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2006 - Everybody Wants To Rule The World

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Par Liné

2006

EVERYBODY WANTS TO RULE THE WORLD

Lucia avec son casque sur les oreilles ressemble à toutes les Lucia avec son casque sur les oreilles. Saskia l’a vu tant de fois, cet arrêt sur images, qu’elle pourrait le retranscrire en zootrope. Lucia devant chez elle, Lucia attendant le bus. Lucia marchant dans la rue, assise sur un banc, affalée sur la digue face à la mer. Lucia franchissant les portes du lycée, insensible au brouhaha, le regard absent, d’autres adolescents la dépassent ou la croisent et leurs épaules s’entrechoquent. Mais toujours, imperturbable, Lucia déambule dans la vie avec son casque sur les oreilles.

Saskia connaît bien les chansons que son amie écoute. Des groupes d’un autre âge, old-school, vintage. Lucia dort, mange et respire avec Joy Division, Tears For Fears, Kim Carnes, The Cure, Kate Bush, Depeche Mode. Des balades synthé, des voix douces au bord d’un déchirement, des rythmes entêtants qui l’enveloppent aussi onctueusement qu’une couverture. Ces chansons sont comme un dessert, avait-elle dit une fois à Saskia, qui s’inquiétait de ses goûts musicaux.

Il y a beaucoup de mystères dans cette Lucia au casque sur les oreilles. Pourquoi ces groupes des années 80, pour commencer, la génération de leurs parents, pourquoi voyager à ce point dans une autre époque, quel âge a l’âme de Lucia ? Et comment diable Lucia a-t-elle mis le doigt sur cet univers-là, précisément ? Elle est tombée dedans par hasard, une porte d’un coup ouverte, et c’est étrange parce que personne n’écoute cette musique. Aucune amie, aucun camarade de classe, aucune fréquence radio, à part peut-être une ancienne émission, ou bien Pieter dépoussiérant le CD du Velvet Underground certains dimanches ensoleillés, trois fois par an tout au plus.

Ce fameux casque, aussi, dénote. Un gros casque noir, qui enferme ses pensées et achève de la couper du monde, un lourd heaume de guerrière à l’heure où les jeunes se simplifient la tâche, un écouteur dans chaque oreille et le tour est joué.

Saskia se demande où son amie part, au juste, lorsqu’elle enclenche sa musique. Elle voit bien qu’il se passe quelque chose dans la tête de Lucia, dans le corps de Lucia. Saskia scrute du coin de l’œil le souffle qui ralentit, les doigts qui se crispent ; le dos qui se raidit ou s’avachit, selon un remous intérieur impossible à décrypter ; et ce regard, surtout ce regard, qui se perd au loin et fixe l’invisible, criant qu’il ne se passe jamais rien ici, à Klaardijke, et que tout, résolument tout, advient dans l’imaginaire.

Saskia préfèrerait lui suffire.

Il y a beaucoup de mystères dans cette Lucia, et ces mystères ont des conséquences. Lucia attire. Son attitude, ses goûts, lui confèrent une aura particulière. Ces dernières années, elle s’est forgé une image de meuf cool, authentique. Décontractée. Saskia le vit tous les jours. Elle perçoit les bruits de couloir, les exclamations étouffées et les coups d’œil fascinés, qui composent une longue traîne sur le passage de Lucia et meurent dès qu’elle disparaît au loin. Sa silhouette est déjà iconique, légendaire : cheveux à la blondeur féérique hérités de sa mère, coupés courts, à la garçonne, un rien ébouriffés. Et par-dessus, en guide de couronne, le fameux casque noir.  

Les lycéens cherchent la présence et la validation de Lucia – denrées aussi rares que précieuses. Parfois, un camarade de classe tente une approche : demander les notes du cours de maths, mentionner un clip, oser un compliment. Sur la pointe des pieds et du bout des lèvres, de crainte que Lucia ne soit en réalité qu’un fantôme, une émanation des temps passés dont l’existence serait balayée d’un simple souffle. Alors Lucia revient sur Terre, décolle son casque d’une oreille – d’une oreille seulement – et renvoit au candidat un maigre et doux sourire. Elle répond toujours, polie qu’elle est, mais distraitement. Du bout des lèvres elle aussi, miroir parfait, elle ne renchérit pas et la conversation s’évanouit. Le camarade en ressort tout fier, il a pris son courage à deux mains et, en retour, Lucia lui a offert trois mots gentils. Ce n’est qu’une fois les talons tournés, quelques pas plus tard, que la déception s’enfonce dans la poitrine comme un caillou fait des ricochets : cet échange n’a débouché sur rien et, pour espérer se rapprocher de Lucia, il va falloir tout recommencer.

Lucia a des prétendants qu’elle ignore. Elle ne mesure tout bonnement pas le pouvoir d’attraction qu’elle exerce. Saskia s’en agace : elle qui souhaiterait tant briller aux yeux du plus grand nombre, la voilà réduite au rang d’intermédiaire, celle à qui il est important de plaire si on veut trouver grâce aux yeux de Lucia. Au moins, l’entité Luciaskia la raccroche à un semblant de popularité dont elle profite.

Leur duo de sœurs siamoises est on-ne-peut-plus d’actualité. Le danger est derrière Luciaskia, l’adolescence les protège désormais des professeurs soucieux de les séparer. Il n’est plus question de craindre une fusion maladive, on les laisse traîner ensemble, étudier ensemble, faire des messes basses puis rire aux éclats – du moment qu’elles ne perturbent pas le cours. Plus personne ne s’échine à infiltrer leur duo, la barre est trop haute, les rejets humiliants. Elles ont leur cercle, Joannie et Myriam qui ont intégré le même lycée, des potes qui gravitent autour d’elles à la manière d’un banc de poissons désorganisé.

Mais, contrairement à sa double, Saskia n’impressionne personne. Elle s’en trouve frustrée. Elle est grande gueule, ça tout le monde le sait, sa bouche est un cours d’eau qui laisse tout se déverser, pensées intempestives, questions indiscrètes, critiques sincères. Sans oublier son rire qui explose en coups de tonnerre, surprenant, qui résonne tant et si bien qu’on finit par le confondre avec les échos qu’il plante sur son chemin.

Cette exubérance n’est pas du goût de tout le monde. Saskia peut amuser la galerie au détour d’une plaisanterie, et irriter la seconde suivante. Elle voudrait maîtriser ces flots d’expressivité, apprendre à se mesurer, mais n’y parvient pas. Pour elle, restreindre sa voix est aussi difficile que retenir ses larmes devant la télévision. Elle pleure devant n’importe quoi, La Ligne verte, Le Voyage de Chihiro, Hartley Cœurs à vif. Buffy sacrifiant Angel la met dans tous ses états, les ruptures amoureuses entre people provoquent des pénuries de mouchoirs. C’est ridicule.

Elle admire Lucia. Elle lui envie cette capacité à évoluer dans son propre carré, à rester l’un de ces Sims programmés pour ne rien envahir.

D’autant qu’il n’y a pas que sa voix et son rire pour déborder : son corps tout entier s’y met. Des bouts d’elle-même poussent comme du chiendent, sourcils broussailleux par-ci, pieds taille 41 par-là. Elle prend des formes voluptueuses, c’est déjà ça, des hanches prononcées quoique mal biseautées et, son rêve se réalise, bientôt un bonnet C. Avec ce corps en guise de compagnon forcé, elle traverse un labyrinthe de miroirs. Satisfaction d’un côté, elle aime apercevoir dans la glace ses yeux de biche au maquillage travaillé. Elle se retourne, cherche sa voie et patatras, carambolage, des fesses trop plates qu’elle exècre tout autant que son ventre légèrement rebondi, appendices indomptables. Les séances de sport l’ennuient et ne servent à rien, les privations de nourriture ne font qu’aménager plus de place au rat et accentuer ses nausées.

Elle donnerait cher pour jouer à la bouchère, une tranche de viande coupée ici, recollée là. Pétrir ce hachis récalcitrant, le faire entrer dans le bon moule. Si elle enfonce ses mains dans le peu de gras qu’elle a, c’est sûr, tout rentrera. Et tant pis si la trace de ses doigts marque à vie les replis qui séparent ses bourrelets tout juste saillants, tant pis si le sang jaillit de ses pommes d’amour tranchées et de ses cuisses charcutées. Ce qui compte, c’est d’être suffisamment belle – du moins, perçue comme telle.

Ses cheveux sont un matériau plus malléable. Elle déteste toujours cette tignasse pauvresse, cette couleur et cette forme infâmes qui ne lui ressemblent pas, bouquets de brindilles vivant sur son crâne et qu’elle rêve d’incendier. Heureusement elle a trouvé une parade, une recette savante et précise composée d’après-shampoings, de soins chimiques, beurres et autres sprays compliqués, qu’elle applique religieusement deux fois par semaine. Chaque session est un long et fastidieux rituel réhaussé d’un peu de musique – Saskia a troqué Britney pour les sons plus saturés d’Avril Lavigne et Evanescence.

