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Chapitre 7 : Elian - Poison

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Par Nathalie

Bran venait de disparaître au bout du couloir. Les elfes se retrouvèrent entre eux, leur intimité seulement brisée par le ballet incessant de nobles et de serviteurs du palais. Lelambë remplaça le ruyem entre les porteurs d’oreilles pointues.

- D’autres informations que tu aurais omis de nous transmettre ? s’exclama Theorlingas.

- Je n’ai pas à vous tenir informés de tout, répliqua la reine. Ceïlan, ta mission a été un échec, si j’ai bien compris. La reine est morte.

- C’était inéluctable, malheureusement, annonça Ceïlan. J’aide la nature. Lorsqu’elle veut tuer quelqu’un, je ne sers à rien. Je suis navré pour mon ami. Il m’en veut mais je ne pouvais rien pour elle. J’accompagne la nature. Je ne lutte pas contre elle. J’accélère un processus, rien de plus. Elle devait mourir. C’était son jour.

Elian hocha la tête.

- Theorlingas, ta mission ?

- J’ai raconté un nombre incalculable de fois comment Ceïlan t’avait soignée juste en apposant ses mains sur ta blessure. Hier, j’ai entendu un groupe de serviteurs admirer les pouvoirs du guérisseur, pouvant soigner la peste d’un simple regard. Je crois que c’est un succès.

Theorlingas rayonna de fierté. Il fronça les sourcils.

- En revanche, j’ai quelque chose à te montrer.

Le groupe suivit le nilmocelva qui se dirigeait sans hésiter à travers les escaliers, couloirs, cours et passerelles de l’immense palais royal de Tur-Anion, joyaux de Falathon.

Le souper ne serait pas servi avant un bon moment, permettant une promenade. Le groupe se retrouva dehors, dans un parc intérieur du palais.

- Tu vois l’oiseau, là-haut ?

Elian plissa les yeux et aperçut un point noir qui cerclait autour de la ville.

- Ce n’est pas naturel d’agir de la sorte, précisa Theorlingas. Ces rapaces ne vivent pas en ville et ne volent pas ainsi. Il fait cela tous les jours. Lorsqu’il est fatigué, il s’éloigne et est remplacé par un autre. Parfois, il descend et s’en va. Un autre prend sa place. Il y en a toujours un dans le ciel, jour et nuit.

- C’est étrange, dit Elian.

- J’en ai interrogé plusieurs, indiqua Theorlingas.

- Tu parles avec des rapaces et ils te répondent ? dit Ceïlan d’un ton sarcastique.

- Ce n’est pas parce que les plantes sont muettes que c’est le cas des animaux.

- Les plantes parlent, débile !

- Arrêtez ! dit Elian. Vous ne vous êtes toujours pas calmés, après tout ce temps ?

- J’ai l’impression que c’est pire, indiqua Dolandar.

- Toutes les chambres lui sont ouvertes. Il n’a pas besoin de moi, maugréa Ceïlan.

Ceïlan venait-il vraiment de reprocher à Theorlingas un manque de rapprochement intime ? Elian n’en revenait pas. Allait-elle vraiment devoir gérer un problème de couple entre ces deux-là ?

- Il a refusé de me laisser approcher la reine Yillane, se plaignit Theorlingas.

- C’était ma mission. Tu avais la tienne à remplir. Pendant que je regardais la mort en face, tu baisais dans toutes les chambres du palais. Pas trop dur ?

- Va te faire foutre, Ceïlan ! gronda Theorlingas.

- J’aimerais bien, répliqua Ceïlan. Tu n’es pas disponible.

Elian leva les yeux au ciel.

- Arrêtez, maintenant, chuchota-t-elle, hallucinée par cet échange qu’elle jugeait hors de propos. Theorlingas, les oiseaux, qu’ont-ils dit ?

- Ils descendent au son d’un appeau, jamais deux fois au même endroit. Ils portent des messages sur leurs pattes.

- Ils servent de pigeon ? comprit Elian. Tu as pu récupérer certains de ces messages ?

- Pourquoi faire ? demanda Theorlingas.

- Savoir ce qu’ils contiennent, répliqua Elian, irritée par sa réponse.

