu’elles érigent en étendard, Luciaskia. La contraction de leurs deux identités, modelées en une seule terre glaise qu’elles façonnent à leur guise, allant jusqu’à imposer ce phénomène, Luciaskia, Luciaskia, on s’appelle Luciaskia ! aux adultes médusés et impuissants.

Pendant leur première année d’école primaire, qui vient à peine de s’écouler, la maîtresse d’école a fait des pieds et des mains pour empêcher les deux filles de se fondre l’une dans l’autre. Une histoire de santé et de bon développement, a-elle précisé aux parents, il n’est pas normal que vos enfants soient si… fusionnelles. Elle craignait quelque chose, mais n’a jamais formulé quoi.

Lucia et Saskia ont toutes deux perçu une forme de malaise, senti toute l’année durant le regard de leur maîtresse peser sur elles - étant entendu qu’il naîtrait de leur duo un monstre à deux têtes capable, par sa seule existence, des pires horreurs de l’humanité. C’était un malaise diffus, confus, au sujet duquel Luciaskia ne parvenait pas à mettre un mot ou une image précise. Même leur langue inventée ne permettait pas de nommer la crainte qu’elles suscitaient. Et comme rien ne leur paraissait concret, qu’aucun grain de sable ne venait réellement embrayer leur machine bien huilée, elles haussaient les épaules et reprenaient leurs activités d’enfants. Avec, incrustée dans le ventre, la sensation d’être foncièrement, irrévocablement, mauvaises.  

Elles font parfois des bêtises, rien de grave. Répondre par une grimace. Coller un mot bête dans le dos d’un camarade de classe. Déposer des cacas de chien sous le paillasson des adultes qu’elles n’aiment pas. Elles sont malignes et ne se font pas souvent attraper mais, quand on les démasque, ce sont les parents de Saskia qui réagissent le moins bien. Son père, surtout. Saskia garde cette image persistante de son père, immense, qui remplit tout l’univers du ciel à la mer, les sourcils froncés, les poings sur les hanches, et qui n’a même pas besoin de se pencher vers sa fille pour l’inonder de cette grosse voix sévère qui l’effraie tant. Dans ces moments-là, ces moments de colères-tempêtes, Saskia perd tous ses moyens. Elle se fige. Incapable de bouger. Pas même le petit doigt. Pas même détourner le regard. Et alors elle est avalée tout entière, docile, les yeux écarquillés, par cette énorme bouche de grande personne qui la gronde.

Elle a appris quelque part l’expression statue de sel, et c’est ainsi qu’elle s’imagine – blanche, transparente, microscopique. Même si elle ne comprend pas comment on sculpte une statue avec les grains de sel que sa mère s’échine à faire disparaître de la table après chaque repas.

Il faut s’éloigner de papa pour reprendre des couleurs. Saskia entraîne Lucia un peu plus loin, aux abords de la scène et de la répétition. Saskia ne se l’avoue pas, mais son père la gêne. Ses manières rêches, sa voix forte, et puis toutes ces fois où elle l’entend refaire le monde avec d’autres adultes – souvent tard, après un dîner arrosé – et qu’il s’énerve, se fâche, devient tout rouge, un vrai passionné, Saskia sent dans son estomac une acidité étrange. Un crochet qui l’agrippe et la remue comme un tremblement de terre que personne ne remarque. Elle ne sait pas vraiment sur quel pied danser, qu’est-ce qui cloche ? Après tout, les adultes, sa mère, ne montrent aucun malaise. Personne ne se frotte à Dirk, il n’y a pas de cerf qui vienne défier le roi de la forêt comme dans Bambi, que Saskia adore regarde certains dimanches après-midis.

Et puis, il faut dire aussi, Saskia aime son père. C’est son père. C’est bien normal. Alors Saskia fait bonne figure.

Pour le moment, elle fait croire à Lucia que son père est militaire. Cela lui semble plus facile, pour expliquer ses colères. Et puis, militaire, ça impose le respect en même temps qu’une sorte de fierté. Quand elle raconte les exploits fictifs de son père, un mélange saugrenu d’histoires sans queue ni tête bafouillées avec conviction, Saskia se prend dans un engrenage d’excitation et d’aventures, elle s’emballe, se sent grandie : et, et, et puis après, papa range son arme et fait faire des… des exercices aux nouveaux, c’est pour être forts plus tard si, si jamais c’est la guerre !

Elles ne savent pas trop ce qu’est la guerre. Hormis des hommes en kaki rampant dans la boue, quelque part à la télévision, entre une publicité pour un savon et le journal des informations qui les indiffère complètement.

Dans ces récits, Dirk devient un héros et la fiction brouille le réel. Le bureau de poste dans lequel il travaille n’est qu’un point de repère secret, une couverture. L’entaille à la main, magnifiée par un bandage qui peut s’ensanglanter à tout moment, n’est pas le résultat d’une guerre menée contre le rosier dans le jardin mais une blessure d’entraînement militaire. Et les commentaires qu’il verbalise à souhait sur les cheveux des petites filles, mal coiffés, trop ébouriffés, qu’est-ce qu’elle a celle-là, on dirait qu’elle a enfoncé sa tête dans un compteur électrique, ne sont que la marque de son goût pour l’ordre : à l’armée, cheveux indisciplinés riment avec mauvaise hygiène. Ainsi, quand Dirk se moque des cheveux de sa fille, il ne fait que l’encourager vers le droit chemin. Pour son bien.