Tous ces produits sont le résultat d’années de recherche, de tentatives laborantines ratées, revues et améliorées. Elize l’a aidée, habituée qu’elle est aux beurres de coco et de karité pour soigner ses cheveux crépus qu’aucune coiffeuse ne sait manipuler. Autrement, Saskia a développé seule son âme de chimiste en herbe. Les magazines de mode et de coiffure jonchent la chambre de Saskia, qui ne compte plus le temps passé à feuilleter, comparer, superposer les coupes et les substances, créatine, protéine, parabène, jusqu’à garder dans le nez cette odeur piquante de salon, l’amande noyée sous les fragrances artificielles, et la sensation de chaleur que dégage un sèche-cheveux continuellement allumé.

Grâce à ces potions, les cheveux de Saskia se rangent en boucles épaisses et disciplinées, des tortillons luisants qui, quand elle tourne la tête, voltigent sur ses épaules avec la raideur de tiges métalliques – un manège à chaises volantes.

Lucia n’y comprend pas grand-chose. Saskia a même la sensation que son amie la juge. Passer autant de temps sur son apparence physique révèle forcément une personnalité aussi artificielle que ses produits de beauté. Pourtant, Lucia tolère tout le monde et n’a jamais prononcé un seul mot de travers envers qui que ce soit. Elle navigue dans sa propre facilité, sans dénigrer celles qui ne lui arrivent pas à la cheville.

Parfois, bien qu’elle ne se l’avoue pas, Saskia succombe à des vagues de jalousie. Elle a beau connaître son amie, savoir que Lucia la défendrait bec et ongles contre toute critique, un fort sentiment d’injustice la submerge. Pourquoi Lucia, et pas elle ? À quoi la beauté tient-elle, tout effort déployé ne paie-t-il qu’à moitié ? Toutefois Saskia n’a rien à reprocher à Lucia, pas même sa perfection. Car Lucia se moque des apparences et n’a pas demandé cette étiquette qui lui colle à la peau.

Et puis, Lucia partage tout ce qu’elle a avec Saskia. Même ses brillants résultats. Et elle a tout mis en œuvre pour sortir Saskia de son marasme scolaire : elles ont triché. Éhontément.

Elles ont déployé autant d’inventivité et de prudence dans leurs stratagèmes de triche que, petites, dans leurs bêtises inconséquentes. Il y a eu les anti-sèches dissimulées dans la trousse. La calculatrice programmée pour recracher certaines formules de maths. Le brouillon de dissertation écrit par Lucia au crayon et que Saskia recopie à l’encre ; après quoi, Lucia rédige sa version finale en intervertissant certaines idées, trouvant d’autres exemples, préférant des synonymes. Et ça a marché. Lucia s’accroche aux cimes, 17, 18 de moyenne, tandis que Saskia s’est lentement hissée à son niveau : 12, 13, bientôt 14, et pas l’ombre d’un soupçon. Elle a hérité des félicitations timides de ses parents – il ne faudrait pas qu’elle se repose sur ses lauriers. Alors elles ont poursuivi leurs efforts, 14, 15, jusqu’à ce que Saskia prenne ses marques et parvienne aux mêmes résultats sans tricher. S’en est suivie une période de négociations, persuader Dirk que Saskia n’avait plus besoin de cours particuliers. Et si Saskia formulait ce scénario avec une retenue inhabituelle pour son caractère, Lucia, d’ordinaire si mesurée, n’y allait pas de main morte. Saskia est très douée, l’a-t-on entendu dire, mais pas autonome. Un prof ça rassure, mais pour savoir nager on doit se jeter à l’eau tout seul. Et puis, j’imagine que ça commence à coûter cher, si on cumule…  

L’idée de tricher est venue de Lucia. Il fallait contrer Niels, Lucia s’était fixé cet objectif. Elle voyait bien que Saskia se désagrégeait, pas comme Pieter mais d’une manière bien à elle ; qu’elle était électrique, c’est ce que Lucia lui a dit, une espèce d’animal parcourue de soubresauts, manger trop puis pas assez, rire fort puis se taire, un équilibre perpétuellement précaire entre deux pôles. Quand Lucia a parlé d’animal, Saskia a pensé à son rat. Elle hésite à lui donner un prénom, de quoi mieux mettre le doigt sur les nausées, les extérioriser, les rendre palpables, mais aucune guirlande de sons ne promet de rester fidèle à ces torsions de l’estomac, à cette acidité décapante qui la plie en deux à toute heure du jour ou de la nuit. Alors elle se contente de rat, un court raclement de la gorge, raccord avec les hauts-le-cœurs qu’elle dissimule désormais très bien et qu’on confondrait aisément avec un hoquet. Lucia est la seule à qui elle en a parlé, la seule pour qui rat ait cette signification, et quand elles prononcent ensemble ce mot le monde entier dérive au loin, ignare, insensible : personne ne jugerait normal d’inverser le cours du langage, ne pas appeler un chat un chat et, surtout, personne ne comprendrait qu’une adolescente soit un animal électrique.

De fait, Lucia est inquiète. Quand elle le comprend, Saskia oscille entre deux autres pôles, inédits. D’un côté l’indignation, le rat reste caché, tapi, on n’y voit que du feu et Saskia navigue dans Klaaridjke sans que qui ce que soit interroge ses douleurs, la prenne en pitié. De l’autre, la crainte qu’on la voit. Que ses grimaces et ses crispations laissent deviner l’entremêlement de ruelles et d’impasses que le rat persiste impunément à creuser. Qu’on la regarde pour de vrai, et qu’on intervienne. Elle se sent piégée entre deux rives destructrices, coincée sur un pont offrant comme issue la solitude, ou le jugement. D’autant que rien n’est véritablement clair, les contours de son paysage restent flous : il ne se passe rien d’autre, au fond, qu’une jeune fille en proie à une maladie mystérieuse mais bénigne – on ne meurt pas de vomir. Et il ne se passe rien d’autre qu’une relation étonnante entre un professeur et son élève.

Niels a continué d’enfoncer ses pensées et ses remarques dans la chair de Saskia. Les sous-entendus ont enflé en même temps que son corps à elle, tu deviens vraiment jolie, les mots ont suivi l’évolution de sa taille, de ses courbes et de ses complexes, je préfère qu’on ne voie pas la bretelle de ton soutien-gorge. Tout est matière à commentaires, la couleur de son rouge à lèvres et de ses frises chronologiques, la longueur de ses dissertations et de ses jupes.

Mais il ne l’a jamais touchée. Parfois une main sur l’épaule – elle frissonne – rien d’autre. Elle s’est maintes fois demandée jusqu’où il serait capable d’aller. Si des actes viendraient couronner ses paroles. Et elle a souvent espéré – quoi, elle ne sait pas, une déclaration d’amour, un baiser, la preuve qu’il souffrait de sentiments interdits. C’était excitant, entrer dans la cour des grands. Toutefois les fantasmes de Saskia gardaient l’évanescence des fantômes, à peine formulés ils s’évanouissaient : le visage de Niels ne pouvait pas s’approcher aussi près du sien, ça ne devait pas être son souffle à lui sur sa bouche à elle, leurs yeux tendres qui se cherchent, leurs mains qui s’entrelacent puis leurs corps nus, leurs sexes exposés qui se rencontrent. C’était impossible. Inconcevable. Le dessin n’existait qu’au crayon, et sitôt gommé, il venait à Saskia une envie soudaine, féroce, incontrôlable, de vomir. Une nausée plus terrassante que toutes les autres remontait ses entrailles, son estomac, décimait son œsophage et incendiait sa langue, et elle n’avait pas le choix, elle courait à toutes jambes vers la première échappatoire sur sa route, toilettes, poubelles, bouches d’égout, pour dégueuler un monceau épars de nourriture difficilement identifiable. Même dans les moments d’accalmie, Saskia éprouve le souvenir acide de sa bile brûlante, de sa gorge qui se gonfle et se tend comme le ventre des malades et affamés, des bruits rauques d’animaux sortant d’elle tandis que s’installe entre ses dents et sur sa peau une odeur rance indécrottable. Rien que d’y penser, la nausée revient.

Ce sont les seules fois où elle vomit. Autrement, elle parvient à dompter le rat.

Elle ne s’en sort pas. Son pont entre deux rives se construit à l’infini, dans les rigoles de son vomi. L’aime-t-elle, ce professeur ? Quand Lucia ose cette résolution implacable, il ne peut plus te donner cours, Saskia frémit. Elle n’est pas sûre de ce qu’elle veut, de ce qui est bon pour elle. Son quotidien ne s’imagine plus sans Niels, sa voix douce et son regard scrutateur qui la maintiennent droite. Car fleur fragile a besoin de son tuteur, elle a peur de tomber et de ne jamais se relever.

