- Bonjour, Bintou.
La Mtawala leva les yeux sans cesser de projeter. Elle savait accomplir des gestes simples en maintenant le lien avec le shen. Mais la vision qui s’imposa à elle la lacéra de l’intérieur. Bassma. En vie. Pourtant méconnaissable. Bintou dut se battre pour rester froide, pour ne pas ressentir. Car céder à l’émotion, c’était perdre le fil, relâcher sa projection, et offrir à la corruption une brèche. Des siècles d’efforts seraient réduits à néant. Toujours la même faille : ses émotions. Sa faiblesse.
- Bassma… Je suis heureuse de te savoir encore là, dit-elle d’une voix où perçait l’amertume. Que t’est-il arrivé ?
Son regard plongea dans l’assemblage de la kwanza. Un choc. Noir, compact, comme brûlé par un feu invisible. Les vibrations joyeuses avaient disparu. Plus de légèreté, plus de danse. Seulement des fissures béantes, des ancrages calcinés, réduits en cendres. Seule la ligne de vie demeurait blanche, fragile, tremblante comme une corde prête à rompre.
Bassma, ruisselante des cheveux aux pieds, baissa la tête. Une odeur âcre d’eau stagnante émanait d’elle.
- Assieds-toi, ordonna Bintou. Et raconte-moi.
Une larme traça une ligne humide sur la joue déjà trempée de la jeune femme. Bintou comprit sans qu’il soit nécessaire d’en dire plus : Bassma avait traversé l’enfer.
- J’ai été orgueilleuse… sanglota-t-elle.
Bintou ferma les yeux. Oui, l’orgueil avait toujours été la marque de Bassma. Mais il fallait un désastre pour que la kwanza en prenne conscience.
- Gabriel avait raison, sanglota Bassma. Aucune espèce ne devrait dominer une autre. J’ai voulu sauver des humains… Résultat : ils se font massacrer !
Bintou soupira. Son instinct criait de tendre la main, de la serrer contre elle. Mais elle tint bon, prisonnière de son devoir.
- Reprends depuis le début, souffla-t-elle. Là, je ne comprends rien. Mets de l’ordre dans ton récit.
- Je n’ai pas pu sauver les Ronans, souffla Bassma, la voix éraillée. L’ouest avait déjà noirci quand nous avons déplacé les Msumbis. La corruption s’étendait trop vite.
Elle ferma un instant les yeux, comme pour revivre l’odeur âcre des flots empoisonnés, la morsure de l’air saturé de cendres.
- La plupart des Ronans étaient piégés au sud. La traversée tuait sans pitié. Nous, nous tenons grâce à notre régénération, mais pour un non-mage… une journée, deux au grand maximum. Et seulement s’il ne ferme jamais l’œil. Pour un enfant, un vieillard, ou un malade… la mort venait plus vite encore.
Bintou inclina la tête, ses traits assombris par la gravité du récit.
- Les Eoxans ont vu le mal sombre les déborder, continua Bassma. Le massacre des marabouts n’a rien changé. Alors leur roi a ordonné le départ, vers le nord. Calme, digne, comme s’il croyait encore possible de contenir la panique. Mais le roi de Falathon s’est dressé contre eux.
Le ton de Bassma se fit amer.
- Il hait la magie. Il connaissait nos accords, il savait pour les marabouts tueurs. Ses soldats postés le long du Vehtë exécutaient quiconque tentait de franchir le fleuve. Quelques-uns passaient de nuit, en silence, mais c’était dérisoire.
Un soupir échappa à Bintou. Bassma serra les poings.
- Alors je suis devenue sa maîtresse. J’ai courbé la nuque, souri, menti. J’ai planté mon esprit dans le sien. Sous mon emprise, il cédait. Les Eoxans franchissaient les gués par milliers, remontant vers le nord, vers cette terre promise où les Msumbis avaient eu droit d’asile avant eux.
Bintou acquiesça. Jusque-là, tout semblait tenir debout.
- Mais mon pouvoir a ses limites, reprit Bassma. Je devais le voir. Tant que mes yeux accrochaient sa silhouette, il me servait docilement. Dès qu’il disparaissait de mon champ visuel, il redevenait lui-même. Il hurlait, insultait ses hommes, ordonnait de tout arrêter. Je revenais, je reprenais prise, et il s’apaisait…
Bintou plissa les yeux. Combien de temps avait-elle réussi à maintenir cette mascarade ?
- Les courtisans ont fini par comprendre. Ils m’ont accusée de sorcellerie. J’ai fui.
Un frisson parcourut Bintou.
- J’ai fui, mais pas trop loin. Mais je voulais savoir combien avaient eu le temps de passer avant que le roi de Falathon ne reprenne ses esprits. Je craignais un massacre… Il n’y en eut aucun.
Bassma esquissa un sourire tremblant.
- Le roi Falathen a ordonné qu’on les laisse filer. « Bon débarras, qu’ils disparaissent au nord et qu’on n’entende plus jamais parler d’eux. Maudits soient-ils, mais je ne veux pas leur sang sur mes mains. » Voilà ses mots.
Un soupir d’aise glissa des lèvres de Bintou. Enfin une nouvelle qui ne portait pas de deuil. Mais cela n’expliquait pas l’état de Bassma.
- Et après ? demanda-t-elle.
Bassma serra les pans de sa tunique comme si ses mains cherchaient un ancrage.
- En franchissant les montagnes…
Sa voix se brisa. Bintou comprit que la blessure la plus profonde allait surgir.
- Les terres du nord n’étaient pas vides, gémit-elle.