C’est vrai que Saskia a des cheveux de lion. Pas vraiment une crinière, plutôt une masse informe. Bouclés mais sans tracé précis, formant ici un plateau plat, là une bosse imprévue, le tout épousant un brun indéfinissable. La coiffeuse avait cherché dans un catalogue le nom exact de cette couleur, mais aucun n’avait fait consensus ; on ne saurait tout simplement pas décrire la couleur des cheveux de Saskia, autrement que par un simple et confus brun, mais pas vraiment non plus. À côté, les cheveux couleurs de lune de Lucia - un blond cristallin et effacé hérité d’Astrid - font tout sauf pâle figure.

Bras-dessus-bras-dessous, Luciaskia part s’assoir sur un coin d’herbe. Saskia a ramené une poupée, qu’elle aime partager avec son amie : la poupée s’appelle Luciaskia, elle aussi, et fait naturellement partie de la bande. Dirk s’installe sur un banc. Il a pris la tête du comité d’organisation et tient à assister à la répétition.

Sur scène, les deux hommes qui jouent à être acteurs semblent enfin se mettre d’accord sur leurs dialogues. L’un d’eux porte désormais un chapeau aux bords démesurés, décoré de longues plumes qui viennent chatouiller le bout de son nez. Lucia croit reconnaître le vieux monsieur dont sa mère lui a parlé, un vieux monsieur au nom trop compliqué et ridicule. Quelque chose comme Cornélius, un prénom qui oblige à tordre la bouche quand on le prononce, suivi d’un nom de famille à rallonge qui ne freine aucune moquerie. Lucia tâche de se rappeler mais elle se souvient surtout de ces impressions-là, compliqué et ridicule. Le visage de sa mère était pourtant on-ne-peut-plus neutre, Astrid expliquait la pièce à sa fille avec des mots bien choisis, comme quand elle vantait les mérites des brocolis que les enfants doivent manger pour être en bonne santé, ou quand elle rappelait l’importance de se laver aussi entre les doigts de pied.

L’espace d’un clignement d’œil, le mouvement léger des plumes fascine Lucia. Des petits rebonds aériens tout juste perceptibles, qui s’effacent dans l’air comme du sucre sur la langue, et qui lui évoquent une magie spectaculaire et inédite. Une sorte d’excitation la saisit, une boule de feu dans l’estomac qui lui donne envie de se lever, d’un coup, de crier joyeusement, de courir, danser, enlacer n’importe qui – elle se retient. Elle croit qu’à presque cinq ans, c’est un peu étrange de se laisser embarquer par des plumes qui bougent sur un chapeau.

Au lieu de quoi, c’est le personnage sur scène qui lui paraît prendre soudain de l’ampleur. Qui prend vie à la place de Lucia. Elle lui donne un costume qu’il ne porte pas, lui prête des gestes et des répliques qui n’existent que dans sa tête de fillette. Il tient un kaléïdoscope – Lucia trébuche toujours sur ce mot – un crochet remplace l’une de ses mains – elle adore Peter Pan. Elle croit se souvenir, maintenant : le vieux monsieur est un explorateur, ex-plo-ra-teur, un navigateur, un « découvrateur », son travail ce n’est pas cuire du pain et des brioches comme son papa, son travail c’est parcourir les mers et dessiner des cartes. Des cartes, Lucia n’est pas sûre de ce que ça recouvre, mais dessiner, ça, elle aime beaucoup. Et donc cette année la pièce du festival raconte l’histoire de ce monsieur et de comment il a créé Klaardijke.  

— Bonjour ! Est-ce qu’Elize et Enzo peuvent jouer avec vous ?

Lucia perd les plumes de vue. La maman d’Elize adresse un doux sourire aux deux fillettes. Elle est grande, très grande, avec des jambes et des bras fins qui n’en finissent pas de s’allonger, un oiseau qui s’étire au bord d’un lac. L’une de ses mains est posée sur l’épaule d’Elize, l’autre sur celle d’Enzo. Elle fait pianoter ses doigts aux ongles parfaitement manucurés, un rose discret, dans un cliquetis de bagues fascinant.

— D’accord ! accepte Luciaskia.

Tout contents, les quatre enfants se retrouvent accroupis, en tailleur ou carrément allongés dans l’herbe. La poupée est vite partagée, et se retrouve à conduire le camion de pompiers amené par Enzo.