Elle ressent de plus en plus souvent un vertige impalpable. Ça la prend n’importe où et n’importe quand, dans la rue, au lycée, la certitude qu’une catastrophe imminente pèse sur leurs épaules à tous. La tête lui tourne, son cœur et sa respiration s’emballent, son décor se transforme en peinture pointilliste. Elle jurerait sentir le sol sous ses pieds trembler, la terre se craqueler et s’ouvrir – elle garde en mémoire des scènes violentes dans les films, des cuisses qu’on écarte brutalement. Puis les maisons s’effondrent, des pans entiers de bois, de brique et de ciment s’écrasent sur les rues et explosent, des gerbes volent et éclatent, pan ! on croit que la catastrophe a détruit ce qu’il fallait mais non, ce n’est jamais assez, les secondes passent et on vit des heures. Ces vertiges ressemblent à des séismes, toutefois Saskia se convainc qu’il s’agit d’autre chose. Les Pays-Bas ne sont pas traversés par des tremblements de terre, l’histoire de ce bout de continent s’est bâtie sur d’autres évènements. Un jour, Saskia en est persuadée, la catastrophe adviendra et elle pourra la nommer.

En attendant, une image la hante : la disparition de Klaardijke. L’annihilation de tout ce qu’elle connaît et a toujours connu, sa maison, sa chambre, la petite église à clocher, l’école, les placettes recouvertes de plantes, la grand-rue commerçante, la digue, le festival. Elle ne supporte pas l’idée même de leur mort, qu’elle prévoit atroce, douloureuse, épouvantable, même si Klaardijke n’est qu’un minuscule grain de sable arbitrairement posé sur la carte du monde, une luciole perdue au fin fond d’une grotte. Klaardijke réduite à l’état de gravats la plonge dans un désespoir apathique, une chape de plomb pour prémonition qui la contraint à l’immobilité. Pas question de bouger, le moindre mouvement du petit doigt provoquerait une déflagration, un changement dévastateur dans la tectonique des plaques. Alors Saskia ne tente rien de dangereux, contredire son père, avoir un geste affectueux envers sa mère, et avec Niels c’est pareil : s’il part, tout s’effondre.

Ces derniers temps, même le trajet en bus scolaire l’angoisse. Le lycée est situé sur le continent, à une quinzaine de minutes seulement de Klaardijke : plutôt accommodant. Mais Saskia est reliée à son village par un fil invisible, solide, elle appartient à une toile d’araignée bien trop collante. S’éloigner est une souffrance, chaque virage un supplice. Les nerfs de Saskia ne sont qu’une extension de Klaardijke, ses côtes craquent, ses os obéissent à un retour en arrière, elle peine à respirer. Elle n’en dit rien à personne, bien sûr, à part peut-être à Lucia mais de manière détournée : le bus me donne envie de gerber ou encore aujourd’hui je n’ai pas envie d’y aller. S’exprimer vraiment serait une bêtise, un faux-pas, elle n’est plus cette enfant qui réclame un doudou.

Heureusement, elle a Lucia. Les voyages en bus restent malgré tout sacrés. Elles ont leur place attitrée, leurs rituels, leurs habitudes et leurs blagues. Elles s’amusent énormément, le moindre détail déclenche œillades magiques et fous rires complices. Le plus souvent, aucun mot n’est échangé : leurs regards disent tout, ils suffisent à pointer une absurdité, et elles pouffent et pouffent encore jusqu’aux mains sur le ventre et les larmes au coin des yeux. Saskia serait incapable de surmonter ces trajets sans Lucia.

Klaardijke quittée, Saskia trouve d’autres amies. Celles qui viennent d’ailleurs, de villages voisins, reliés par des itinéraires improbables ; celles qui descendent d’autres bus, d’abord avec ravissement – découvrir de nouveaux territoires – puis, au fil de l’eau, avec indifférence – l’adolescence refuse l’émerveillement. Parmi ces filles-là, il y a Melanie. Grande et mince mais pas hautaine, habillée à la mode sans surenchère, Melanie convient à tout le monde. Quelques garçons lui tournent autour, elle jette parfois son dévolu sur l’un d’eux. Ses camarades féminines l’apprécient parce qu’elle ne fait ombrage à aucune d’entre elles : Melanie respecte la hiérarchie tacite du lycée en ne fréquentant que les garçons de son rang, évitant toute jalousie. Elle fait preuve d’intelligence sans trop participer en classe, a un humour décapant presque vulgaire qui n’en finit pas d’étonner et de divertir. Elle aussi navigue entre plusieurs eaux. Saskia l’aime beaucoup.

Surtout, Melanie connait des choses, des tas de choses. Et loin de garder ces secrets pour elle comme le font trop d’adolescentes et de femmes, elle les disperse. Pas sur le ton condescendant que Niels ou Dirk peuvent emprunter, non, avec sagesse et lucidité, modulant définitions, détails et intonations selon son auditoire. En un rien de temps, une sorte de club s’est consolidé autour de Melanie, un groupe poreux de filles assises en tailleur dans la cour du lycée, tournées vers elle, buvant la moindre de ses paroles et osant certaines questions honteuses du bout des lèvres ou d’un doigt tendu.

Car Melanie s’y connaît en corps. En sexe. Elle sait tout ou presque sur la pénétration, la taille d’un pénis en érection, comment le faire bander puis s’en occuper. Elle parle préliminaires, langues dans gorges, mains fouilleuses. Elle décortique les étapes, les codes, les temporalités, jamais au premier rencard, c’est bien connu, si vous commencez quelque chose, vous devez le finir. Elle explique et mime les gestes, fellations, branlettes, les positions pour débutantes, ne pas mettre les dents, ne pas hésiter à combiner les tips, et à travers le corps de Melanie c’est toute une sexualité que Saskia entrevoit, des verges grosses comme ça entre ses doigts, ses lèvres, un monde entier fait de sexe, beaucoup de sexe et toujours du sexe. Selon les jours, ces acrobaties laissent à Saskia une sensation imaginaire de liquides, sperme, mouille, sueur, salive, ou d’aridité – frictions répétées sans conviction, gémissements fatigants qui assèchent tout. Depuis le collège, Saskia avait quelques intuitions : le coup des dents déconseillées pendant une pipe, elle l’avait vu venir. Mais elle apprend d’autres choses, que trois doigts font mal si on ne s’entraîne pas, que les hommes peuvent avoir des jets puissants. Elle ne se posait aucune de ces questions, avant.

D’où vient le savoir ancestral de Melanie, personne ne le sait sauf lorsqu’elle cite tel ou tel amant. Elle balance parfois des prénoms, Floris, Michaël, et Saskia invite leurs visages, leurs muscles et leurs sexes dans la démonstration. Elle le voit nus ou à demi, tournés vers elle ou Melanie, guidés par l’érection qui leur sert de boussole. Le regard lubrique, humide, la bouche entrouverte, attendant qu’on réponde à leurs exigences silencieuses. En pleine action, puisqu’il le faut bien, une dose de maladresse partagée puis le tour est joué, on tombe dans l’obscénité, cris, claquements, bruits de succion, cheveux tirés en arrière, insultes. Saskia ne pense pas aimer qu’on la traite de chienne, tiens t’aimes ça, pendant les ébats mais se doute bien que ça arrivera. Elle fera avec.

Dans les couloirs, croiser les gentils Floris et Michaël la fait rougir. Elle se demande si les corps des hommes sont aussi interchangeables que ceux des femmes. Une chatte en vaut une autre, a dit Melanie avant de parler musculation du périnée, accroître le plaisir du garçon. Mais un Floris équivaut-il à un Michaël, qui lui-même ressemblerait à un Niels ? Comment son ancien professeur se comporte-t-il au lit, avec sa jolie compagne du dernier festival ? Bestial, aimant ? Où se trouve la frontière, peut-on tout être en même temps, et une seconde ne suffit-elle pas à basculer de la romance à l’étouffement ?

Saskia s’accroche à Melanie, développe une forme d’addiction aux informations offertes. Elle y voit un jeu aussi bien qu’une garantie de sécurité. Apprendre et apprendre encore, creuser sa curiosité sans fond, cueillir les gestes et les mots à adopter dans l’intimité lui assure une joie particulière, éphémère et jamais satisfaite. Une accro aux casinos qui bourrerait et bourrerait encore les machines de jetons ne se comporterait pas différemment. Mais surtout, ce savoir des corps lui semble plus utile que l’histoire, le néerlandais ou la physique. La réalité est une donnée brute et brutale, immuable ; la connaître permet de mieux s’y frotter. Le jour où elle sera avec un garçon pour de vrai, ou un homme, Saskia saura comment se comporter.

D’autant que le moindre écart de conduite provoque de réelles failles sismiques, des lézards dans les couloirs du lycée qui chamboulent l’ordre social des adolescents. Melanie s’y pique de plus en plus. Depuis quelque temps, le bruit court qu’elle a couché avec trop de garçons. Un voire deux ça passe, du moment que le compte reste flou. Mais plus, et la voilà tanguant en terrain miné, basculée dans le camp des filles faciles. Elle s’en défend, elle fait ce qui lui plait, d’ailleurs la moitié des rumeurs ne peuvent être avérées, puisque ce qu’elles décrivent ne correspond pas à ses goûts. Ses ripostes ne changent évidemment rien, le casino tourne sans elle et les joueurs sont trop heureux de flirter avec la casse. Saskia craint que la popularité – la respectabilité – de Melanie ne tienne plus qu’à un fil, et que la prochaine année scolaire ne soit pour sa copine qu’une lente descente aux enfers. Saskia la soutiendra, mais elle ne pourra pas contrer les courants du rejet. Il faut que Melanie se ressaisisse, et vite.