Elle n’arrivait pas à croire que ce qui paraissait si évident pour elle était si secondaire pour lui.

- Je ne sais pas lire, répliqua l’elfe.

Elian hocha la tête, se contenant, la douleur dans son épaule pulsant au rythme de sa contrariété. Bien sûr que le nilmocelva ne savait pas lire. Pourquoi saurait-il ? Le lambë ne s’écrivait pas. Aucun elfe ne savait lire. En dehors de Ceïlan. L’ambassadeur avait appris, afin de pouvoir échanger avec les falathens.

- Je ne le vois plus, indiqua Dolandar.

Les elfes regardèrent en l’air. Le ciel vide leur répondit et soudain, l’oiseau apparut, s’éloignant du palais. Elian entendit un son puissant, vibrant, un chant d’appel irrésistible. Le rapace vint se poser sur le bras de Theorlingas. Elian en était muette d’admiration. Ceïlan boudait. Dolandar déplia le parchemin attaché à la patte du volatile et le tendit à Elian.

« Je ne sais pas. Je ne suis pas resté pour constater l’effet de la première dose. J’étais pressé. Cette fois, je le constaterai de mes yeux. Je te ferai un retour. Encore merci, Guero. » lut Elian.

- Super, continua-t-elle en lambë. Ça ne nous apprend rien. Pas de blason. L’écriture est… banale, finit Elian qui ne choisit pas son terme au hasard. Pas de fioriture, de lettres plus marquées que d’autres, pas de signe distinctif. Tu peux rattacher le message, Dolandar. Theorlingas, relâche-le ensuite. Il ne doit pas savoir qu’il y a eu interception.

Sans discuter, ils s’exécutèrent.

- Tu penses que c’est lui ? demanda Dolandar, les yeux fuyants.

Elian sentit son ventre se contracter. La nausée monta, sourde et lourde, dans sa gorge. La terreur la saisit d’un coup. Ses mains se crispèrent, mais elle parvint à respirer profondément pour garder son calme.

La probabilité qu'il soit présent à Tur-Anion en même temps qu’elle était infime. Une coïncidence si improbable qu’Elian n’arrivait même pas à la concevoir. Son arrivée surprise n’avait pas permis à quiconque de réagir à temps. Les deux jours écoulés ne suffisaient pas pour un quelconque trajet.

Elle respira de nouveau, cherchant à calmer la tempête dans son esprit, à arrêter les battements de son cœur qui affolaient sa poitrine.

- Je ne sais pas, admit Elian. Guero ?

- Jamais entendu parler, indiqua Ceïlan, l'air aussi déconcerté qu'elle.

- Pas plus que moi, indiqua Theorlingas en haussant les épaules.

Ce nom ne disait rien à Elian non plus.

- Donc Bran a deux jumelles, dit Elian.

- Althaïs est l’aînée, dit Ceïlan. Un foulard rouge a été passé à son poignet dès sa naissance afin de ne jamais la confondre avec sa sœur, Katherine. Tous les nobles tractionnent pour que leur jeune fils devienne écuyer au palais… afin qu’il puisse rencontrer Althaïs et que l’amour naisse. Des tonnes de demandes d’unions avec Katherine fusent. S’il est essentiel que le couple royal s’unisse par amour, il n’en est rien du reste de la famille. De ce fait, l’animation au palais est maximale.

- Facilitant les déplacements d’un monsieur tout le monde, en conclut Elian. Bien… Allons à ce souper. Je suis épuisée. M’asseoir, boire et manger me ferait du bien. Je suis censée être guérie.

Ce fut le visage grave que la délégation elfique rejoignit la salle de réception. De nombreuses femmes firent des clins d’œil à Theorlingas tandis que Ceïlan boudait.

Elian s’assit à sa table, placée sur une estrade de manière à être à la même hauteur que celle de Bran. Elle se tenait sur sa droite, en bout de table, très proche de Bran. À sa droite, Dolandar qui refusait de quitter sa protégée, puis Theorlingas et enfin Ceïlan. Cet éloignement permettait à Elian de ne pas souffrir du délicieux parfum d’herbes coupées et de fleurs du botaniste. De nombreusespersonnalités vinrent saluer les elfes dans un lambë atroce. Les elfes répondirent poliment.