Elize et Enzo habitent dans la même rue. Leurs parents sont amis et les deux enfants jouent ensemble depuis toujours. Aussi, à la rentrée des classes, Luciaskia s’était attendu à rencontrer un miroir : un double d’elle-même, deux têtes pour une même entité. Et Luciaskia hésitait, est-ce qu’il fallait concurrencer ce duo ? Ou l’accepter comme un égal, une créature de la même famille qu’il convient de respecter ? Elle n’avait pas eu à trancher, il a tout de suite été clair qu’Elize et Enzo s’entendaient bien sans toutefois fusionner. Il y avait Elize d’un côté et Enzo de l’autre, qui parlaient, jouaient, parfois se disputaient, mais il n’existait certainement pas d’Elizenzo. Ni d’Enzolize. Luciaska avait fait la remarque un jour, dans la cour de récréation : C’est marrant mais Elizenzo, eh ben en fait ça n’existe pas. Elize et Enzo n’avaient rien trouvé à répondre.

Pour se lier d’amitié avec Lucia et Saskia, il faut forcer. Plusieurs enfants y ont laissé des plumes. La moindre tentative d’approche est d’abord ignorée, le langage particulier de Lucia et Saskia fait frontière, les deux filles refusent d’ouvrir la porte de leur univers – elles y sont si bien, toutes les deux, pourquoi inviter qui que ce soit d’autre ? Il y a des râleries, des pleurs, des élèves blessés dans leur égo et des plaintes à la maîtresse. Même les enfants qu’elles connaissaient avant la rentrée, au hasard des crèches, goûters et autres liens entre familles, peuvent se voir rejetés d’un simple revers de main. Elize et Enzo, pourtant, ont été acceptés.

Ce n’est pas tant que Lucia ou Saskia soit particulièrement populaire. Seules, elles sont deux filles de cinq ans tout à fait ordinaires : bonnes notes mais pas trop, gentilles quand il faut, curieuses, attendrissantes, parfois capricieuses. Non, ce qui semble attirer leurs camarades comme des papillons devant une lampe, c’est l’équipe. Luciaskia. L’idée d’un groupe, même à trois, l’envie - le besoin ? -  de rejoindre une bande, de participer à quelque chose, n’importe quoi, de plus grand que soi. Dirk a prononcé un jour cette phrase, et les parents présents ont acquiescé :

— À Klaardijke, il y a la digue qui fait barrage à l’eau. Et il y a ma fille et sa petite copine qui forment une digue à elles deux. Contre quoi, on sait pas…

Cette description prophétique, qui paraît tirée d’un conte merveilleux, n’est pas tombée dans l’oreille d’une sourde. Non seulement Luciaskia a définitivement compris l’utilité de la digue – car que faisait-il là, cet amas de béton et de pierres, la fierté de toute la localité, sinon protéger le village tout entier d’une menace fantôme ? Mais leur territoire de jeu s’est agrandi jusqu’à englober le paysage de Klaardijke, la digue, la mer, tout ce qui compose le lointain et qu’on n’a pas encore foulé. Dans leurs chambres, à l’école, on voit et on entend Luciaskia jouer avec la digue, se croire juchée sur la digue, garder la digue, et l’amas de pierres et de béton est devenu un château fort à ciel ouvert. De ce qu’on peut comprendre, la digue a déjà été attaquée par des dragons, sauvée par des fées, habitée par des sirènes et reconstruite mille fois par des lutins.

Oh, elles connaissent d’autres paysages. Le village leur est évidemment familier, avec ses rues faites de brique, de bois et de façades blanchies, l’église, les alentours de l’école, les quelques esplanades fleuries. Et puis les environs, les villages voisins, que les habitants de Klaardijke parcourent et connaissent comme des îlots de terre rattachés à leur propre bras de mer, que l’on tolère parce qu’il le faut bien. Mais aux yeux de Luciaskia, rien, vraiment, rien n’arrive aux chevilles de la digue.

— Tu pourras me prêter ta poupée ? demande Elize. Et moi je te prêterai la mienne.

Il y a chez Elize un mystère adulte, Luciaskia l’a toujours senti. Elize s’exprime toujours clairement, pleurniche peu, enfonce entre ses mots une logique imparable qui fait réfléchir. D’habitude les enfants ne demandent pas mais prennent, dictent des volontés mais ne proposent pas de marché. Elize est petite et semble si grande. Elle se tient souvent droite, surtout quand elle lève le doigt pour répondre à une question de la maîtresse. Et puis elle est éternellement coiffée d’une couette ou d’un chignon serré, très serré, qui aplatit les cheveux sur son crâne, crée une plaine toute plate soudain interrompue par un buisson touffu et rebondissant. Elize désarçonne ses camarades, et désarçonne Luciaskia, qui parfois ne sait pas comment réagir. Au début, Luciaskia s’est montrée méfiante. Les tentatives d’approche de la part d’Elize ouvraient le champ à un moment d’observation, d’analyse : comment se comporter envers une semblable qui paraît si étrangère et qui, pourtant, ne fait rien de mal et ne gêne personne ?

Contre toute attente, parce que Lucia n’attendait pas du tout sa mère sur ce terrain-là, Astrid a annoncé :

— Tu vois, c’est sans doute pas facile pour Elize. Pour ses parents non plus. Quand on est différent, tout le monde vous pointe du doigt et on ne sait plus où se mettre. Un peu comme dans l’histoire du vilain petit canard.