Saskia marche sur des œufs. Les statuts sont des échafaudages fragiles, elle n’a aucune envie de se retrouver tout en bas de l’échelle. Une erreur est si vite arrivée, il y a beaucoup de choses qu’elle ne peut pas partager. Niels, bien sûr, hors de question de l’invoquer, même au sein du club de Melanie, autrement regards dégoutés et doigts accusateurs la saliraient. Pas possible, non plus, de raconter la méfiance que son propre père lui inspire. Si à cet âge-là tenir tête à ses parents est une mode incontestée et que Saskia gagne de points à glisser certaines râleries désobligeantes, elle ne met pas les bons mots sur sa gêne. Dans le fond, son père lui fait l’effet d’un minotaure capable de violents coups de tête. Un bulldozer qui ne dit pas son nom, tapi au fond d’une carrière et prêt à raser le village tout entier dès que l’envie lui en prendra. Sans qu’elle puisse se référer à un évènement, un acte, une parole en particulier, Saskia s’attend à ce que son père explose d’un jour à l’autre.

Et puis, elle ne peut pas parler de sa vie nocturne secrète. Rien d’extravagant, simplement, avant de s’endormir ou au réveil, des envies chaudes et pressantes se roulent en vagues de ses orteils aux oreilles. Des sensations de coton, d’urgence et de langueur, qui réclament que ses mains parcourent sa peau et se nichent entre ses cuisses. Ça la questionne, se touche-t-elle mal, trop souvent ? Dans les mauvaises positions ? Est-elle vraiment seule dans sa chambre, des forces religieuses ou technologiques sont-elles témoins, à l’œuvre pour la juger et, en bonnes comptables, archiver pour procès futurs toutes les fois où elle s’explore ? Une culpabilité souterraine l’accompagne, mais Saskia finit toujours par se laisser aller : le plaisir est trop fort, et si innocent.

Quand elle s’abandonne, elle ferme les yeux et des kaléidoscopes défilent sous ses paupières closes. Des films rien que pour elle, sans cinéaste ni logique aux commandes, un vieux projecteur qui tourne au rythme de ses gémissements discrets. S’invitent des gens qu’elle connait, ses petits copains, ses ex, le nouveau brun croisé une fois dans les couloirs et qui immédiatement lui a inspiré une envie de baisers dans le cou, des inconnus, des stars de la pop et du cinéma. Toutefois elle ne se résout pas à les garder auprès d’elle. Leur donner corps, vie et mouvements dans ses propres fantasmes s’impose comme un affront suprême et impardonnable, une violation de la vie privée, de leur dignité. S’ils savaient, se dit-elle, et alors la conviction d’être observée, emprisonnée dans le regard des autres et de ne trouver souffle qu’à travers leur validation, revient au galop et l’étouffe. Sa main ralentit, s’arrête, elle rouvre les yeux, non, aucune caméra dans ma chambre, bien sûr que non, pas de monstre planqué sous le lit prêt à me punir, tout va bien. L’ordre du monde n’est pas perturbé par son plaisir. Elle se rassure, retourne dans ses alcôves, le projecteur redémarre et elle se concentre pour chasser les hommes qu’elle connaît. Apparaissent pour les remplacer des corps sans visage, des mannequins de boutique aux traits inexistants, vides, des humains dotés de troncs, de mains et de sexes seulement. Saskia s’embourbe dans ces images décousues, les consignes de Melanie s’y incorporent comme des œufs dans de la farine, mélange grumeleux fait de gorges empoignées, de pénis intrusifs et forceurs, de squelettes démantibulés. Parfois les mannequins échappent à Saskia, se précisent d’eux-mêmes, des yeux exorbités, un nez aux narines dilatées, une bouche ouverte s’incrustent. Et quand, horreur, le visage gonflé et rougi de Niels éclate, Saskia sursaute, se fige et bloque sa respiration. Le plaisir chute aussitôt, les palpitations qui il y a une seconde encore agitaient ses mains, cambraient son dos et enflammaient son sexe se transforment en incendie suffocant – lave et encens, elle est recouverte de lave et d’encens et, si elle ne revient pas rapidement à la réalité, elle deviendra l’un de ces cadavres ensevelis de Pompéi. Comme quoi, au milieu de tout ce barda, elle a bien retenu ses leçons d’histoire antique.

L’hiver dernier, en classe, Lucia a prononcé des mots détonants. On était loin et pourtant si proche du club de Melanie, un cours de biologie maquillé en éducation sexuelle un brin timide. Le professeur expliquait les maladies sexuellement transmissibles, les préservatifs, les risques de grossesse, ses mains ne tremblaient pas mais sa voix était parsemée de hum, bon parasites. Certains élèves riaient sous cape, ça sifflait et ça pouffait entre les rangs. Saskia picorait le plus possible, les enseignements du professeur l’intéressaient, et elle voulait également s’amuser, se moquer. Lucia restait aussi décontractée que d’habitude, prêtant au cours une attention distanciée sans tomber dans la facilité des blagues graveleuses. Et puis elle a répondu à une question ou une remarque du professeur, d’un coup, étonnamment, sa voix a surplombé la classe avec une douceur et une assurance qui forcent l’écoute et le respect, elle a dit de toute façon, la masturbation, tout le monde le fait. Même les filles. C’est naturel, faut arrêter de se voiler la face.

Tout s’est arrêté l’espace de trois clignements d’yeux ahuris. Personne n’a ri, personne n’a contredit. Le professeur a repris les rênes en bafouillant, hum oui, sans doute et Saskia a regardé son amie à la dérobée, Lucia qui se tenait un peu avachie, le menton dans la paume de sa main, et elle a pensé très fort voilà, c’est comme ça que je veux être. Une chaleur diffuse s’est répandue dans son corps, partant du ventre, de la poitrine, rayonnant jusqu’au bout de ses doigts, un élan puissant d’amour et de gratitude à l’égard de son amie. Saskia aurait voulu la remercier, l’enlacer fort, sentir contre elle l’odeur et les côtes et les bras de Lucia. Elle eut rarement autant conscience de leur réalité, de leur matérialité à toutes les deux – de Lucia en particulier, cet être humain si familier et si féérique, qui flotte dans la vie comme une barbe-à-papa dans le vent, que rien n’atteint vraiment hormis la grâce. La savoir là, en classe, ou chez elle, à se toucher à peu près comme Saskia le fait mais sans question ni honte, la rattache plus que jamais au monde.

C’est cette poignée de secondes qui l’a convaincue : Lucia avait raison, Niels ne pouvait plus lui donner cours. Leurs liens à tous deux étaient devenus trop tordus, une pelote de fil de fer qui grossit, casse les ongles et arrache la chair des doigts, bientôt les os seront à nus. Alors Saskia a pris son courage à deux mains et, un soir où son père ne s’y attendait pas, pendant un dîner silencieux décoré du journal télévisé, elle a formulé en fait Lucia a raison. Dirk a levé les yeux de sa soupe, Saskia ne s’est pas démontée. J’ai plus besoin de Niels. J’ai des bonnes notes, maintenant, il faut que j’apprenne à étudier toute seule.

S’il savait, a imaginé Saskia, la même question que lorsqu’elle fantasme sur des corps de garçons. Si mon père savait ce que Lucia ne fait qu’effleurer, les commentaires, les sous-entendus, les manipulations, qu’en penserait-il ? La croirait-il seulement ? Saskia ne veut rien risquer.

Il a accepté sans rechigner. Il attendait sans doute que la demande vienne de sa fille. Depuis, Niels n’est plus le professeur particulier de Saskia. C’était aussi simple que ça.

Alors Saskia peut profiter de son été. Elle a hâte que le festival commence. Elle se moque un peu de la pièce, du comité d’organisation dont son père a pris la direction, de la rigueur dont les adultes se vantent tout en se donnant une importance qu’ils n’ont pas. Ce qu’elle attend, ce sont les festivités, les vraies. Elle a entendu parler d’une soirée, place de l’église, qui réunira tous les jeunes de Klaardijke. Les lycéens mais aussi les autres, ceux qui ont dix-huit, vingt ans, toute une génération qui a quitté le village à la conquête d’un monde que Saskia ne se figure qu’à grand peine. Elle les connaît de loin, elle repèrerait leurs visages dans une foule et saurait distinguer leurs prénoms. Mais elle ne les fréquente pas, la différence d’âge est trop grande – elle-même ne s’embête pas avec les enfants de dix ans. Elle n’attend que ça, se plonger dans ce bain-là, une fête et c’est la vie qui démarre.  

Saskia et Lucia se sont donné rendez-vous à 18h. La journée s’étire, difficile d’imaginer que le soleil se couchera. Il fait chaud, une chaleur douce et enveloppante digne d’une fin août. Quelques nuages se dessinent, rien d’inquiétant. Sous les quelques touches blanches dont le ciel se pare, et qui se reflètent dans le plexiglas légèrement sale de l’abribus, Lucia est assise, comme promis. Elle n’est jamais en retard. Elle ne va nulle part, elle attend Saskia, c’est tout. Avec son casque noir sur les oreilles.  