Laellia fit son entrée, vêtue d’une robe somptueuse. Elian ne l’avait pas revue depuis les murailles, alors qu’elles étaient prisonnières des elfes noirs. Elian avisa que son amie lui manquait, autant que leurs papotages de filles simples, sans conséquence, images d’un passé révolu empli de mélancolie.

Bran fut annoncé et le roi, entièrement vêtu de noir, entra et s’assit à son siège. Le ballet des serviteurs commença. Boisson et nourriture apparurent sur les tables. Elian, perdue dans ses pensées, ne se rendait plus bien compte de son environnement.

- Elian ? appela Dolandar, la voix inquiète.

Elian sursauta, un frisson traversant son dos. La peur avait pris racine en elle sans qu’elle sache pourquoi.

- Quoi ? répondit-elle, trop vite.

- Bran semble attendre quelque chose, précisa Dolandar, son regard glissant vers le roi.

- Oh ! Pardon, je… J’étais dans la lune.

Elian prit son verre, sourit à Bran puis se figea.

- Ça va ? murmura Dolandar.

- J’aurais dû le prendre de l’autre main. La gauche est mal vue chez les humains. Sauf qu’à droite, j’ai mal, annonça-t-elle sans perdre son sourire figé.

Bran venait d’avaler son verre, tout comme Ceïlan qui, en temps qu’ambassadeur, connaissait les coutumes humaines. Elian changea son verre de main en se forçant à continuer de sourire malgré la douleur puis le porta à sa bouche.

- Non, dit Dolandar en le repoussant.

Le verre vola quelques pas plus loin pour se fracasser sur le sol, répandant un liquide rouge sur les dalles grises.

Les hurlements envahirent la salle. Bran et Ceïlan suffoquaient. Les deux seuls à avoir bu s’écroulèrent sur leur table. Elian se mit à trembler tandis que les cris enflaient autour d’elle. Elle venait d’échapper, de peu, à la mort, une fois de plus. Bran gisait livide sur sa table. Quant à Ceïlan, l’amour de sa vie, il hoquetait, cherchant de l’air, tremblant de partout.

- Il est là, dans la salle, annonça Dolandar. Il a empoisonné les verres. Le message. La première dose… Un poison, du genre suffisamment puissant pour mettre en défaut le meilleur guérisseur elfique. Elian ?

La jeune femme pleurait et manquait d’air. Elle se mit à trembler convulsivement.

- Qu’est-ce qu’elle a ? hurla Dolandar au milieu des cris de terreur des humains de la salle.

- Elle fait une crise de panique ! s’exclama Theorlingas, sa voix ferme, mais désespérée. Lui dire que son pire ennemi est dans la salle ne la rassure pas des masses.

- Je dois faire quoi ?

- Putain, je ne peux pas m’occuper de Ceïlan et d’elle en même temps ! gronda Theorlingas avant de lâcher la main du guérisseur, de pousser Dolandar et de forcer Elian à le regarder. Regarde-moi, plonge-toi dans mon regard.

Elian obéit. Dans les yeux du nilmocelva, elle reçut le calme au milieu de la tempête.

- Maintenant, ferme les yeux et écoute avec ton cœur.

La mélodie… C’était comme un murmure à l’intérieur de son âme. Une chanson ancienne, divine, qui effleurait les angoisses, les chassant comme des ombres fugaces. Elle se détendit. Le poids de l’air se dissipa. Ses muscles se relâchèrent. Ses pensées se mirent en pause.

- Ouah ! s’exclama Dolandar. T’as calmé toute la salle !

- Je ne visais pas la salle, répliqua Theorlingas, ses yeux toujours ancrés dans ceux d’Elian.

En effet, les hurlements avaient cessé. Comme si un voile invisible s’était abattu sur la pièce, une aura de contrôle s’était répandue, un étrange calme. Chacun reprenait contenance. Un certain ordre apparut. Le chaos disparut. L’intendant donna ses ordres aux serviteurs qui l’écoutaient enfin. Les femmes choquées furent escortées hors de la salle dans le plus grand calme.

- Comment va Ceïlan ? demanda Elian, les larmes perlant de ses yeux.