Lucia aime beaucoup cette histoire, mais n’est jamais parvenue à la relier à Elize. Les fils de ce tissu lui échappent, elle n’y trouve que des nœuds. Voyant qu’elle était perdue, son père a enfoncé le clou :

— Au final, c’est une question de couleurs et c’est tout. Ça ne change rien entre Elize et toi. Vous avez tous les points communs du monde, à la différence près que ta peau est blanche et que la sienne est noire.

Une question de couleurs, donc, a retenu Lucia. Certains canards ont un plumage plus vert, ou plus luisant, ou plus imperméable, quelque chose comme ça. En tout cas, pour une raison qu’elle ignore, les adultes donnent à cette information une importance capitale. Elle s’est empressée de tout raconter à Saskia, les doigts qu’on pointe, les couleurs, les canards, et elles ont convenu que oui, c’est vrai, Elize a la peau noire. Ce qui ne résolvait en rien la méfiance que suscitait Elize. Si des gens la pointent du doigt, il était toujours déconcertant de constater avec quelle rectitude Elize levait son doigt à elle quand la maîtresse interrogeait la classe.

Quoiqu’il en soit, à force d’observations, Luciaskia a bien été forcée d’admettre qu’Elize était rigolote. Et digne d’amitié : elle partage ses cahiers à l’écriture impeccable, elle est très forte à cache-cache, et puis elle prête toujours ses chouchous et ses Polly Pockets.

Enzo est de la même trempe : sympathique, joueur, il excelle à la course et adore grimper aux arbres. Il porte de grandes lunettes, des lunettes énormes, accrochées à son cou par une cordelette, qui agrandissent ses yeux jusqu’à le faire ressembler à un poisson étonné d’être englué dans un si pauvre filet. Il subit parfois les moqueries des autres enfants, ce qui semble d’autant plus injuste qu’il n’est pas du tout, mais alors pas du tout doué à l’école. Il confond les chiffres, regarde en permanence par la fenêtre, et écrire son prénom représente un tel effort qu’il est obligé de coincer sa langue entre ses dents pour se concentrer.

Il faut quelques secondes de réflexion pour que Luciaskia accepte la proposition d’Elize : d’accord, on procède à l’échange des poupées. À côté, le bois craque un peu plus fort. Cornelius-aux-plumes-magiques se lance dans une tirade inspirée, aussi bancale que les planches de fortune qui composent la scène, un pied en avant et les bras levés haut au-dessus de sa tête. Sa voix porte loin, une voix grave d’homme sérieux, avec la bouche en cul-de-poule et les muscles du cou tendus. Les enfants lâchent leurs poupées, qui retombent mollement dans l’herbe, et tournent vers l’acteur un visage impressionné. Ils ne comprennent pas grand-chose à la tirade, des mots comme mer, bateau, patrie, honneur viennent plusieurs fois s’agréger autour du nom de Klaardijke, répété avec une emphase toujours plus électrisante. Les plumes sur le chapeau dansent à chaque nouveau mouvement de l’acteur, et même lorsqu’il reste immobile quelques instants, elles finissent leur chorégraphie en rebondissant dans l’air comme une vague qui revient encore et encore sur le sable.

Lucia est hypnotisée. La voix de l’acteur lui paraît maintenant trop forte, stridente, pas loin d’un hurlement. Toutefois les plumes la galvanisent. Elle pourrait les suivre loin, ces plumes, jusqu’à la digue et même au-delà, quoiqu’il puisse exister une fois Klaardijke quittée. Elle aimerait danser comme ces plumes, que ses membres s’allongent et s’affinent et se dispersent dans le vent en tourbillonnant. Elle fixe le chapeau, les yeux grands ouverts, ne rate pas une miette, il y a sans doute une clef de compréhension dans le mouvement de ces plumes, une révélation qui permettra de se transformer soi-même en plume et de devenir aussi grande et belle que le monde.

Des braillements s’élèvent soudain et recouvrent la voix de l’acteur. On entend Astrid bercer Axel à coups de chuchotis. L’acteur poursuit sur son élan, aucunement gêné. Un grincement de chaise se joint à la cacophonie, et bientôt Astrid se tient debout près de sa fille :

— Lucia, viens, on rentre. Axel a besoin de dormir, il y a trop de bruit ici.

Dans les bras d’Astrid, Axel fait un raffut de tous les diables. Il faut une tape sur l’épaule pour que Lucia sorte de sa torpeur. Elle grimace. N’a aucune envie de quitter l’herbe, la répétition, les plumes. Sa mère insiste et la prend par la main.

— Allez Lucia, s’il te plait.

Lucia repousse la main de sa mère une fois, deux fois. Elle fronce les sourcils et garde les yeux ostensiblement rivés sur la scène. Astrid perd patience. Le bébé braille à son oreille, elle maintient comme elle peut son gros sac lourd en bandoulière tandis qu’elle se penche, les genoux à moitié pliés, pour raisonner son aînée. Elle saisit le poignet de sa fille et la force à se relever.

— Dis au revoir à tes copains, tu les reverras très vite.