Et du rose. Saskia le remarque enfin, du rose. Lucia s’est teint les cheveux.

— Ça te plait ?

Lucia fait glisser son casque autour de son cou et passe ses doigts dans ses cheveux, l’air faussement aguicheur. Elle secoue la tête, ses cheveux courts fouettent ses joues et éclaboussent le bitume de rose. Une forte odeur chimique lui gratte le nez. La coloration date du matin-même, une expérience qu’elle a mûrement réfléchie et qui n’a nécessité que deux ou trois outils, le crâne renversé sous le lavabo, un peu de patience. Lucia est enchantée – non, heureuse du résultat.

La bouche en cul-de-poule, Saskia se précipite sur elle et effleure quelques mèches du bout des doigts. Ouaaaah, souffle-t-elle, et si Lucia sait que ce rose plait à son amie, elle se doute aussi que Saskia craint les retours de flammes. Elle s’empresse de la rassurer :

— Mon père m’a vue faire, il a rien dit. Même, il m’a tendu une serviette quand il a vu que j’étais en galère. Et pour le lycée, ben… on verra.  

Parfois, Lucia fait exprès de tenter le diable. D’appuyer où ça fera innocemment mal, de titiller des habitudes trop ancrées. Elle veut impressionner Saskia, déjà. L’aider à s’affirmer, à sortir de cette bulle que personne ne voit – elle qui a cette réputation de grande gueule mais qui, dans le fond, ose si peu de choses. Mais surtout, Lucia a besoin de respirer. Elle se sent coincée dans les rues de Klaardijke, emprisonnée entre les murs du lycée, à l’étroit dans ce petit corps de femme. Elle en a marre de côtoyer les mêmes lieux, les mêmes gens. Nuances de briques selon la météo, moisissures sous les charpentes, vent qui amène l’iode depuis la digue, rien ne l’étonne et elle bouillonne de tout saccager.

Pour le lycée, c’est pareil. Chaque jour ressemble au suivant, chaque cours au précédent. Les flots d’élèves dans les couloirs s’apparentent aux trajets du bétail entre deux enclos. Les professeurs l’ennuient, elle comprend leurs concepts avant même qu’ils aient terminé leurs phrases. Elle n’a que des bonnes notes. Rêve que le temps s’accélère, que les journées s’écourtent, que les adultes parlent plus vite et que le bétail se range sur les côtés. Alors, elle sera en pleine possession de ses moyens et pourra suivre sa propre voie : ailleurs. Là où les visages sont inconnus et sans cesse renouvelés, où les idées et les imaginaires s’entrechoquent comme des verres pendant une soirée bien arrosée ; là où un bon livre, une belle discussion, donnent envie de sourire et d’enlacer n’importe quel horizon.

Cette rage qui l’anime ne lui ressemble pas. Elle n’aime pas cette manie qu’elle a adoptée, juger les gens. Elle déteste l’image du bétail, dont elle n’arrive pas à se départir. Elle se déteste. Les autres, ça ne veut rien dire et elle en a conscience, elle n’est pas différente, elle n’est pas exceptionnelle.

Les professeurs la poussent à plus. D’un coup de coude ou d’un clin d’œil, ils l’incitent à prendre la place que la facilité lui offre. Tu pourrais être déléguée de classe, a-t-elle souvent entendu, sur le ton du reproche. Tu pourrais monter un club, pourquoi pas de débats ? lui a-t-on proposé, ou encore, plus classique, Tu devrais participer plus en cours, montrer l’exemple. Ça se voit, que tu connais la réponse mais que tu la gardes pour toi.

Elle fait bien ce qu’elle veut, se dit-elle en haussant les épaules et en se dégageant en trois mots polis. Elle se méfie des attentes. N’espère aucune contrepartie. Sa suspicion à l’égard des adultes s’est répandue comme une tâche d’encre sur un papier fin, maintenant elle se défend de tout le monde, sauf de Saskia. Un mal est si vite arrivé, comme avec ce professeur particulier bien trop intrusif.

Celui-là, Lucia n’a jamais pu le voir en peinture. Elle ne saurait dire pourquoi : son rejet n’est que la conséquence d’une série d’impressions vagues, une perle puis une autre et on obtient un collier. Rien de tangible, donc, si ce n’est la lente et parcimonieuse détérioration de son amie. Lucia lui a demandé, une fois, comment se passaient ces fameux cours. Saskia s’est renfermée, a répondu par une moue. Elle qui n’a pas de filtre, qui peut crier d’un coup dans la rue, répéter des blagues vulgaires, agacer à force de rire trop fort, avait l’air bien incapable de décrire les moments passés avec Niels.

Lucia n’a pas insisté.

— Je sais pas ce que les mecs du lycée vont en penser, dit Saskia en désignant les cheveux de Lucia d’un coup de menton. Ils te foutront peut-être la paix, si c’est ça que tu veux !

Lucia s’empêche de lever les yeux au ciel. Elle n’arrive pas à faire comprendre à son amie que les garçons, elle s’en fout. Qu’elle n’a jamais voulu faire partie de cette danse-là, la course à la popularité comme un jeu de chaises musicales qui compte plus de perdants que de gagnants. Et, surtout, Lucia ne parvient pas à effacer cette image que Saskia s’est forgée : non, elle n’est pas plus populaire que d’autres. Elle n’est pas en haut du panier, au sommet de l’échelle, trônant à la pointe d’une quelconque pyramide. Elle se contente d’aller au lycée. D’avoir des bonnes notes. D’interagir avec ses camarades. Certains l’apprécient, d’autres la méprisent. La plupart ne la connaissent tout simplement pas.

— J’espère qu’il y aura des gens qu’on n’a pas trop l’habitude de voir, à cette fête, réplique Lucia.

Elle ne le dira pas, mais Lucia pense fort à Elize. L’entrée au lycée les a éloignées l’une de l’autre, et pour cause : Elize a intégré un établissement VWO, le niveau scolaire le plus prestigieux du pays, celui auquel n’accèdent qu’une poignée d’élèves jugés brillants. Lucia aurait sans doute pu y prétendre, mais elle a préféré la simplicité – et, surtout, ne pas se séparer de Saskia. Le lycée d’Elize est situé dans la ville la plus proche, ses parents l’accompagnent chaque jour en voiture. Elize rentre souvent tard, de lourds manuels serrés contre elle. Luciaskia la voit de loin en loin, le dimanche au marché, l’été le long de la digue. Leurs vies se sont écartées aussi inexorablement que deux tiges sur une même plante.  

Lucia se lève. L’abribus lui semble soudain si petit et le rose de ses cheveux, si précieux. Luciaskia se dirige vers la fête, bras dessus bras dessous. Pour une fois, leurs deux odeurs s’entremêlent, l’ammoniaque nage aux côtés des substances compliquées qui domptent la tignasse de Saskia et Lucia en tire une excitation sourde, la joie et la fierté de partager son existence.

Elles traversent la place de la mairie, décorées de banderoles rouges, blanches et bleues à n’en plus finir, un camaïeu de drapeaux néerlandais enchevêtrés comme les fils d’une toile d’araignée. Elles évitent un kiosque à bières que l’on devine sous un barnum, d’où s’échappent blagues potaches et chansons de Rob de Nijs : de fortes voix d’hommes crèvent la tenture blanche en plastique et couvrent l’esplanade du bureau de poste. La place de l’école primaire, quant à elle, est envahie de légumes de deux mètres de haut, taillé dans le bois, souriants, poings levés ou décochant un clin d’œil. Lucia enlace un brocoli, Saskia rigole et escalade une carotte qui manque de se renverser. Entre deux âneries, elles répondent à des bonjour !, des dis à ton père de passer au bar ! Une voisine les prend en photo, fière de son tout nouvel appareil compact. On trouve ça drôle, que deux adolescentes fassent les pitres avec le décor.  

Elles atteignent la place de l’église qui abrite la fête. Le chaos règne, des tables et des bancs ont été posés en zig-zags décousus, une piste de danse se dessine tout juste près du parvis. Une multitude de gens occupent l’espace cahin-caha, assis, debout, titubant, riant ; on trinque, on passe des bras par-dessus des épaules, on chancèle, et les mouvements désordonnés de la foule jettent des bouts de corps d’un côté, puis de l’autre, sans jamais trouver d’équilibre. La place se trouve délimitée par des panneaux en carton-pâte imitant ce qui s’apparente, à première vue, à des châteaux médiévaux. Créneaux, tourelles, vitraux en trompe-l’œil serpentent d’une façade à une autre, se collant contre la brique et le bois qui peinent à conserver leur place dans le décor. Le moindre coup de vent pourrait tuer l’illusion. On croise quelques chevaliers et même deux princesses, engoncés dans leur costume encombrant, une épée en plastique qui se coince entre les jambes, une robe trop longue qu’il faut sauver du sol. Par-dessus la cacophonie, les baffles grésillent au son d’un tube de Green Day. La fête est une mer agitée, contenue, se cognant contre une digue.  