- Il est vivant. Il lutte. J’ignore pour combien de temps, annonça Theorlingas, la gravité de sa voix ne cachant pas son inquiétude.

- Bran ?

Un silence lourd tomba sur la salle.

- Je ne sais pas. Je m’en fiche.

- Pas moi, répliqua Elian avant de se lever et de rejoindre l’estrade royal.

Un noble s’y trouvait déjà.

- Il est mort, annonça-t-il.

Elian fit le tour de la table, attrapa Laellia et l’amena plus loin.

- Tu dois partir, maintenant.

- Pourquoi ?

- Parce qu’il ne s’arrêtera pas.

- Je n’ai pas le droit au trône. Mon sang n’est pas le bon. Les jumelles sont les seules descendantes.

- Il faut les mettre à l’abri mais toi aussi.

- Pourquoi ?

- Parce que tu es la gardienne de l’anneau d’Elgarath et qu’il le veut. Profite du chaos ambiant pour t’enfuir. Remonte le port jusqu’à la bergerie et tourne à droite. Devant un portail en fer blanc, il y a un mendiant saoule. Dis-lui que tu viens de la part d’Elian et que tu as besoin de protection. Ils te demanderont sûrement des informations en échange, donne-les leurs. Toutes. Ne négocie pas. Ta vie en dépend alors je t’en prie, lâche tout.

- Mais Elian, je ne suis…

- Tais-toi, ordonna Elian. Va, maintenant ! Je vais prendre soin de tes nièces.

Laellia hocha la tête et partit.

- On va chercher les jumelles et on rentre à Irin.

- Pourquoi prendre ces enfants ? demanda Dolandar.

- Pour les protéger. Parce qu’elles sont les prochaines cibles et que je suis la seule à le savoir.

Elian s’engouffra dans un couloir, Dolandar sur les talons. Theorlingas suivait, Ceïlan inconscient dans les bras.

- Nous devons rentrer au plus vite, argua Dolandar. Ceïlan a besoin de soutien. Les autres guérisseurs lui fourniront l’aide nécessaire. S’encombrer de nourrissons va nous ralentir.

- Autant ne pas perdre de temps en palabre, en ce cas, grogna Elian qui n’appréciait pas que Dolandar s’oppose à elle.

La mort du roi venait de créer du mouvement dans le palais. Les gardes courraient en tout sens, incapables de gérer les allées et venues. Nul ne savait que faire.

- C’est de la folie, insista Dolandar. Ces enfants ne sont pas sous notre responsabilité !

Les elfes arrivèrent à la pouponnière. La scène figea Theorlingas. Dolandar et Elian réagirent dans l’instant, dégainant son épée pour l’un, ses dagues pour l’autre.Deux mercenaires enjambaient le corps sans vie des nourricières. L’épée ensanglantée, ils se dirigeaient vers les berceaux. Dolandar exécuta sans difficulté le premier homme. Le second tomba, la dague d’Elian entre les reins. Aucun des deux n’avait eu le temps de se rendre compte de la présence d’intrus dans la pièce. De bien piètres combattants. Elle fouilla les corps mais ne trouva aucun document.

- Que de temps perdu, maugréa Dolandar en secouant la tête après avoir nettoyé et rangé son arme.

- Impossible de savoir qui les a envoyés, constata Elian. Partons.

Elle prit une jumelle et la tendit à Dolandar… qui ne s’en saisit pas.

- Je fais comment pour me battre avec ça dans les bras ? lança-t-il. Tu es en danger. Hors de question que je fasse ça. Mes mains doivent rester libres.

Elian bascula la petite sur une épaule.

- Tu veux bien au moins me donner la seconde ? grogna-t-elle.

Dolandar s’exécuta à reculons.

- Elle vont nous ralentir, mettant la vie de Ceïlan…

- Tu es contre. J’ai saisi. Partons, ordonna Elian, les deux gamines dans les bras.

Le voyage fut atroce. Elian peinait à suivre le rythme. Son épaule droite la lançait. Elle parvint à ne jamais lâcher les jumelles qui pleuraient.

Lorsqu’ils posèrent le pied à Irin, Elian ne put que murmurer « confiez-les aux nourriciers » avant de perdre connaissance.

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