Lucia gémit, chouine, finit par pleurnicher tout à fait. Astrid se dépêche de quitter le terre-plein herbeux et d’épargner ce tapage au reste du village. Lucia se tord le cou et, à travers ses larmes, repère la silhouette floutée de l’acteur, ses bras levés, les bords du chapeau. Les plumes n’existent plus, englouties dans les sanglots.

Obligée de suivre le pas de sa mère, Lucia se détourne de la scène et fixe ses chaussures. Elle traîne des pieds, ses sandalettes râpent le bitume. Elle veut bouder, et pour ça il ne faut surtout pas relever la tête. Elle se sent tiraillée entre le devoir d’obéir à sa mère, et l’envie, irrépressible, douloureuse, de retourner sur le terre-plein et d’assister à l’envolée des plumes. Son corps tout entier est contradiction, le bras tiré, la main qui se laisse faire, le dos courbé et les fesses rejetées en arrière. Elle ne sait pas quoi faire, aucune échappée ne lui vient à l’esprit, elle est prise en tenaille et cette impuissance lui est insupportable. Alors elle se met à grogner, à contracter la mâchoire et à grincer des dents. Traîne un peu plus des pieds. Et ce faisant un sentiment plus atroce vient se coller contre l’impuissance et le tiraillement, un sentiment rude, brûlant – une colère étouffante, et parce que Lucia grogne et racle le bitume, cette colère grandit et grandit encore. Lucia serre le poing de sa main libre et se fait violence pour ne pas exploser, cela n’aboutirait qu’à une punition bête, et puis sa maman est bien plus costaude qu’elle. Au lieu de quoi elle laisse la colère la gagner, et le tiraillement et l’impuissance la grignoter, c’est pas juste, c’est pas juste du tout hurle-t-elle à l’intérieur d’elle-même, ça peut pas se passer comme ça, je vais me venger.

Voilà, se venger. Elle n’a pas demandé à ce que ce petit frère vienne au monde, elle n’a rien fait de mal, elle n’a pas mérité une chose pareille. Ce n’est pas sa faute à elle si le bébé pleure tout le temps, mais à ses parents. Ce sont eux les responsables, eux qui ont invité Axel dans leur maison toute tranquille, eux qui décident de tout ce qui doit être fait et pas fait.

Lucia serre encore plus fort son poing. Ses petits ongles tout souples s’enfoncent dans sa peau. C’est décidé, elle va se venger.

La clameur du public a si bien enflé qu’elle étouffe désormais le chant des crickets. La nuit est tombée, tous les bancs et sièges sont pris d’assaut, il y a autant de têtes que d’étoiles. Par-ci par-là des voix surplombent celles des autres, des tonitruements d’hommes déjà éméchés, des piaillements d’enfants qui aiment ajouter au désordre. La scène est éclairée, trois spots suffisent et créent des cônes qui s’élancent et se perdent jusque dans les arbres ou le ciel.

Le spectacle va bientôt commencer.

C’est la première participation de Lucia et Saskia au festival. Elles en ont toujours entendu parler. Ces festivités, la pièce de théâtre, font partie de leur environnement aussi sûrement que les couleurs, les animaux, le langage.

Lucia se tient debout non pas dans le public, mais à côté de la scène. De maigres installations font office de coulisses en plein air, un rideau mal accroché, une table, des portants. Lucia s’efforce de rester bien sage, de ne déranger personne. Il y a beaucoup de mouvement autour d’elle, les acteurs déjà maquillés enfilent leur costume, d’autres adultes s’attardent sur des accessoires de dernière minute. Et puis il y son père, Pieter.

Il joue un petit rôle, Lucia n’a pas compris lequel et s’en moque. Son père ne portera aucun chapeau à plumes.

— Tu fais pas de bêtises, hein ? Maman arrive bientôt.

Lucia fait oui de la tête. Son père lui renvoie un sourire nerveux. Il n’a pas l’habitude de s’adresser à un public, il est d’un caractère plutôt réservé et n’a accepté ce rôle que par souci du service rendu. Il ignore peut-être que, s’il avait refusé, quelqu’un d’autre aurait tenu ce rôle avec bien plus d’enthousiasme.

Pieter enfile une veste bizarre, très ancienne, qui dégage une nuée de poussière ou de talc lorsqu’il tire sur le col pour l’ajuster. Où qu’il aille, quoiqu’il fasse, ce genre de nuées le suit. À la boulangerie, c’est la farine qui voltige autour de lui toute la journée durant, même quand il tient la caisse. À la maison, il s’évertue chaque dimanche à passer le plumeau pour empêcher les araignées, dont il a une sainte horreur, de prendre leurs aises. Sans oublier ses blagues, ses jeux, ses manières d’occuper l’espace, toujours emprunts d’un ridicule désuet et inoffensif. Lucia rit et s’amuse beaucoup avec son père, mais voit bien que les autres adultes le regardent un peu de travers, comme s’il commettait un impair à chaque fois qu’il ouvrait la bouche.  

En d’autres circonstances, Lucia encouragerait aveuglément son père. Elle serait même fière qu’il monte sur scène et joue lui aussi à l’acteur. Mais pas ce soir. Ce soir, elle en veut encore à sa mère et son père.