Luciaskia y plonge. C’est exactement ce à quoi elles s’attendaient : une fête de village étrange, folle et joyeuse. Elles reconnaissent quelques adultes, mais le cœur de la place est rempli d’adolescents, d’étudiants revenus du continent et de jeunes travailleurs. On ne les voit pas souvent. La plupart d’entre eux ont quitté Klaardijke à la première occasion, et profitent de l’été pour renouer. Çà et là, des troupeaux de garçons bruyants, déjà un peu ivres, s’offrent tapes du poing et tapes dans le dos, allant jusqu’à sauter avec frénésie et retomber lourdement sur leurs pieds, renversant des tronçons entiers de bière – l’alcool jaillit du verre, se répand en vagues enthousiastes dans les airs, puis s’écrase par terre en un splash ! avalé par la musique rock. On ne sait pas s’ils sont heureux de se revoir, ou survoltés à l’idée de transformer la place en scène de concert.

Saskia prend la main de Lucia, se glisse dans la fête jusqu’à une tireuse à bières, sert deux verres et en tend un à son amie. Ce soir, personne ne leur dira rien. Elles trinquent, avec dans le regard une petite lueur de malice. La première gorgée picote la langue, descend dans le gosier et réchauffe l’estomac. Saskia se détourne de Lucia et observe la fête, s’arrêtant sur un troupeau après l’autre, soucieuse autant qu’amusée. Lucia sait ce qui se trame dans sa tête, quel mécanisme est en train de s’enclencher : Saskia s’intéresse aux hommes.    

— À ton avis, il y a un horaire à respecter ? demande ironiquement Saskia. Genre, avant qu’ils soient tous trop bourrés ?

— Je crois que même sobres, ils me tentent moyen.

Saskia émet un gloussement qui se perd au fond de son verre.

Lucia ne comprend pas pourquoi Saskia tombe si facilement amoureuse. Il lui suffit d’un rien, une présence dans la rue, un regard fugace, une voix un peu grave, un compliment. La moindre attention, même imaginée, et elle chavire. Saskia saute ainsi d’entichement en entichement, comme on joue à saute-moutons, mélangeant les fantasmes sur des garçons du lycée, des inconnus dans la rue, des stars de la télé. Rien ne se concrétise jamais, si ce n’est une relation de quelques semaines, suivie d’une séparation ridicule – il faut la récupérer à la petite cuillère, le mascara coulant, des rivières de mouchoirs pour cimetières de pleurs absurdes et démesurés, la certitude que sa vie est foutue. À force, Lucia a appris à conserver un calme salvateur, qu’elle espère insuffler à sa double comme on tend un miroir. Peine perdue, une fois remise sur pieds, Saskia retombe. Lucia pense toujours à Alice, la fillette qui chute dans son pays des merveilles en se heurtant aux parois, pour souffrir de larmes trop lourdes et qui la noient.

Lucia ressent un vif soulagement à l’idée de ne pas s’enfoncer dans ces trous-là. Elle n’échangerait sa place pour rien au monde ; elle trouve même une certaine satisfaction à connaître cet aspect-là de Saskia, savoir être là pour elle. En revanche, elle lui envie cette capacité de flirter, de papillonner. De voguer d’un groupe à un autre, d’entamer des conversations anodines ou profondes, de nouer des liens en un tournemain. Ça, Lucia ne sait pas faire. Il y a un mur entre elle et le reste du monde, un mur ébréché à travers lequel elle jette de temps en temps un œil mais qui la maintient à l’écart, rigide et silencieuse. Alors elle se sert parfois de Saskia comme bouée, se laisse embarquer par la main pour traverser une fête bondée et braver l’interdit de l’alcool.

Lucia a bien tenté de s’immiscer dans la vie lycéenne. L’un des filles de sa classe lui plaisait beaucoup : Iris. Iris aux yeux verts, intelligente, bonnes notes, jolie, aimée. Iris que l’on repère à l’autre bout d’un couloir, n’importe lequel, même quand l’hiver abat sur l’école une lumière grise et voilée, parce que son large sourire s’étire jusqu’à ses oreilles en une promesse de chaleur. Elle a de grandes lèvres rouges et des dents très blanches, Lucia trouve qu’il n’y a rien de plus visible chez Iris que son sourire en forme de soleil. Et donc, Iris lui plaisait et elle s’est mise en tête de se rapprocher d’elle.

Contre tout attente, ça n’avait rien de très compliqué. Lucia et Iris se côtoyaient déjà, un bonjour sincère chaque matin et, quand l’occasion se présentait, quelques remarques sur les cours, les profs, un film. C’est donc avec un certain naturel qu’Iris a multiplié les paroles échangées, augmenté la dose de soleil comme on ferait d’un médicament. De fil en aiguille, Lucia en apprit plus sur Iris et Iris sur Lucia : comment elles s’entendaient avec leurs parents, leur goût pour la musique rock, ou encore leur détestation du chewing-gum à la menthe.

Lucia en venait à se dire que c’était envisageable, briser le mur, se sentir à l’aise avec d’autres personnes en dehors de Saskia. Mieux, alors qu’une discussion lui coûte, que les interactions les plus futiles la fatiguent et la jettent dans un vide dont elle craint de ne jamais pouvoir ressortir, discuter de tout et de rien avec Iris l’apaisait. Avec Iris, elle se sentait contenue dans une vie normale, banale, à sa taille. Alors elle y prit goût, sérieusement goût, jusqu’à guetter les sourires dans les couloirs, surmonter la déception de ne pas les trouver les jours d’absence, et même : espérer plus. Elle ne savait pas quoi.

Et puis un jour, la consécration : une invitation à une fête. Par Iris. Chez Iris. Lucia en avait entendu parler, de cette fête qui ressemble à toutes les autres. Parents partis, samedi soir libre, organiser des courses d’alcool et suivre les rumeurs quant à l’identité des invités. Lucia avait prié pour compter parmi les chanceux, tout en se la jouant fine : il ne fallait pas paraître désespérée, aux abois. Elle resta discrète, ne fit aucune allusion à la fête – à laquelle, d’ailleurs, elle souhaitait participer non pas pour boire, danser et rire, mais simplement être avec Iris. Voir sa maison. Passer du temps avec elle.

Tu es l’une des premières personnes que j’invite, n’a pas manqué de préciser Iris, lovée dans son propre sourire et le bonheur que Lucia réponde oui. T’es si dure à approcher, a continué Iris, je suis super contente de traîner un peu avec toi. Ça fait longtemps que j’en ai envie. Lucia lui a renvoyé un sourire de son cru, énigmatique. En guise d’au revoir, Iris a osé poser sa main sur l’épaule de Lucia, a soutenu son regard, puis est repartie au rythme de cette évidence enfin prononcée : j’ai hâte de te retrouver. À plus !

Un écrasant sentiment de solitude a envahi Lucia lorsqu’elle a appuyé sur la sonnette de la maison. Elle percevait déjà les bruits de la fête, musique à fond, voix adolescentes. Le tintement de la sonnette s’est perdu dans la confusion et Lucia s’est demandé si quiconque lui ouvrirait la porte. C’était la première fois qu’elle faisait quelque chose d’important sans Saskia.

On lui a ouvert, bien sûr : trois lycéens faisant partie de son paysage, qu’elle croisait de temps en temps sans connaître leur prénom. Eux l’ont reconnue tout de suite et, avec exclamations et grandiloquence, l’ont invitée à entrer. Ils étaient un peu ivres. Au raffut de la fête s’ajoutait une atmosphère à la fois sombre et colorée. Les volets étaient baissés, l’ambiance tamisée mais balayée de faisceaux jetés par plusieurs boules lumineuses en plastique – rouge, rose, vert, bleu se confondaient sur les visages, pendant que les verres d’alcool brillaient entre les mains.

Noyée dans cette masse où chaque regard, chaque geste tissait un certain anonymat, Lucia se surprit à nager comme un poisson dans l’eau. À contre-courant, sans doute, mais à nager sans pression, sans obligation, en se sentant appartenir à quelque chose – une simple fête. Lucia agrippa un verre d’alcool qui trainait, manqua tousser en buvant une gorgée. Et n’eut pas le temps d’en boire une deuxième que, déjà, deux copines du lycée fondirent sur elles et l’enlacèrent à coups de cris perçants. Lorsque l’embrassade prit fin, Iris se tenait tout près d’elles – si près qu’elle n’avait qu’à tendre les bras pour serrer Lucia contre elle. Iris lui fit la bise, lentement, avec parcimonie et même délectation. Un petit sourire complice décorait ses lèvres qu’un gloss rendait scintillantes.

Le reste de la soirée ressembla à cette minute : de l’alcool, des tourbillons de gens, de l’euphorie et de l’espoir. Lucia papillonnait d’un groupe à l’autre, d’une pièce à l’autre, et le temps fila. Jusqu’à cette image cinglante. Une image rendue floue par les contours de l’alcool, une image de cinéma où les figurants se poussent sur les côtés et où, soudain, tout fait sens.