- Tant mieux ! s’exclama Bintou. Une terre aride n’aurait été qu’un désert de plus.
Bassma secoua la tête, les larmes brouillant son regard.
- Tu ne comprends pas. Là-haut, vivait une espèce… intelligente.
Bintou resta muette, l’esprit accroché à ce mot. Intelligente ?
- Des êtres paisibles, expliqua Bassma, chaque syllabe comme un sanglot. Ils vivent nus, en petits groupes, parfois seuls. Pas de feu, pas d’armes, pas d’outils. Ils n’en ont pas besoin. Ils parlent aux arbres, aux pierres, aux ruisseaux. Et la nature leur répond.
Bintou écarquilla les yeux.
- Ils… parlent… avec… ?
- Les shamans msumbis les ont approchés. Ils y ont vu un miracle. Ce sont des « elfes des bois ».
- Des quoi ?
- Les Eoxans leur ont donné ce nom. Parce qu’ils ont les oreilles effilées des elfes noirs… mais leur peau est pâle comme l’aube, leurs cheveux blonds, leurs yeux d’un bleu limpide.
Bintou resta figée, hébétée.
- Des elfes ? répéta-t-elle, comme si le mot seul menaçait de briser l’équilibre du monde.
Bassma poursuivit, les larmes aux joues…
- Les elfes des bois ont accepté de partager leur savoir avec les Msumbis, commença Bassma, la voix tremblante. Au début, les échanges étaient hésitants, maladroits… mais il y avait un potentiel. Jusqu’à l’arrivée des Eoxans.
- Que s’est-il passé ? demanda Bintou, fronçant les sourcils.
- Deux choses… souffla Bassma en baissant la tête. D’abord, en voyant les Msumbis installés au nord, les Eoxans ont éclaté de colère. Ils ont exigé des explications. Pourquoi avaient-ils quitté leurs terres pour venir ici, alors que leur exode avait précédé l’apparition de la corruption ?
Bintou grimace, le cœur serré.
- Personne n’a su répondre. Aucun ne connaissait vraiment la raison de ce grand exil…
- Nous avons manipulé l’esprit des anciens pour les pousser à partir, avoua Bintou, la mâchoire crispée.
- Et de nombreux chefs de tribus, ajouta Bassma, haletante. Nous leur avons donné l’envie de fuir vers le nord, sans raison. Les Eoxans les ont traités de menteurs. « Qui quitte sa maison sans raison ? » ont-ils crié.
- Ça se comprend… murmura Bintou, en serrant les poings.
- La seule explication possible, reprit Bassma, c’est qu’ils pensaient que quelqu’un savait, qu’ils étaient au courant de l’arrivée prochaine du mal… eux… ou nous, plus exactement.
Bintou s’étrangla.
- Ils pensent que les kwanzas sont à l’origine du mal sombre ? Mais nous nous battons pour protéger le monde, pas pour le détruire !
- D’une certaine manière, ils n’ont pas complètement tort, intervint Mamou depuis son emplacement, sa voix grave traversant le silence des airs.
- Tu n’es pas censé projeter ? gronda Bintou, le regard fulgurant.
- Je peux parler et projeter en même temps, répondit Mamou, haussant les épaules avec un petit sourire désinvolte.
Bintou fronça les sourcils.
- J’ignorais… Et donc ? Nous sommes responsables… parce que ?
- Nous avons créé les marabouts, qui ont engendré le mal noir, affirma Mamou, froidement.
- Dans ce cas… gronda Bassma, les yeux brillants de colère, les responsables sont les mages de la confrérie. Après tout, si Bintou n’avait pas été magicienne… rien de tout cela ne serait arrivé.
Bintou sentit sa gorge se nouer.
- J’ai sauvé tant de gens grâce à la magie ! J’ai formé tant de magiciens qui en ont sauvé des milliers ! Cela ne compte pas ?
- Bien sûr que si ! répliqua Bassma, la voix adoucie par la fatigue et la compassion mêlées. Nous n’y sommes pour rien, ni toi, ni personne. C’est arrivé, c’est tout. Chercher des responsables ne changera rien.
- Cela permettra peut-être que ça ne se reproduise pas… ajouta Mamou, la voix acide, comme un vent glacial traversant la salle.
Bintou baissa les yeux. La vision de Mamou, contraint à donner sa vie, à méditer et projeter pour des générations, le front plissé de concentration et les mains crispées, lui serrait le cœur. Un nuage de mélancolie s’installa, rendant l’air presque lourd autour d’elle.
- Les Eoxans semblent partager ton point de vue, annonça Bassma, la voix tremblante. Ils ont banni les Msumbis dans un désert voisin… moins aride que celui où la corruption est née, mais sec, brûlant, mordant la peau. Parce que j’ai voulu sauver des êtres humains, j’ai anéanti nos actions précédentes. Notre peuple aurait pu vivre au nord, tranquille, en sécurité… mais j’en ai voulu davantage. Je n’ai pas supporté de voir d’autres humains mourir. Au lieu de suivre ma mission, d’écouter Gabriel qui répétait que chaque vie isolée importait peu tant que l’espèce survivait, j’ai cru naïvement pouvoir sauver tout le monde. Résultat : les Msumbis sont condamnés à une existence de misère dans un désert aride, sous un soleil impitoyable.
- Mamou, murmura-t-elle, j’aimerais que ce détail reste entre nous trois. Nous avons besoin d’espoir, pas de rancune ou de désespoir. Que chacun reste concentré sur sa tâche. Les Msumbis sont au nord et vivants. Nul autre détail ne doit sortir de cette conversation.
Il hocha la tête, grave, la mâchoire serrée.