Saskia est au premier rang, entourée de ses parents. Dirk est assis bien droit, les mains sur les cuisses et le sourire aux lèvres. Il a hâte que la représentation démarre, hâte de profiter de la soirée : il a dédié énormément de temps et d’énergie à garantir que le comité d’organisation soit opérationnel. Karin, elle, est aussi insignifiante qu’à l’accoutumée. Pas vraiment là, pas tout à fait invisible non plus, juste : insignifiante. Elle porte un t-shirt de couleur standard, qui se perd dans l’obscurité, des bijoux et un maquillage discrets qui se bornent à suivre la mode du moment. Surtout, elle sourit et hoche la tête mais son corps, ses traits, n’expriment rien. Bientôt elle applaudira avec le public et le clappement de ses mains se perdra dans la foule. Elle pourrait tout aussi bien ne pas avoir fait le déplacement.

Saskia s’impatiente. On lui a promis une fête en grande pompe, l’occasion de se coucher tard et d’être le témoin d’une chose grandiose, incroyable. Elle sent bien que les habitants sont fébriles, que la fête peut démarrer à la manière d’un feu d’artifice, d’un coup et en faisant sursauter tout le monde.

Elle s’est habituée aux craquements des planches, signe que l’action se prépare. Tout le monde s’affaire à quelque chose. Près des coulisses, il n’y a que la silhouette de son amie Lucia pour rester immobile, les bras croisés, les lèvres pincées et le regard comme des lames de rasoir. Saskia l’observe, intriguée. Elle a rarement vu ce regard chez Lucia. C’est un regard plissé, les paupières alourdies par les sourcils froncés, qui semble aller loin, très loin, et rempli d’une flamme déterminée à crépiter.

Saskia tire sur la manche de sa mère, pointe Lucia du doigt avec un point d’interrogation sur le visage. Karin acquiesce, Saskia descend de sa chaise et s’en va rejoindre son amie.

Elles s’enlacent maladroitement, dans cette tentative attendrissante qu’ont les enfants d’imiter les adultes jusque dans les gestes les plus banals : Saskia fait pencher son corps vers Lucia, frôle le déséquilibre, les bras comme les tentacules d’une pieuvre pas sûre d’elle. Lucia exécute la même chorégraphie, mais avec une raideur des muscles qui étonne Saskia. Elles se détachent l’une de l’autre sans savoir quel comportement adopter. Elles ont la même expression curieuse sur le visage.

En gage de complicité, Saskia porte une main tâtonnante sur ses cheveux ébouriffés, y déclipse une barrette rose à paillettes perdue entre deux mèches, et la tend à Lucia. Celle-ci prend la barrette, l’ausculte avec émerveillement. C’est la fameuse barrette rose à paillettes de Saskia. Elle en a plusieurs des comme ça, un trésor magique. Alors Lucia clipse la barrette dans ses propres cheveux - ses petits doigts trifouillent le mécanisme avant de trouver la bonne mèche. Le rose chatoyant se marie fantastiquement avec le blond lunaire de Lucia.

Cette dernière se sent désormais investie d’un pouvoir surnaturel. Elle est grande, très grande, même pas besoin de se dresser sur la pointe des pieds. Il lui pousse des ailes, du bout de ses doigts pourrait s’extraire de la poussière de fées. Et sous sa panoplie d’héroïne bouillonne encore toute sa colère de la veille.

Elle se décide soudain.

— Viens, je veux faire une bêtise, dit-elle à Saskia.

Sans attendre de réponse, elle gambade jusqu’à la table où sont abandonnées les notes de son père, les empoigne à pleines mains dans un froissement sec, réfléchit une seconde, hésite. Regarde à droite puis à gauche. Saskia s’avance à son tour et désigne de l’index le dessous de la scène : il y fait noir, les planches dessinent de maigres rais de lumière qui laissent deviner de l’herbe et de la poussière.

Lucia hoche la tête, c’est une idée très intelligente. Elle ferme ses deux poings autour des feuillets, ses coudes levés hachurent l’air. Le papier craque aussi bien qu’un vieux journal jeté en pâture au feu, des bribes toutes froissées jaillissent d’entre les doigts. Lucia rouvre les mains, une grosse boule torturée git sur ses paumes assemblées. Un simple mouvement du bras envoie valser sous la scène les feuilles froissées, lesquelles rebondissent une fois, deux fois – fritt fritt – avant de disparaître.

Saskia agrippe le gilet de Lucia, il faut maintenant s’en aller, et vite. Toutes deux s’envolent en manquant de trébucher, les sandalettes prises dans une motte d’herbe ou un accessoire oublié au sol. Il ne leur faut que trois pas pour s’extraire du rideau et retrouver le public. Il leur paraît étonnant, et effrayant, de sortir ainsi d’une cachette pour tomber aussitôt dans la gueule de la foule. Leur cœur bat à tout rompre.

— Qu’est-ce que tu fais ici, ma puce ?