Au milieu du salon, encerclés de fêtards et de baffles et de jets de lumière, un couple s’embrassait goulûment, salive, langues, corps à la renverse, mains dans les cheveux ou sur les hanches, et l’un des amoureux était Iris. Oui, il y avait Iris tout entière accrochée à un garçon, un lycéen quelconque vaguement populaire, Iris tout entière encastrée dans lui, cette personne-là et pas une autre, yeux fermés, poitrine contre torse, Iris et ses belles lèvres rouges souillées par le baiser. Son gloss dégoulinait le long des commissures, bavait jusqu’aux joues, les spotlights et la salive n’accentuaient que ça et Lucia sentit le sol se dérober sous ses pieds. Elle voulut se détourner mais n’y parvint pas, son cœur avait chuté dans ses tripes et elle ne savait pas ce qui de l’alcool ou des larmes créait un tel tournis : les murs, les visages et les couleurs suintaient.

Ça n’avait pas de sens. Les salons ne se liquéfient pas à cause de trois verres et d’une copine qui embrasse un garçon. Ça n’existe pas, Lucia ne l’avait pas prévu. Ça ne figure dans aucun film, roman, conte, histoire, pas même une anecdote. Il n’y a dans sa mémoire aucun tiroir que l’on pourrait tirer et qui contiendrait ce scénario.

Lucia se détacha de cette scène, avala un shot qui traînait, enfila sa veste en disant au revoir à la volée – sourire triste, yeux embrumés, masque de politesse – et partit attendre dehors que son père vienne la chercher.

Elle s’assit sur le trottoir. La nuit était douce mais venteuse. L’air frais la dégrisa un peu pendant que, sous ses paupières, les images de la fête poursuivaient leur carrousel. Lucia ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait, tout en se rendant à l’évidence : elle aimait les filles. Elle aimait Iris.

Le bitume sous ses pieds lui semblait mou, élastique. Le moindre pas de travers et elle pourrait s’enfoncer dans cette matière, disparaître. Un goût de cendres envahit sa bouche, sa gorge ; elle n’avait pourtant pas fumé. Elle déglutit. Elle se sentait sale, vicieuse, recouverte d’une couche de goudron noir et épais, coulant tout le long de sa peau et jusque dans ses organes, ses os. Si on la disséquait, c’est sûr, on n’y trouverait que pétrole et pourriture.

Elle aimait les filles. La phrase ne se construisait pas en un tout cohérent mais, plutôt, se désagrégeait en un souffle saccadé donc, j’aime, les filles, point d’interrogation. C’était désormais évident. Caché sous le fil apparent de sa vie, soudain révélé à la lumière des projecteurs. Et pourtant, c’était à n’y rien comprendre, elle aime les garçons. Un coup de cœur ici ou là, les mêmes symptômes que cette excitation et cette attente dans les couloirs. Au lieu et place des grandes lèvres rouges, il y avait eu des pommettes marquées, des odeurs de musc, des muscles un peu saillants. Elle était même sortie une fois avec un garçon, pas longtemps – il avait déménagé. Et elle avait apprécié cette altérité, cet attrait vers les corps masculins qui l’emmenaient en terrain aussi inconnu qu’enivrant. Alors, pourquoi ce soudain pas de côté, cette plongée vers des goûts souterrains aux recoins effrayants ?

Car aimer les filles, ça ne se fait pas. Ce n’est pas correct. Quitte à aimer les garçons, autant n’aimer que les garçons – non ? Avec un peu de chance, peut-être qu’Iris n’était qu’une passade. Une erreur dans la nature, un détour inopportun.

Ses doutes restaient flous, elle ne mettait le doigt sur rien et ses divagations se perdaient dans le vent. Elle n’avait personne à qui en parler, elle le savait bien, pas même Saskia. Ce qu’elle venait de découvrir la laissait avec une panoplie de mots nouveaux qu’elle n’osait même pas formuler pour elle-même – alors, comment les formuler auprès des autres ? Elle se sentit soudain seule, une solitude glaciale et désespérante, sans aucun rayon de soleil.

La fraîcheur de la campagne glissait sur sa gorge, coulait le long de sa peau. Lucia ferma puis réouvrit les yeux, elle avait sommeil. L’alcool s’estompait en même temps que ses pensées confuses. Noir vertige ou bleu nuit, le paysage cessa peu à peu de tourner. Enfin, elle entendit un moteur crapoter au loin et, bientôt, des phares de voiture braquèrent sur quelques arbres pauvrets une lumière maladive. Il était 2h du matin, et comme convenu, Pieter était arrivé.

La voiture s’arrêta devant Lucia. Le moteur continuait de crachoter tandis qu’elle se levait – genoux engourdis – et s’installait à l’avant.

— Votre carrosse, princesse !

À la remarque vieillotte de son père, Lucia opposa un sourire fatigué. La voiture démarra, la rue et le village et le souvenir d’Iris s’éloignèrent. L’habitacle dégageait une odeur de caoutchouc qui donnait la nausée. Il n’y avait aucun soulagement, aucun intérêt, à rejoindre Klaardijke et à accueillir une nouvelle journée.

— Alors, cette teuf ? C’est comme ça que vous dites, hein, les jeunes ? Une « teuf » ?

Sous les cernes qui gonflaient son visage, Pieter forçait l’enthousiasme. Il attendait une réponse de haute voltige, le récit exaltant de sa fille, une complicité inespérée composée d’anecdotes croustillantes et drôles et qui éclateraient entre eux comme des ballons trop gonflés. Lucia était accoudée à la portière, la tête cachée dans le creux d’une main ; de l’autre, elle tenait fermement son sac contre elle. La radio était éteinte, on n’entendait que le moteur et le crissement des pneus.

— Alors ? insista-t-il.

Lucia détourna un peu plus la tête, se réfugia entre ses doigts. La soirée revint – elle n’était pas loin – avec une netteté déconcertante, musique, rires, shots. Iris, lèvres, garçon. Lucia se retint mais tout la dépassait, et alors, soudain, devant son père qui ne savait rien d’elle, dans cette nuit petite et pathétique qui ne promettait aucune nouvelle route, elle éclata en sanglots. Elle chercha à sauver les meubles mais c’était peine perdue, elle était eau, torrents, se cacha et s’essuya le visage transformé en terrain inondé, boueux, dans lequel ses doigts pataugeaient. Et parce que le père était témoin obligé de cette débâcle, qu’elle avait honte de ce spectacle qu’elle lui imposait, elle qui ne lui confiait jamais rien, elle se vit propulsée en arrière, renvoyée à toutes ces fois où elle aurait voulu, dû, espéré pleurer – mais s’était toujours contenue – les soirs sans sa mère, les dîners mal préparés, l’angoisse de ne pas rentrer à l’heure, Noël, ce vide qui compresse la poitrine et qu’aucun geste tendre ne vient combler – un barrage céda et les sanglots redoublèrent.

La voiture s’arrêta sur le bas-côté – légers soubresauts des corps vers l’avant. Pieter se tourna vers sa fille, elle sentit son regard inquiet. Il posa une main sur son bras, elle ne réagit pas. Il agrippa son épaule, elle se dégagea. Elle pleurait toujours à chaudes larmes. Alors il se pencha, l’attira plus fermement vers lui, et l’enlaça. Elle lâcha les armes, abandonna sa cachette et trouva refuge entre les bras de son père. Elle ne connaissait pas ça, cette étreinte-là ; la tension de ses muscles occupés à l’entourer, à la protéger ; la pression maladroite des mains ; l’odeur fanée de l’after-shave dont il s’était aspergé la veille, couplée aux éternels relents de pains cuits et de brioches beurrées. Elle se déversa un bon coup, lâcha un hoquet ou deux. Il la serra un peu plus fort. Puis, quand enfin la source se tarit, ils s’écartèrent l’un de l’autre sans oser se regarder.  

— Qu’est-ce qui ne va pas ? tenta-t-il en un chuchotement.

Elle passa le revers de sa manche sur ses yeux, son nez, et ne chercha pas à réfléchir avant de répondre :

— C’est Iris. Elle est pas amoureuse de moi.

Un silence. Pieter secoua la tête, l’air de comprendre soudain la solution d’une énigme complexe.

— Hé ben elle est conne, Iris, finit-il par conclure.

Et il adressa un sourire sincère et rassurant à sa fille, avant de redémarrer la voiture.

Depuis, les fils qui relient Pieter à Lucia sont plus solides. Leur présence dans la même pièce ne crée aucune appréhension, certains de leurs regards se passent d’explications. Lucia serait heureuse et amusée de le croiser à la fête de ce soir.

— T’avais percuté, que ton frère traînait avec Enzo ?

Un coup de coude et un doigt pointé plus tard, et Lucia voit la même scène que Saskia. En périphérie de la soirée, un pied dans le décor de château fort et l’autre occupant un bout de rue désertée, Enzo, Axel et quelques mecs s’échangent des bouteilles qu’ils boivent directement au goulot. Axel, blême et rougeaud à la fois, ingurgite une longue rasade, manque de s’étouffer et recrache l’alcool sous les jurons hilares de ses camarades. Tous sont plus âgés que lui.

— Oui je savais, réponds Lucia, c’est pas nouveau. Je sais pas quoi en penser.

— Il craint de plus en plus, Enzo.

Lucia acquiesce. Elle aimerait extirper son petit frère de cette horde d’adolescents qui bavardent, rient et se vantent toujours trop fort, mais elle n’ose pas. Pas devant tout le monde. Elle parlera à Axel plus tard, à la maison. Sans grand espoir que ses fréquentations s’améliorent.

Elle chasse l’image de son frère ivre en avalant elle-même une nouvelle gorgée de bière. Elle porte le verre à ses lèvres, l’alcool voyage et recouvre la scène d’une couverture brunâtre. Les rires des garçons disparaissent entre les bulles, leurs tapes sur l’épaule se noient dans les autres mouvements de la fête : la piste de danse s’est remplie.

— Vous vous rendez compte, tonne une voix derrière Luciaskia, si on fait plus attention, on nous vole nos jobs.

Lucia reconnaît l’intonation, le charisme autoritaire, les jérémiades de Dirk. Ni une ni deux, Saskia agrippe son amie par le coude et les force à se cacher de l’autre côté de la tireuse à bières. Elle ne veut pas que Dirk la voie boire et la sermonne. Elle ne veut pas de son père à cette soirée.

— Depuis l’assassinat de Pim[1], on comprend bien ce qui se trame. On ne peut plus vivre en harmonie dans ces conditions, et d’ailleurs je pense pas qu’on ait jamais réussi à vivre paisiblement avec tous ces étrangers.

— T’as raison, l’encourage un homme parmi d’autres. On peut pas accueillir tout le monde. On a nos propres galères.

Dans les baffles grésillantes, Green Day a cédé la place à Elvis. Quelqu’un augmente le volume et des grappes entières de gens s’enflamment d’un coup, bras en l’air et exclamations de joie. Pour discuter, il faut désormais parler plus fort.

— Si on continue à leur ouvrir nos frontières, poursuit Dirk, c’est nos familles, nos traditions et nos métiers qui sont menacés. C’est pour ça que je compte pas rester manager à la poste toute ma vie. Faut que je bouge avant de me faire bouffer. Faut que je m’implique.

— C’est comme cette famille, là, les Noah. Ils viennent d’où, encore ?

Lucia se fige. Les deux hommes viennent d’évoquer la famille d’Elize.

— D’Afrique, t’es con ou quoi ? Ils sont noirs.

— Ouais. Le mec est médecin, c’est normal, ça ? Il a pris la place de qui, pour être médecin ?

— Et ils envoient leur fille en VWO pour qu’elle fasse pareil qu’eux. Ça m’écœure. Quand je pense que c’est Saskia qui aurait dû étudier en VWO…

Saskia se tend, son visage se crispe. Elle est en colère, une colère bourdonnante. Quel connard, chuchote-t-elle sous les hurlements de la fête. A Little Less Conversation et son instrumentalisation électrisante ont pris possession du château fort, les habitants s’époumonent avec bonheur et on ne s’entend même plus maudire son propre père.

Un coup de coude, Saskia s’éloigne de la tireuse d’un pas déterminé et Lucia n’a d’autre choix que de la suivre. Toutes deux s’enfoncent dans la foule. Les fêtards sont en sueur, les épaules et les verres et les cris s’entrechoquent dans une cacophonie joyeuse. Saskia semble savoir où aller, comment serpenter entre les grappes de gens. Et puis, au détour d’un banc, alors que plusieurs corps virevoltent et laissent un peu plus d’espace à Luciaskia, Elize apparaît. Elle était donc là, tout ce temps, cachée au beau milieu de la fête. Elle se tourne tout de suite vers elles et leur adresse le sourire le plus avenant qui soit.

— Salut !

— Salut, répond Saskia d’un ton acerbe.

Lucia se contente d’un hochement de tête détaché.

— Vous passez un bon moment ? demande Elize.

— Ouais. Par contre, va pas là-bas.

Saskia tend le bras vers la tireuse à bières, à l’autre bout de la piste de danse.

— Y’a mon père et quelques connards qui disent de la merde. Sur ta famille. Je suis désolée.

— Quoi ?

Saskia ne prend pas la peine de répéter, ni d’expliquer. Elle est bien trop énervée. Au lieu de quoi, elle fait volte-face et, avec beaucoup de dramaturgie dans les gestes, s’éloigne d’Elize. Lucia ne sait pas ce qui la pique le plus : le racisme patenté de Dirk et ses amis, ou la jalousie à l’égard des résultats scolaires d’Elize. Lucia, penaude, tente de clarifier :

— On a entendu le père de Saskia dire des… dire des trucs nuls sur ta famille. Rien de très original.

Elize fronce les sourcils avant de hausser les épaules.

— Laisse-moi deviner : ils trouvent qu’on réussit trop bien, c’est ça ? Je les ai déjà entendus. De toute façon c’est toujours la même chose, avec tout le monde. Soit on reste dans notre coin, on parle avec un accent, on est au chômage, et ça leur plait pas. Soit on s’intègre, comme ils disent, et ça leur plait pas. Tu veux une autre bière ?

— Quoi ?

— Ton verre est vide.

La désinvolture d’Elize est désarçonnante. Son intelligence et sa lucidité, aussi. Lucia ne s’attendait pas à une telle réaction, et ne sait pas comment renchérir. Elle aimerait aider Elize, avoir pour elle deux ou trois paroles sages et réconfortantes, mais elle ne comprend pas les barrières qui séparent les personnes blanches des noires. Si elle ouvrait la bouche, elle ne dirait que des banalités. Alors elle secoue la tête : non, elle ne souhaite pas d’autre bière. Elle préfère garder les idées claires.

— On danse ?

Le sourire énigmatique de Lucia revient sur le coin de ses lèvres. Elvis est mort, d’autres chanteurs ont pris le relais. Lucia adore danser. Sur n’importe quoi. Et la présence, l’insouciance et le lâcher-prise d’Elize la transportent. Elles pourraient tout aussi bien être seules sur la piste.

Quelques chansons plus tard, pour la plus grande surprise de Lucia, des accords de synthé résonnent. Elle reconnaît immédiatement la chanson. Cet air festif mais triste, cette voix aiguë. Une vague d’excitation la saisit. Elle est chez elle, en terrain familier. Elle sent ses pieds profondément enracinés dans le bitume de Klaardijke, et sa tête dans les nuages qui reprend les paroles. Elle ferme les yeux. You leave in the morning with everything you own in a little black case, elle ne chante pas mais ses lèvres remuent. Bientôt la mélodie l’embarque, sa tête dodeline en rythme, ses bras se balancent. Il lui semble que le bonheur se mesure simplement, dans l’air, du bout des doigts. Le refrain arrive, l’excitation grandit, run away, turn away, run away, turn away, run away, Lucia rouvre les yeux. Elize s’est rapprochée d’elle. Elles ne se quittent pas du regard. Une lueur de défi les relie soudain, mêlée à une appréhension, une excitation inédite. Entre deux pas, Elize prend la main de Lucia. Leurs doigts s’entremêlent, le cœur de Lucia s’emballe, elle craint tout à coup les réactions autour d’elle. Les gestes sont trop discrets, personne ne remarque rien. Alors Lucia se laisse faire. Run away, turn away, run away, turn away, run away, leurs nez se frôlent, run away, turn away, et soudain, aussi rapidement qu’un envol d’oiseau, les lèvres d’Elize effleurent la joue de Luce, elle l’embrasse sur le coin de la bouche. Comme ça.

Elles se regardent, quelques accords de mélodie passent. Elles rigolent.  

— On s’éloigne ? propose Elize.

Avant de répondre, Lucia jette un coup d’œil par-dessus son épaule, à la recherche de Saskia. Il ne lui faut pas longtemps pour la trouver, à quelques mètres de là, un nouveau verre de bière à la main et une poignée de garçons autour d’elle. Elles se voient, se retrouvent du regard aussi sûrement que si la piste de danse était vide. Saskia a sur le visage une expression exagérément ravie, stupéfaite : elle est, à ce moment précis, la seule personne au monde témoin de ce qui vient de se passer, le rapprochement de deux corps féminins, un début d’histoire inouï. Et elle n’attend que ça, approuver. Elle sautille sur place et fait de grands signes absurdes, pouces en l’air, petits applaudissements excités.

Lucia lui fait signe en retour, plus discrètement, le rose aux joues.

— On n’a qu’à aller sur la digue, propose-t-elle à Elize, il n’y aura personne.

Elles se prennent la main comme le feraient deux amies et quittent la piste. Smalltown Boy de Bronski Beat s’évanouit, vite oublié sous la mélodie d’un quelconque groupe néerlandais : pour Lucia et Elize, le festival de Klaardijke n’a plus aucun intérêt.

Plus tard, loin des regards, elles s’embrassent pour de vrai. C’est la première fois que Lucia embrasse une fille. Front contre front, elles écoutent les remous de la mer. Leurs doigts s’entortillent nerveusement. Elles se regardent à nouveau, surprises, guettant la réaction de l’autre. Elles rigolent.

[1] Pim Fortuyn, homme politique néerlandais d’extrême-droite, assassiné en raison de ses positions islamophobes le 6 mai 2002 par un militant d’extrême-gauche.

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