Astrid prend sa fille dans ses bras. Saskia, elle, est amenée par la main jusqu’à ses parents. Astrid, Dirk et Karin échangent quelques mots auxquels Luciaskia ne prête aucune attention. Chacune retrouve sa place, les deux fillettes montent sur leur siège en se dandinant d’une fesse sur l’autre.

En se penchant beaucoup, elles peuvent se jeter des regards interloqués : et si quelqu’un les avait surprises en pleine bêtise ?

— Bon, il commence, ce spectacle ? hurle un monsieur derrière elles.

Des applaudissements d’abord timides, puis plus affirmés, viennent exprimer l’impatience du public.

Soudain, des coups très distincts résonnent depuis l’arrière de la scène, comme si on frappait les planches avec une grosse canne. Les applaudissements s’évanouissent. Le silence s’installe. Les criquets reviennent, crissements et scintillements d’étoiles s’accordent.

Cela ne peut signifier qu’une chose, comprend Lucia : la pièce va démarrer, le chapeau à plumes va réapparaître. Elle ouvre de grands yeux émerveillés.

Une voix sans corps s’élève dans les airs :

— Oyez, oyez ! Les acteurs qui bientôt vont s’agiter devant vous entendent vous présenter l’histoire de Klaardijke ! Une histoire ancienne, aussi majestueuse que mémorable. Prêtez-y la plus grande attention !

La voix s’éteint sur la scène toujours vide. Saskia aimerait applaudir encore, de joie et d’excitation, mais elle voit bien que ce n’est pas le moment et se restreint. Lucia est tout entière tendue vers le spectacle à venir.

Les planches se mettent à craquer. Au fond de la scène apparaît une tête emperruquée – pas de plumes – puis un visage, des épaules, un homme. Dans un costume remarquable, un or délavé et des fioritures à n’en plus pouvoir. Lucia doit plisser les yeux pour reconnaître son père, ses traits, son regard. Amusée, Saskia tapote le bras de sa mère : il faut lui signaler que c’est Pieter, qui joue à l’acteur. Il s’avance, ses pas font grincer les planches comme jamais, les lumières du spectacle se réverbèrent sur son costume et font danser tous les détails de sa tenue. Impressionnée, Luciaskia ouvre bêtement la bouche et se suspend à tout ce que la pièce va lui apporter. Le public attend.

— Oyez, oyez, répète Pieter.

Puis un silence.

Il s’éclaircit la gorge.

— Oyez, oyez, voici l’histoire de Klaardijke.

Il se tait aussitôt. Gonfle et dégonfle le torse, se balance sur ses pieds. Un chuchotement émane des planches, qui lui fait vivement tourner la tête. Autre chuchotement. Nouveau raclement de gorge. Dans le paysage, encore les criquets.

— Ben alors, invective fortement un autre monsieur dans le public, qu’est-ce que tu veux qu’on « oyisse » ?

Des rires fusent dans le dos de Luciaskia. Elle ne saisit pas ce qui se passe. Pieter se décompose, ses épaules se relâchent, sa mâchoire se décroche. Il esquisse un geste, peut-être faire marche arrière, mais se contente d’un lâche mouvement du bras.

— Je fais ce que je peux, okay ? se justifie-t-il. Je sais pas où j’ai foutu mes notes.

Il se penche, fouille les poches de son costume, échec. Dans le public, dans Klaardijke et le monde entier, un tonnerre de rire éclate et résonne – Saskia sursaute. Elle perçoit ce que ça a de drôle, Pieter costumé qui ne trouve pas ce qu’il cherche, elle pense aux clowns qu’elle voit à la télé. Mais une pique soudain plantée dans sa poitrine l’empêche de rire. Elle n’a jamais aimé qu’on se moque des autres.

Lucia, elle, pâlit. Elle se contracte et serre les poings, les serre si fort – elle espère que les feuilles vont réapparaître, se recoller entre ses doigts et retrouver leur place dans la poche de son père. Elle n’ose pas regarder en face d’elle, affronter cet îlot sombre sous la scène où gisent les morceaux de papier déchirés, un endroit aussi dangereux qu’une tanière de loups.

Elle ne connaissait pas cette sensation, celle d’un crochet à l’estomac qui vous cloue au trente-sixième dessous, comme une chute du haut d’un manège. Elle n’a pourtant pas bougé de son siège. Elle ne sait pas ce qui la glace le plus, l’humiliation de son père, ou la conscience de sa propre responsabilité dans cette débâcle.

D’autant que la foule enfonce le clou et se met à chanter en chœur :

— Oyez ! Oyez ! Oyez !

Tandis que Pieter reste irrémédiablement, gauchement, seul sous les projecteurs.

C’est sûr, il va découvrir ce qu’il s’est passé, sa fille méchante, sa fille traîtresse. Il va poser des questions, chercher ses notes et les trouver enterrées sous la scène, et alors la foudre s’abattra sur Lucia. C’est comme ça, les adultes sont tout puissants, l’ordre finit toujours par régner et la justice, sévir. Par-dessus sa honte vient maintenant se loger, qui gronde et la tient en tenaille, la peur.

Lucia tente un coup d’œil vers sa mère, mais celle-ci reste de marbre. Dirk, lui, croise les bras et souffle. Il a l’air grave du professeur déçu par son élève. Un autre homme encostumé monte sur scène et, faisant fi des sifflements, souffle quelques mots à l’oreille de Pieter avant de retourner en coulisses. Pieter reprend alors contenance, secoue les bras comme pour contenir la foule, et le calme regagne du terrain. Pieter inspire profondément, se lance. Offre une nouvelle série de « Oyez ! » - derniers ricanements – et, enfin, déroule son texte.

Il n’a qu’un petit rôle, celui du narrateur qui introduit l’histoire. Bientôt d’autres acteurs lui succèdent et tiennent le haut du pavé. Pourtant, c’est sa prestation qui restera dans les annales. Saskia suit la pièce avec bonheur, bien que les personnages parlent une langue d’adultes et qu’il manque, à son goût, une ou deux fées. Lucia se sent très éloignée de tout ça, l’histoire de la ville dont au final elle se fiche, ces gens qui jouent à parler très fort. Elle redoute l’après, elle préfèrerait ne plus jamais voir son père. Même l’apparition du chapeau à plumes, toujours aussi magnifique, ne suffit pas à l’intéresser.

Des applaudissements la sortent de sa bulle. La pièce est finie. Lucia a raté le bouquet final, elle a bien vu les personnages crier et gesticuler plus que de raison, mais rien d’autre que la punition à venir ne l’atteint. Elle joint ses propres applaudissements à ceux du public, frappe timidement dans ses mains et n’entend rien de l’écho qui s’en échappe. Les saluts lui paraissent interminables, les acteurs se confondent en courbettes, elle ne voit pas ce qu’il y a de si important à vouloir toucher ses orteils du bout de son nez.

Enfin, tout s’arrête. Les applaudissements s’estompent puis meurent, les projecteurs s’éteignent. On retrouve Klaardijke la nuit, que le ciel étoilé et une poignée de lampadaires participent à maintenir debout. Il faut maintenant démanteler le public et rentrer chez soi.

Lucia et Saskia sont descendues de leur siège et ont retrouvé les bras de leurs mères. La fatigue se fait sentir. Dirk, Karin et Astrid commentent la pièce tandis que Saskia sommeille et que Lucia, depuis son poste d’observation, balaie les environs du regard. Les trois adultes se tournent soudain dans la même direction et accueillent Pieter. Essoufflé, celui-ci rejoint le cercle avec l’assurance d’un mouton qui se serait trompé de troupeau. Des gouttes de sueur rivalisent avec le scintillement de son costume. Lucia ferme aussitôt les yeux et feint de dormir.  

— Bravo mon gars ! lance Dirk en assénant une grande claque dans le dos de Pieter. C’était réussi. Même si le coup du texte oublié, franchement, c’était pas très professionnel. T’aurais pu mieux te préparer.

Pieter n’a rien à rétorquer d’autre qu’un vague merci. Lucia s’efforce de disparaître dans le cou de sa mère.

— La prochaine fois, continue Dirk, on fera mieux.

Astrid ouvre la bouche, s’apprête à voler au secours de son mari, mais des railleries s’invitent et l’en empêchent :

— Oyez, oyez ! crient des voisins en hélant Pieter d’un signe de la main.

Pieter leur renvoie un sourire et un signe de tête incertains. Dirk lui jette un regard peu amène, à croire que cette nouvelle blague du village constitue un affront contre le pays tout entier. Astrid en profite pour sonner le glas de la discussion : il est tard, les filles doivent être couchées.

On se salue chaleureusement avant de se séparer. Les deux familles s’enfoncent en miroir dans leur rue respective. Leurs ombres s’élancent d’un trottoir à l’autre avec, en cime, une petite tête dodelinante marquant le pas des adultes. Si Saskia dort pour de bon, Lucia, elle, reste en état d’alerte.

Elle ouvre un œil, timidement. Sa mère avance d’un pied léger, les maisons des voisins défilent et la scène n’est plus qu’un vulgaire port d’attache accroché au loin. Le père marche derrière, les mains dans les poches. Ces poches dans lesquelles il a cherché, sans succès, les notes chapardés. Son costume s’est comme éteint, la faible lueur des lampadaires n’arrive pas à la cheville des projecteurs du théâtre et tout semble désormais fade. Sérieux.

Pieter est concentré – mécontent ? -, le regard rivé sur ses chaussures, les sourcils froncés de celui qui rumine de mauvaises pensées. Lucia serre un peu plus les bras autour du cou de sa mère. Ouvre son deuxième œil. Pieter relève subitement la tête, voit sa fille. Ses traits ne s’apaisent pas. Son sourire ne réapparaît pas, comme Lucia en a l’habitude – lorsqu’elle exige de jouer avec lui et qu’il abandonne tout, travail, tracas, pour plonger tout entier dans la jovialité. Au lieu de quoi, son visage est mangé par la nuit, et sa démarche enrayée par la colère.

Le cœur de Saskia fait un bond dans sa poitrine. Ses paupières se referment comme une pierre chute d’une falaise.

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